« Arc républicain » : depuis quelques années, l’expression est entrée au podium des mantras du système politique et médiatique. Matin, midi et soir (surtout à l’approche des élections), la fine fleur des politiciens bourgeois disserte face caméra, à propos de qui en serait ou pas, de qui pourrait peut-être y entrer, de qui serait menacé d’en sortir.
Un peu d’histoire
En réalité sous des appellations diverses, le concept vient de loin. En 1947 après l’expulsion des ministres communistes, la jeune IVème République connaît une succession de gouvernements de coalition associant la SFIO, les démocrates-chrétiens du MRP, les radicaux et diverses petites formations centristes. Ayant exclu du pouvoir les gaullistes et surtout les communistes, tout ce petit monde peut alors communier dans la « modération » la plus chaste : poursuite de la guerre coloniale avec un million de morts en Indochine, répression par l’armée des mineurs et ouvriers grévistes.
En 1984 dans son essai Deux Français sur trois, le président battu Giscard d’Estaing continue de s’auto-intoxiquer avec la vision « d’une France libérale et réconciliée », repoussant les fameux extrêmes des deux bords. En 2017 évidemment, l’arrivée des macronistes ressuscite ces vieilles lunes. Lorsque leur camp est vertement sanctionné par les Français·es en 2022, ils brandissent comme seul étendard ce fameux « arc républicain ».
Vers la grande coalition antirépublicaine
Depuis 2022 et plus encore depuis 2024, le concept prend une tournure particulièrement perverse. Désormais, « l’arc républicain » ne désigne plus seulement le rassemblement des « raisonnables » contre les « extrêmes », mais un projet de grande coalition associant les macronistes, LR et le RN. De Sarkozy à Barnier en passant par Lecornu, les plus illustres abonnés de ce nouveau cartel se sont mis d’accord : l’extrême droite est admise à la table, on se partagera avec elle le gâteau.
Ces derniers jours, la campagne politico-médiatique pro-néonazie et anti-LFI vient de confirmer un fait supplémentaire : ce prétendu « arc républicain » ne connaîtra pas de bords, pas de limites du côté de la droite. Il semble désormais aussi inclure les pétainistes, les antisémites viscéraux de l’Action Française et autres scories de la Collaboration. Et les choses n’en resteront pas là : pour rester des « modérés », les autoproclamés raisonnables se tiennent prêts à suivre le sens du vent, même s’il sent de toute évidence très mauvais.
Après tout, les maîtres du monde ne sont-ils pas de la même obédience ? Au fond, que ferait une coalition dudit « arc républicain » si elle parvenait au pouvoir en 2027 ? Sinon une version française du programme trumpiste : ouverture des vannes pour les milliardaires, renforcement de l’exploitation du travail, milices de rue tirant sur les étrangers (et sur les passants). Le relooking du RN en caniche des riches, et la conversion de la droite classique Macron/LR à la préférence nationale ouvrent en ce sens de nombreuses possibilités. Il n’y a donc rien, dans ce prétendu « arc républicain », qui ait un quelconque rapport avec les principes républicains.
Si les mots ont un sens…
Heureusement, nous n’en sommes pas encore au point où le régime français puisse décider du sens des mots. Une république, selon le Larousse, est une « forme d’organisation politique dans laquelle les détenteurs du pouvoir l’exercent en vertu d’un mandat conféré par le corps social ».
En république, la chose publique appartient à l’ensemble des citoyen·nes, qui délibèrent et en décident. Cette forme de gouvernement suppose a minima l’égalité en droit, l’acceptation du pluralisme et des droits de l’opposition, la garantie de libertés individuelles et collectives… Autant de principes auxquels macronistes et LR, engagés dans leur processus d’union avec le RN, sont en train de renoncer au profit d’un projet d’apartheid social et ethnique.
Reste-t-il en France un « arc républicain » authentique, c’est-à-dire un ensemble de forces politiques déterminées, par-delà des désaccords réels et substantiels, à défendre les principes républicains ? Oui, un tel arc existe. Des insoumis aux communistes en passant par les écologistes et les forces trotskystes dans leur diversité, la gauche a en grande majorité fait la preuve de sa capacité à ne pas reculer sur les principes républicains, même lorsqu’elle faisait l’objet des pires pressions et insultes. Le Parti socialiste, quant à lui, a alterné dans la période récente entre soutien et indécision (son aile ultra-droitière parfois même hostile) face à l’arc républicain authentique.
Que le véritable arc républicain commence quelque part autour de l’aile gauche du Parti socialiste ne tient pas du hasard. Poussée au bout de sa logique, la forme d’organisation républicaine trouve sa réalisation dans la république sociale et populaire, c’est-à-dire dans la destruction de la société de classes, du racisme, du sexisme, de tout ce qui introduit des hiérarchies entre les êtres humains.
De fait, il n’est pas étonnant que les droites aient été, tout au long de leur histoire, si hostiles à la République. Il est important de noter, cependant, que quelques figures de la droite française, solitaires mais courageuses, refusent de sombrer dans l’effondrement moral actuel. C’est le cas de Dominique de Villepin. Défendeur résolu des intérêts de la bourgeoise française, il n’a pas abandonné pour autant une série de principes essentiels et il convient de le souligner. Un tel arc républicain authentique pourrait aussi s’élargir, à l’avenir, aux militant·es de sensibilité conservatrice qui décideraient de faire amende honorable et de renouer avec les principes républicains.
De l’arc au front républicain, conclusions pratiques
Tout n’est-il pas plus simple, lorsque le vocabulaire est remis à l’endroit ? Pour autant, le dictionnaire ne réglera pas les problèmes auxquels la politique commande. À gauche, nous sommes nombreux à être tiraillés entre deux nécessités. Nous voulons constituer l’alliance la plus large contre le fascisme, sans sectarismes ni rancunes mal placées. Dans le même temps, nous nous rendons bien compte qu’il est totalement illusoire d’appeler, comme en 2024, à un « front républicain » incluant Retailleau et ses amis. Ceux-là n’ont été que les passagers clandestins du vote anti-RN !
Lors des prochaines échéances, électorales mais aussi sociales, construire un front républicain authentique sera de toute évidence d’une brûlante actualité. Pour que ce front soit efficace, il nous faudra analyser et comprendre avec qui nous pouvons réellement le faire, et avec qui – tireurs dans le dos et mangeurs dans la main du RN – il est contre-productif et dangereux de s’imaginer le faire. Chaque jour qui passe rend encore plus indispensable cet examen lucide des coordonnées politiques du pays.
L’isolement médiatique et institutionnel de la gauche, et plus encore de la gauche de rupture, peut faire peur. On peut être tentés de se rassurer à bon compte, en traçant des lignes imaginaires séparant Jordan Bardella de Laurent Wauquiez, Aurore Bergé de Sébastien Chenu. Mais pas plus que la peur, le réconfort n’évite le danger.
S’il y a motif à se rassurer, c’est en considérant que le petit milieu politique et médiatique tombé en pâmoison devant la manifestation néonazie de Lyon est tout sauf à l’image du pays, en considérant que les Français·es ne sont pas dupes de l’opération en cours, et que leur capacité à s’insurger dépendra aussi de la capacité de la gauche à tenir bon dans la tempête. C’est donc en considérant qu’il faut bâtir, pour cela, le nouvel arc républicain, celui de la République sociale et populaire en France.
Image d’illustration : « Statue de lion, Monument à la République, Place de la République à Paris. Bronze, 1883 », photographie de 2014 par Mbzt (CC BY 3.0)
