Ce texte est issu d’une intervention prononcée lors des Journées de Mauprévoir, du 15 au 17 août 2025. Bradley Smith est maître de conférences à l’université de Nanterre en études anglophones, chercheur sur le nouveau municipalisme aux États-Unis et au Royaume-Uni.
On connaît l’Internationale communiste. Peut-être l’Internationale situationniste. Mais l’Internationale municipaliste ? Avouez que cela sonne comme une contradiction.
Ici, on sait ce que c’est qu’une Internationale : des congrès, des motions, des stratégies communes. Mais dans le cas du municipalisme, rien de tout ça : pas de siège central, pas de ligne unique, pas sections locales. Et pourtant, des liens se tissent, des idées circulent, des luttes se répondent d’un continent à l’autre.
En creusant cette idée, je me suis rendu compte que ce n’était pas juste un oxymore. Il existe bien aujourd’hui des expériences municipales aux quatre coins du monde qui s’inspirent mutuellement. Ce n’est pas une Internationale au sens classique, mais peut-être une autre forme de solidarité politique, plus horizontale, plus diffuse, mais dont l’objectif n’est pas moins ambitieux : changer le monde à partir de l’échelle locale.
Je ne suis ni élu, ni militant municipaliste, ni spécialiste de toutes les expériences dont je vais parler. Je suis chercheur, d’abord spécialiste du néolibéralisme états-unien ; et, depuis quelques années, j’examine des alternatives au néolibéralisme qui ont émergé dans des villes du monde anglophone. C’est en travaillant sur ces cas que j’ai découvert qu’ils participaient à un réseau plus vaste, quelque chose comme une « internationale municipaliste ». Ce n’est pas un Komintern, mais une constellation de tentatives qui cherchent, chacune à leur manière, à articuler autonomie locale, transformation sociale, et solidarité au-delà des frontières.
Comme les autres intervenant·es vous parlent principalement de la France, je vous propose un petit voyage politique à l’étranger en trois temps. D’abord, on va prendre un moment pour comprendre ce que recouvre cette idée de municipalisme : ses principes, ses promesses, ses controverses. Ensuite, on descendra dans les pratiques. On ira voir concrètement comment ces idées prennent forme — ou se heurtent au réel — dans une sélection d’expériences contemporaines en Amérique, en Europe et au Moyen-Orient. Enfin, on prendra un peu de recul pour interroger les contradictions, mais aussi le champ des possibles, pour se demander : que peut-on réellement espérer d’un projet municipaliste ?
Idées municipalistes
Pour cerner ce que recouvre le municipalisme, terme moins courant en France qu’à l’étranger, je propose de le décliner en quatre idées phares — à la fois principes moteurs et objets de controverses.
La commune comme lieu privilégié d’émancipation sociale
La première idée phare du municipalisme, c’est que la commune peut être un lieu privilégié d’émancipation sociale. Cela s’oppose à la conception dominante de la commune comme simple rouage administratif, chargé d’appliquer des décisions venues d’en haut.
Le municipalisme fait au contraire le pari que c’est à l’échelle locale que subsiste le plus d’espace pour expérimenter des formes nouvelles de vivre-ensemble. Il défend ainsi une politique du proche pour ancrer les luttes dans les territoires et les expériences quotidiennes.
Le paradoxe des villes contemporaines, façonnées par l’urbanisation capitaliste et néolibérale, c’est que le rapprochement physique des habitant·es s’est accompagné d’une atomisation sociale croissante. Le municipalisme vise à retisser des liens à partir de cette co-présence physique : c’est en partageant un espace de vie commun qu’on peut constituer des collectifs durables, capables d’agir sur leur environnement immédiat.
Ces intuitions se retrouvent dans plusieurs courants de pensée critique :
– Le municipalisme libertaire de Murray Bookchin (2022) ;
– Le droit à la ville d’Henri Lefebvre (1968);
– Les villes radicales de David Harvey (2015).
Mais ces idées ne vont pas sans tensions. La principale réside dans la contradiction entre la gestion quotidienne des affaires locales et la volonté de transformer l’ordre établi. Le rôle de la commune est ainsi disputé : pour certain·es, il faut prendre appui sur les institutions locales pour les transformer de l’intérieur ; pour d’autres, toute stratégie réellement émancipatrice doit émerger en dehors, voire contre ces institutions.
Autrement dit, l’échelle communale ne nous épargne pas les débats qui opposent marxistes, anarchistes et sociaux-démocrates depuis plus d’un siècle. Mark Purcell (2006) met ainsi en garde contre ce qu’il appelle le « piège du local » (local trap), ou la tendance à présupposer que l’échelle locale serait par essence préférable à d’autres échelles parce que prétendument plus démocratique.
La commune comme levier de transformation systémique
Le nouveau municipalisme tente d’éviter le piège du local grâce à une deuxième idée centrale : l’expérimentation locale n’est pas une fin en soi mais un point de départ stratégique pour transformer le système dans son ensemble.
En effet, le municipalisme contemporain n’est pas un localisme (Russell, 2019). Ce sont des politiques dites préfiguratives (Boggs, 1977). Il s’agit de mettre en œuvre dès maintenant, dans les interstices du système actuel, de nouvelles pratiques et institutions conformes à la société qu’on souhaite bâtir.
À partir de ces expériences locales, on passe ensuite aux échelles supérieures, à la fois horizontalement et verticalement. Horizontalement, il s’agit de construire des fédérations translocales pour que d’autres communes adoptent des pratiques similaires. Verticalement, il s’agit d’adapter les nouvelles pratiques aux institutions régionales, nationales et internationales.
Naturellement, de nombreuses tensions découlent de cette stratégie. Dans quelle mesure peut-on répliquer ces expériences dans des contextes différents ? Et lorsqu’on monte en échelle, comment faire face à la puissance des forces d’opposition, et ce sans perdre ce qui fait la force des politiques municipalistes, à savoir leur ancrage territorial et radicalement démocratique ?
La démocratie radicale comme boussole
Car en effet, la troisième idée centrale du municipalisme est que la boussole de l’émancipation sociale et de la transformation systémique à venir, c’est la démocratie radicale. Il s’agit de démocratiser toutes les dimensions de la vie en commun — politique, économique, sociale —, en suivant le principe selon lequel chaque personne doit pouvoir participer aux décisions qui la concerne. Cela suppose de repenser la propriété, la production, l’accès aux ressources, à travers des formes collectives, coopératives, ou publiques.
Cela vaut bien sûr pour la vie politique. Les institutions de la démocratie représentative étant en crise de légitimité, il s’agit de responsabiliser les élu·es vis-à-vis du peuple, par exemple via des mandats révocables ou des chartes d’engagement éthique. Surtout, il faut créer ou élargir les espaces de démocratie directe, notamment dans le cadre d’assemblées citoyennes et de budgets participatifs. L’échelle communale s’y prête particulièrement bien.
Mais il convient aussi de démocratiser la vie économique et sociale. Le municipalisme soutient ainsi la généralisation de formes d’entreprise dont la propriété est collective ou publique, et la gouvernance démocratique. Cela comprend aussi bien les modèles de l’économie sociale et solidaire — coopératives, associations, fondations, etc. — que des entreprises municipales. On soutient également la prise en main collective des biens communs (eau, logement, énergie, alimentation, communs numériques, etc.), notamment pour favoriser une écologie politique. Tant que les premières victimes des choix économiques n’ont pas voix au chapitre, l’écologie reste une affaire de privilégiés.
Cependant, à travers ces expérimentations, une question revient : jusqu’où peut-on aller en restant à l’intérieur des cadres dominés par l’économie de marché et l’État ? Quelle articulation entre institutions publiques et initiatives citoyennes ?
Intersectionnalité et démocratie inclusive
Conforme à son idéal démocratique, la quatrième idée centrale du municipalisme est que l’émancipation sociale doit être l’œuvre des acteurs eux-mêmes et des actrices elles-mêmes. Le municipalisme rompt ainsi avec l’idée d’une émancipation imposée d’en haut par des élites éclairées. Il s’agit de transformer non seulement les visages du pouvoir, mais aussi les pratiques.
La féminisation de la politique est une manifestation de cette idée. Il faut entendre par là non seulement l’accès des femmes aux postes de premier plan, mais aussi le fait passer d’une culture de la domination à une culture du care, de l’écoute, du partage. On peut discuter la définition genrée de ces valeurs, mais l’émancipation des femmes par les femmes et pour les femmes est au cœur de la démarche municipaliste (Pérez, 2019).
Il en va de même pour les personnes racisées. Il y a une certaine méfiance à l’égard du « Sauveur blanc » au sein du mouvement municipaliste. Il existe ainsi des passerelles entre le municipalisme et les mouvements du type « Black power » ou « Black lives matter ».
En croisant les types d’oppression sans les hiérarchiser, le municipalisme promeut donc une vision intersectionnelle et inclusive de la démocratie. Néanmoins, l’expérience montre qu’il faut s’assurer que ces principes sont appliqués et pas seulement affirmés, et que ce n’est pas un « habillage progressiste » de pratiques classiques.
Le municipalisme se présente ainsi comme un projet foncièrement démocratique, porté par la base. Mais les principes qui l’inspirent — et qui, en soi, ne sont pas nouveaux — sont traversés par des contradictions. Et c’est dans la confrontation à la réalité concrète, dans les expériences menées ici et ailleurs, que ces tensions prennent tout leur relief.
Pratiques municipalistes
Pour vous présenter une synthèse de quelques études de cas, je vais m’inspirer librement de la typologie proposée par Matthew Thompson (2021), qui identifie trois idéal-types de municipalisme : le municipalisme dirigé (managed municipalism), le municipalisme de plateforme (platform municipalism) et le municipalisme autonomiste (autonomist municipalism).
Il ne s’agit pas de catégories rigides, mais d’outils d’analyse pour mieux saisir la diversité des pratiques municipalistes selon leurs objectifs, leur degré d’institutionnalisation et leurs rapports au pouvoir.
À partir de cette grille de lecture, je présenterai trois cas emblématiques — Chicago (États-Unis), Barcelone (Espagne) et Rojava (Kurdistan syrien) —, chacun illustrant une approche différente du municipalisme, avec quelques exemples satellites pour montrer la diversité des trajectoires.
Le Community Wealth Building à Chicago
À Chicago, le programme de Community Wealth Building, lancé en 2020, répond à des décennies de désinvestissement raciste dans les quartiers noirs et latinos du South Side et du West Side (City of Chicago, 2023). Ces communautés ont été exclues de la propriété et du contrôle des ressources locales. La pandémie et les mobilisations post-George Floyd ont ravivé cette injustice historique. C’est dans ce contexte que la Ville a lancé une initiative expérimentale pour redistribuer le pouvoir économique. Elle s’inspire d’expériences menées à Cleveland (Ohio) et à Preston (Angleterre), qui ont montré qu’une ville pouvait mobiliser ses ressources pour soutenir une économie plus inclusive et équitable.
L’initiative a été lancée par la mairesse Lori Lightfoot, via le Bureau de l’équité et de la justice raciale. Comme à Preston, c’est une impulsion institutionnelle, ou une forme de municipalisme dirigé. Mais dès le départ, l’équipe municipale — dirigée par des femmes racisées — a travaillé avec des leaders communautaires pour co-construire le programme. On est donc face à une forme de partenariat entre la mairie et des acteurs locaux et actrices locales de l’économie sociale et solidaire.
La Ville a investi 15 millions de dollars pour soutenir quatre modèles de propriété collective : coopératives de travail, coopératives de logement, organismes fonciers solidaires et fonds d’investissement solidaires. Le programme a été déployé en trois phases : la première pour financer un réseau de soutien technique, la deuxième pour aider des start-ups coopératives, et la troisième pour soutenir des projets plus avancés. Fait marquant : la coordination, d’abord assurée par la Ville, a été transférée à une équipe de l’Université de l’Illinois pour limiter l’influence politique directe et renforcer l’autonomie du projet.
En adoptant le cadre du Community Wealth Building, Chicago s’inscrit dans un réseau national et international d’expériences similaires, porté par des think-do tanks aux États-Unis et au Royaume-Uni (Guinan & O’Neill, 2020). Contrairement à l’Écosse ou au Parti travailliste britannique, où ce cadre inspire aussi des politiques nationales, il reste aux États-Unis cantonné au niveau municipal. À Chicago, il a été fortement adapté au contexte local, en lien avec l’histoire de ségrégation raciale de la ville. Les partenaires étaient majoritairement ancrés dans les quartiers ciblés, et la Ville participe à des échanges avec d’autres villes engagées dans des démarches similaires, renforçant ainsi une logique d’apprentissage inter-municipal à l’échelle nationale.
L’initiative visait un équilibre entre pilotage institutionnel et autonomie locale. Mais comme le cadre restait défini par la Ville, avec des fonds publics fédéraux soumis à des contraintes d’usage, l’autonomie restait partielle. Ce compromis s’est révélé fragile, car le projet n’a pas été reconduit par le nouveau maire, pourtant proche des valeurs du programme. Il devra donc continuer sans soutien institutionnel, avec plus de liberté mais moins de ressources et de reconnaissance. Pour rester acceptable politiquement, le langage du programme est d’ailleurs resté assez modéré, ce qui a pu limiter sa portée subversive. En revanche, le leadership a bien été assumé par des femmes racisées et des acteurices issues des quartiers concernés, rompant avec les logiques de domination habituelles.
Le cas de Chicago montre comment une administration locale peut initier une redistribution du pouvoir économique en collaboration avec les communautés concernées. Mais il rappelle aussi les limites d’un municipalisme impulsé par le haut, sans ancrage institutionnel pérenne. Il pose ainsi une question stratégique : comment construire une économie démocratique locale sans dépendre des volontés politiques passagères ?
Le municipalisme de plateforme à Barcelone
À Barcelone, le municipalisme est né dans un contexte de crise multidimensionnelle. La crise économique de 2008 a durement frappé la population, entraînant austérité, expulsions et précarisation. Mais c’est aussi une crise politique : les grands partis sont secoués par des scandales de corruption, et le système représentatif paraît à bout de souffle. Le mouvement des Indignés (ou 15-M), né en 2011 à Madrid, cristallise ce rejet. Dans les quartiers, des mobilisations comme la PAH (contre les expulsions) montrent que des formes d’auto-organisation locale sont possibles.
En 2015, une « confluence citoyenne » appelée Barcelone en Commun (Barcelona en Comú) remporte la mairie. Elle regroupe des militant·es issu·es des mouvements sociaux, d’associations de quartier, de syndicats et de partis politiques. Ada Colau, figure de la lutte contre les expulsions, devient mairesse. Barcelone en Commun se définit comme un projet de municipalisme de plateforme : une coalition horizontale qui vise à transformer la politique locale via la participation citoyenne, les communs et la souveraineté technologique. D’autres villes comme Madrid, Valence ou Naples ont connu des dynamiques proches, mais Barcelone reste le modèle le plus structuré et durable.
Une fois au pouvoir, Barcelone en Commun lance un programme participatif ambitieux pour déprofessionnaliser le pouvoir et changer les institutions de l’intérieur (Barcelona en Comú et al., 2019). Les habitant·es sont associé·es aux décisions via des budgets participatifs, des plans de quartier et une charte éthique pour les élu·es. La mairie tente de remunicipaliser l’eau, encadre Airbnb et soutient activement l’économie sociale et solidaire : incubateurs de coopératives, plateformes numériques alternatives, soutien aux communs urbains. Des outils comme Decidim, plateforme open-source de démocratie directe, ou le réseau des Ateneus Cooperatius, incarnent cette volonté de démocratiser à la fois les institutions, l’économie et la ville elle-même.
Barcelone en Commun cherche à élargir son action à deux niveaux. Horizontalement, avec le lancement en 2017 du réseau Fearless Cities (« Villes sans peur »), qui relie des municipalités progressistes du monde entier. La première rencontre à Barcelone réunit 700 participant·es venu·es de plus de 40 pays et 180 villes. Ce réseau promeut une « démocratie du proche » fondée sur des échanges d’expériences entre territoires, sans hiérarchie ni modèle imposé. Verticalement, Barcelone en Commun tente de faire remonter le municipalisme à l’échelle nationale, notamment en s’alliant à Podemos. Mais cette stratégie se heurte à des logiques partisanes classiques, limitant l’impact au niveau de l’État.
Comme souvent quand un mouvement accède au pouvoir, des tensions apparaissent rapidement. Il y a eu des conflits internes entre militant·es de terrain et élu·es, et une usure progressive de la participation citoyenne. L’une des limites les plus visibles est la difficulté à aller au bout des transformations structurelles. La tentative de remunicipaliser l’eau a été bloquée par les tribunaux. La régulation d’Airbnb, bien que soutenue localement, a suscité des résistances du secteur privé et s’est heurtée à un flou juridique aux niveaux régional et européen. De façon générale, il s’est avéré impossible de traduire l’horizontalité du mouvement social dans des institutions hiérarchiques par nature (Hamou, 2021). Ces blocages illustrent les contraintes auxquelles se heurte l’action municipale dès qu’elle dérange les intérêts en place.
L’expérience de Barcelone montre qu’il est possible de conquérir la mairie avec un projet ancré dans les luttes sociales, et de transformer partiellement l’action publique locale. Mais prendre le pouvoir ne suffit pas : le plus difficile est de le transformer sans trahir les principes qui ont permis de l’obtenir. Peut-on gouverner sans reproduire les logiques de verticalité ? Peut-on élargir le champ d’action sans perdre l’ancrage populaire ? Ces dilemmes traversent toutes les expériences municipalistes, mais ils prennent un tout autre visage quand l’enjeu n’est pas seulement de transformer la ville, mais de refonder une société entière — comme c’est le cas au Rojava.
Le confédéralisme démocratique du Rojava
Au Rojava, ou Kurdistan syrien, le municipalisme n’est pas né d’une crise traditionnelle, mais d’un effondrement total de l’État. Dans le chaos de la guerre civile syrienne et de l’essor de Daech au début des années 2010, le régime de Bachar el-Assad abandonne de fait le nord-est du pays. C’est dans ce vide que les Kurdes de Syrie, inspirés par la pensée d’Abdullah Öcalan (2011), mettent en place un système d’auto-gouvernement. Leur modèle s’appuie sur le confédéralisme démocratique, un projet d’organisation non étatique et radicalement démocratique, influencé par les écrits de Murray Bookchin. Ici, la commune n’est pas un échelon de l’État, mais une alternative à l’État lui-même.
Le cœur du projet repose sur des mouvements issus du peuple kurde, notamment le Parti de l’union démocratique (PYD) et les structures civiques qui l’entourent. Les femmes y jouent un rôle central à travers Kongra Star, une organisation qui milite pour une société égalitaire et non patriarcale. Des assemblées populaires sont créées à tous les niveaux, rassemblant aussi des minorités arabes, assyriennes et turkmènes. Ce ne sont ni des élu·es ni des institutions traditionnelles qui pilotent l’initiative, mais un réseau dense de militant·es ancré·es localement, engagé·es dans une lutte d’émancipation.
Les pratiques mises en place sont radicales : un système de démocratie directe basé sur des communes locales reliées entre elles par des conseils, avec parité et co-présidence à chaque niveau (Loez, 2021). Le développement d’un réseau de coopératives autogérées répond aux besoins essentiels : boulangeries, écoles, agriculture, santé. L’éducation est repensée avec des écoles multilingues et non sexistes. Des principes écologiques sont appliqués à l’agriculture et à la gestion collective des terres. C’est une tentative de refonder l’ensemble de la société, dans une logique d’autonomie collective.
La stratégie repose sur deux dynamiques : fédérer les communes dans une structure territoriale large (l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie), et entretenir des liens avec les autres communautés kurdes de la région. Pas de montée vers un État-nation, mais un projet transfrontalier et sans État. Le Rojava cherche aussi à tisser des liens avec des mouvements internationalistes. On est loin des stratégies institutionnelles à la Barcelone ou Chicago : ici, le municipalisme est radicalement autonomiste.
Le contexte de guerre rend l’expérience extrêmement fragile. Sous embargo, menacée par la Turquie, dépendante de soutiens extérieurs, l’autonomie politique reste en tension avec les nécessités militaires (Gleizes, 2025; Loez, 2021). La pénurie de ressources rend difficilement applicable le projet écologique. Par ailleurs, certaines critiques pointent le rôle central du PYD, qui limite la spontanéité démocratique. Il y a donc une tension constante entre l’horizontalité du projet et la centralisation tactique imposée par la guerre. L’équilibre entre autonomie populaire et efficacité stratégique n’est jamais simple à tenir.
Le Rojava pousse le municipalisme à son extrême : ici, il ne s’agit pas seulement de gérer une ville autrement, mais de refonder une société entière en tant que fédération de communes sans État, en pleine guerre. C’est une expérience radicale, inspirante, mais traversée de contradictions. Elle montre que même dans les conditions les plus hostiles, des formes d’auto-organisation peuvent émerger — mais elle pose aussi une question forte à toutes les autres expériences : jusqu’où est-on prêt à aller pour rendre réel le pouvoir populaire ?
Perspectives du municipalisme
Les expériences municipalistes que nous avons explorées — à Chicago, à Barcelone, au Rojava — donnent à voir des tentatives concrètes pour transformer la société à partir de la commune. Mais elles mettent aussi en lumière des tensions profondes. Ces contradictions ne doivent pas être vues comme des erreurs de parcours, mais comme des dilemmes structurels. Les identifier, c’est ouvrir la voie à une réflexion stratégique sur ce que peut (et ne peut pas) le municipalisme.
Contradictions internes au projet municipaliste
Tout d’abord, comment expérimenter sans se dissoudre, et conquérir sans se trahir ?
Le municipalisme se veut un outil d’émancipation à partir du bas, ancré dans les pratiques locales : assemblées citoyennes, coopératives, communs. Mais il se heurte vite à un dilemme : faut-il se contenter d’essaimer des alternatives, ou viser la conquête des institutions ? Et une fois au pouvoir, comment ne pas devenir ce qu’on voulait transformer ?
À Barcelone, la victoire électorale de Barcelone en Commun a donné un écho institutionnel aux expérimentations sociales, mais la tension entre gestion et radicalité a été constante. À Chicago, le programme de Community Wealth Building a tenté de conjuguer impulsion institutionnelle et autonomie démocratique, mais le retrait du soutien politique a montré la fragilité de l’équilibre. Le Rojava, lui, ne cherche pas à réformer l’État mais à construire un pouvoir parallèle, au prix d’une centralisation militaire sous pression de menaces extérieurs.
Partout, une même tension : comment institutionnaliser sans neutraliser ? Peut-on transformer le pouvoir sans qu’il nous transforme ?
Ensuite, comment changer l’échelle sans se perdre ?
Le municipalisme revendique un enracinement local, mais il ne peut pas se limiter à quelques quartiers. Pour peser face aux crises systémiques, il doit s’étendre.
Horizontalement, par la multiplication d’initiatives locales connectées entre elles, comme dans Fearless Cities. Mais plus le réseau s’élargit, plus il devient lâche, inégal, difficile à coordonner. La constellation d’alternatives locales ne suffit pas à former un contre-pouvoir structuré.
Verticalement, il faut se confronter aux échelons supérieurs. Mais cela implique professionnalisation, compromis, technicisation — et donc un risque de déconnexion avec le terrain. À mesure qu’on monte, les obstacles se durcissent : verrouillage institutionnel, pression des marchés, opposition des élites. La question reste entière : comment sortir de l’isolement sans se diluer ?
Enfin, démocratie radicale, d’accord, mais pour qui et par qui ?
Faire participer tout le monde ne signifie pas que tout le monde peut immédiatement gouverner. Les personnes les plus concernées sont aussi les plus éloignées des espaces de pouvoir. Cela conduit souvent à faire appel à des structures intermédiaires (ONG, technicien·nes, collectifs aguerris), avec le risque de recréer un déséquilibre — le Sauveur blanc qui agit à la place plutôt qu’avec.
À Chicago, le leadership du programme était bien entre les mains de femmes racisées, mais elles n’étaient pas toutes issues des quartiers, et l’appui de partenaires techniques et les contraintes institutionnelles ont limité l’appropriation populaire. À Barcelone, la participation s’est essoufflée sans relais dans les quartiers, et la coalition a fini par perdre la mairie en 2023. Même au Rojava, la parité formelle n’empêche pas les rapports de pouvoir d’exister.
Faire de la démocratie un pouvoir exercé par celles et ceux qui en ont été privés suppose plus que des mécanismes participatifs. Cela exige de transformer la culture et l’éducation populaires. Faute de quoi, l’inclusion risque de rester une promesse sans effet.
Trois orientations stratégiques : bricoler, coopérer, ou rompre ?
Si le municipalisme est traversé de contradictions, cela ne veut pas dire qu’il est condamné à l’impasse. Au contraire, ces tensions peuvent devenir des leviers de transformation, à condition de penser stratégiquement. Pour cela, on peut s’appuyer sur la typologie proposée par Erik Olin Wright (2017), qui distingue trois grandes orientations possibles du changement social : interstitielle, symbiotique et rupturiste.
La stratégie interstitielle consiste à développer des alternatives dans les marges du système dominant. Elle repose sur l’idée qu’on peut créer, ici et maintenant, d’autres formes d’organisation sociale : des coopératives, des réseaux d’entraide, des communs, des assemblées populaires. C’est la logique de la préfiguration : commencer à vivre selon les principes de la société qu’on veut construire. On retrouve cette stratégie au Rojava, où l’État est absent, mais aussi dans des réseaux municipaux qui s’organisent sans pouvoir formel, comme Fearless Cities. L’avantage : on peut commencer tout de suite. Le risque : rester à la marge, sans impact structurel.
La stratégie symbiotique vise à transformer le système de l’intérieur, en s’appuyant sur l’État local pour impulser d’autres logiques. C’est l’approche défendue à Chicago, où la municipalité a soutenu des structures de propriété collective, ou à Barcelone, où la mairie a tenté d’institutionnaliser la participation citoyenne et l’économie solidaire. L’intérêt : des moyens, une légitimité, une capacité à peser. Mais la contrepartie, ce sont les compromis, les pressions, et le risque d’être absorbé par la logique gestionnaire.
La stratégie rupturiste, enfin, part du constat que le système ne peut pas être transformé de l’intérieur. Il faut rompre avec les institutions existantes et construire un pouvoir autonome. C’est le choix assumé au Rojava : une autre souveraineté, une autre légitimité, une autre organisation sociale. Cette voie inspire aussi d’autres expériences plus conflictuelles, comme les Zapatistes. C’est la plus radicale, mais aussi la plus exposée : elle suppose une capacité d’autodéfense, une organisation stable, et un soutien populaire massif.
Ces stratégies ne sont pas exclusives. Une même initiative peut combiner plusieurs logiques à différents moments. Mais elles posent une question décisive : faut-il bricoler dans les interstices, coopérer avec l’institution, ou rompre avec elle ? Et surtout, comment articuler ces choix à des échelles multiples, sans perdre le fil politique du projet ?
Quels horizons pour une internationale municipaliste ?
À ce stade, une question revient comme un fil rouge : peut-on parler d’une véritable « internationale municipaliste » ? Pas au sens d’une organisation centralisée avec un programme commun et des sections nationales — comme a pu l’être l’Internationale communiste — mais au sens d’un tissu de solidarités, de transferts d’idées, de circulations stratégiques entre expériences localisées. Cette forme d’internationalisme municipaliste existe déjà, sous des formes modestes mais bien réelles.
Le réseau Fearless Cities, initié à Barcelone, en est un exemple. Il a permis de mettre en contact des dizaines de villes engagées dans des politiques progressistes, d’organiser des rencontres, de partager des outils, des méthodes, des récits. D’autres réseaux comme la Global Platform for the Right to the City ou les alliances pour les communs urbains jouent un rôle similaire. Ce sont des espaces de traduction mutuelle : entre villes du Sud et du Nord, entre luttes institutionnelles et expériences autogérées, entre mouvements anciens et nouvelles générations militantes.
Mais ces formes de coordination restent fragiles. Elles dépendent souvent d’un petit nombre de personnes ou de structures, et peinent à dépasser l’échange de bonnes pratiques. Le risque est double : d’un côté, la folklorisation — un catalogue de récits inspirants, sans stratégie partagée ; de l’autre, l’institutionnalisation — où le municipalisme devient un label attractif mais vidé de sa substance critique.
Mais si l’on veut que le municipalisme pèse réellement dans les rapports de force mondiaux, il faudra aller plus loin : non pas choisir entre les stratégies, mais apprendre à les articuler. La plupart des expériences municipalistes combinent des dynamiques interstitielles (coopératives, communs, assemblées) et symbiotiques (alliances avec les institutions locales), mais restent souvent silencieuses sur la question de la rupture. Or, sans stratégie pour saisir le moment de rompre avec les structures dominantes, on risque de s’enliser dans le folklore ou de glisser vers une logique gestionnaire sans radicalité. À l’inverse, une rupture mal préparée, sans autonomie politique et économique construite en amont, peut condamner l’expérience à l’échec, faute de soutien populaire ou de résilience. Le vrai défi, c’est là : penser ensemble les marges, les alliances, et la rupture — sans sacrifier l’une à l’autre.
Conclusion
Le municipalisme n’est pas une solution clé en main, ni un modèle unifié. C’est une hypothèse politique : celle que la transformation sociale peut s’ancrer dans les territoires, que l’émancipation peut partir d’en bas, et que la démocratie peut redevenir un pouvoir vivant. De Chicago à Barcelone, du Rojava aux réseaux de villes rebelles, les expériences sont fragmentaires, fragiles, inachevées — mais elles ouvrent des brèches. Reste à savoir si ces brèches peuvent devenir une force. L’internationale municipaliste n’est peut-être pas une organisation, mais une invitation : à relier les luttes, à habiter les contradictions, et à construire, ensemble, le pouvoir de vivre autrement.
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Image d’illustration : « Fearless Cities, Barcelone, 9 – 11 juin 2017. », photographie par Empodera & Almedio Consultores (CC BY-NC-ND 2.0)