ÉDITO. Les municipales ne sont pas simplement des élections locales


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Les élections municipales ne sont pas simplement des élections locales. Elles portent sur des politiques de proximité, des rapports de force territoriaux ; mais elles engagent aussi, dans certaines conjonctures, une orientation générale du pays. C’est le cas aujourd’hui. Car ce qui se joue dans les municipales de 2026 n’est pas seulement la gestion des communes, ni même la conquête de quelques villes emblématiques. Ce qui s’y joue plus profondément, c’est l’enclenchement ou non d’une nouvelle étape de la fascisation française.

Nous n’assistons pas seulement à une progression électorale de l’extrême droite. Nous assistons à quelque chose de plus profond et de plus inquiétant : une fusion croissante des droites, c’est-à-dire un déplacement général du champ politique vers les obsessions, les affects et les solutions de l’extrême droite. Cette fusion n’est pas d’abord organisationnelle. Elle n’a pas besoin d’alliances formelles, d’accords explicites, de listes communes. Elle peut parfaitement avancer sans photo de famille. Elle progresse à un niveau plus décisif : celui de l’hégémonie.

L’extrême droite dans les municipales

L’extrême droite ne gagne pas seulement lorsqu’elle conquiert une ville ; elle gagne lorsqu’elle impose le terrain sur lequel tous les autres sont sommés de se situer. Elle gagne lorsque ses thèmes deviennent les évidences du débat public, lorsque ses ennemis deviennent les ennemis présumés de tous, lorsque ses paniques morales structurent l’agenda politique, lorsque son vocabulaire circule bien au-delà de ses propres frontières, lorsque ses figures cessent d’apparaître comme des anomalies pour devenir des interlocuteurs recevables. En ce sens, le processus en cours est moins celui d’une simple montée qu’une véritable diffusion de la vision du monde d’extrême droite dans l’ensemble du corps politique.

Marseille et Paris sont, de ce point de vue, deux scènes exemplaires. Non parce qu’elles seraient identiques, mais parce qu’elles manifestent deux modalités de la percée actuelle.

À Marseille, l’extrême droite s’avance comme force de conquête directe. Elle vise la prise d’une grande ville populaire, d’un espace urbain longtemps travaillé par les contradictions sociales, les fractures territoriales, l’histoire migratoire, les abandons publics et les conflictualités de classe.

À Paris, elle procède autrement : non par irruption brutale, mais par normalisation. Elle cherche à se rendre fréquentable, à être le point de convergence des droites. Une extrême droite cultivée, moderne, administrable ; elle veut faire oublier ce qu’elle est derrière ce qu’elle prétend incarner. Dans un cas comme dans l’autre, pourtant, c’est bien le même mouvement qui se déploie : faire de l’extrême droite une option de gouvernement local plausible, et faire de ses catégories le nouvel horizon implicite de la discussion publique.

La nouvelle « autorité morale » de l’extrême droite

C’est pourquoi il serait trompeur de réduire la séquence à la seule question des alliances. Bien sûr, celles-ci comptent. Mais le problème principal se situe en amont. Il réside dans le fait qu’une partie croissante de la droite n’a plus besoin de s’allier formellement à l’extrême droite pour travailler à son avancée historique. Il lui suffit d’en reprendre les priorités, d’en légitimer les angoisses, d’en reconduire les découpages, d’en acclimater les figures. La fusion des droites ne signifie pas nécessairement leur unification organique ; elle désigne d’abord la manière dont la droite traditionnelle devient progressivement le milieu de propagation des récits de l’extrême droite.

L’affaire Quentin Deranque a constitué, de ce point de vue, un moment de cristallisation. Non pas seulement parce qu’un drame s’est produit, mais parce que sa captation politique a été immédiate. Avant même que les faits soient stabilisés dans l’espace public, avant même que le temps judiciaire puisse produire ses propres déterminations, tout un récit s’est mis en place. Un récit où l’extrême droite s’arrogeait la position de victime absolue, où l’antifascisme se trouvait globalement criminalisé, où la gauche entière était sommée de comparaître, de se justifier, de s’excuser presque d’exister. Cette séquence a confirmé une donnée essentielle de la conjoncture : l’extrême droite ne se contente plus d’occuper une place dans le débat public, elle tend de plus en plus à en fixer la grammaire morale.

C’est là l’un des aspects les plus avancés de la fascisation. Le fascisme, en effet, n’est pas seulement un appareil de violence extérieure à la démocratie libérale ; il est aussi un processus de transformation interne des coordonnées du pensable et du dicible. Il avance lorsque la conflictualité sociale est recodée en problème d’ordre, lorsque la crise de représentation est transformée en demande d’autorité, lorsque les fractures produites par le capital sont réinterprétées comme des fractures culturelles ou civilisationnelles, lorsque la colère des dominés est redirigée non contre les structures de domination mais contre des ennemis de substitution. Il avance lorsque l’idée même de peuple est arrachée à toute dimension émancipatrice pour être ré-articulée à l’identité, à l’exclusion, à la clôture.

Quelle stratégie antifasciste ?

La commune devient alors un terrain décisif. Car c’est à l’échelle municipale que peuvent se nouer, de la manière la plus concrète, les dimensions matérielles et idéologiques de la fascisation. C’est là que se rencontrent la crise du logement, l’état des services publics, les inégalités scolaires, les politiques de sécurité, la présence ou l’absence des associations, l’accès à la culture, les formes de cohabitation urbaine, les usages de l’espace public. La bataille municipale n’est donc pas secondaire. Elle est l’un des lieux où peut s’expérimenter une politique autoritaire de proximité, une administration différentielle des populations, une réorganisation punitive du territoire. Mais elle est aussi, inversement, l’un des lieux à partir desquels peut se reconstruire une capacité populaire d’autodéfense démocratique.

C’est ici qu’il faut rompre avec deux illusions symétriques. La première consiste à croire que le danger pourrait être contenu par la seule invocation morale du front républicain, alors même que ce front a été méthodiquement vidé de toute substance sociale, démocratique et populaire. On ne combattra pas durablement l’extrême droite par des réflexes défensifs désincarnés, par des consignes abstraites, par des coalitions sans ancrage.

La seconde illusion consiste à croire qu’une avant-garde, même courageuse, même sincère, même combative, pourrait suffire à elle seule. Or le fascisme qui vient ne sera pas vaincu par la seule vertu d’une avant-garde. Il ne sera combattu que par la formation patiente d’un bloc populaire antifasciste.

Construire un bloc populaire antifasciste

Cette idée de bloc populaire antifasciste doit être prise au sérieux dans toute son épaisseur. Elle ne désigne ni une simple coalition électorale, ni un cartel de sigles, ni une juxtaposition de sensibilités militantes. Elle désigne un travail historique de recomposition. Un travail d’enracinement dans le monde du travail, dans les quartiers populaires, dans les services publics, dans les associations, dans les syndicats, dans les espaces culturels, dans tous les lieux où se jouent encore des formes de solidarité, de conflictualité et de dignité collective. Elle suppose de faire plus que résister : elle suppose d’agréger, de convaincre, de protéger, de rendre confiance, d’entraîner bien au-delà du noyau déjà politisé.

Autrement dit, l’antifascisme n’est pas une posture. Il n’est pas seulement un réflexe moral ou une identité politique. Il n’est pas non plus réductible à la confrontation avec les groupes fascistes. L’antifascisme est une politique de masse. Il consiste à empêcher que l’extrême droite puisse apparaître comme une réponse aux désordres du présent. Il consiste à arracher à l’extrême droite le monopole frauduleux des affects populaires : la peur, la colère, le sentiment d’abandon, la demande de protection, l’aspiration à la dignité. Il consiste à leur donner une traduction démocratique, sociale, égalitaire, universaliste.

Cela implique une orientation claire. Il faut combattre l’extrême droite sur le terrain idéologique, bien sûr, en refusant toutes ses naturalisations, toutes ses inversions, toutes ses falsifications. Mais cela ne suffira pas. Il faut aussi la combattre sur le terrain de ses conditions de possibilité. Sur la destruction des services publics. Sur la précarisation des existences. Sur la ségrégation territoriale. Sur la décomposition des collectifs de travail. Sur la mise en concurrence généralisée. Sur tout ce qui mine matériellement la possibilité d’un monde commun et ouvre la voie à la demande d’ordre. Il n’y a pas d’antifascisme sérieux sans défense acharnée des conditions matérielles de l’égalité.

La fusion des droites n’est donc pas un accident de parcours ni une dérive conjoncturelle. Elle est une réponse de classe à la crise organique du présent. Face à l’instabilité du monde, à l’usure du néolibéralisme, à la désagrégation de la légitimité politique, les classes dominantes et les appareils qui leur sont liés explorent toujours plus ouvertement la possibilité d’un maintien autoritaire de l’ordre social. Diviser le peuple, désigner des ennemis intérieurs, criminaliser les résistances, discipliner les corps, restaurer la hiérarchie sous couvert de protection : telle est la logique profonde de cette séquence.

À cette logique, il ne suffira pas d’opposer un antifascisme incantatoire, ni une radicalité sans prise. Ce qu’exige la période, c’est une politique capable de reconstruire un bloc populaire majoritaire sans céder un pouce à l’extrême droite ; capable de bâtir des majorités sans sacrifier l’antiracisme, l’égalité et l’exigence démocratique ; capable surtout de lier la lutte contre la fascisation à la question sociale, à la question écologique, à la défense des services publics et à la reconquête du pouvoir local. C’est à cette condition seulement que les municipales pourront devenir autre chose qu’un moment de progression réactionnaire : un point d’appui pour la reconstruction d’une force populaire offensive.

L’enjeu, en vérité, dépasse de loin le nombre de villes gagnées ou perdues. Il est de savoir si l’extrême droite continuera d’imposer son monde comme horizon de la politique française, ou si nous serons capables de lui opposer une autre cohérence historique. Non pas seulement une résistance dispersée, mais une force collective. Non pas seulement un sursaut moral, mais une stratégie. Non pas seulement un front défensif, mais un bloc populaire antifasciste.


Image d’illustration : « Lyon – Hôtel de Ville », photographie du 15 novembre 2025 par Fred Romero (CC BY 2.0)

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