Un déjeuner « courtois ». Des échanges « sans tabou ». Une discussion « transparente » sur la fiscalité, les normes, l’entreprise. Ainsi Jordan Bardella résume sa rencontre avec le bureau exécutif du Medef. Deux heures d’entretien poli, dans le cadre désormais classique des échanges entre patronat et forces politiques. Rien, en apparence, que de très banal. Et pourtant, tout est là.
Car ce moment marque une rupture silencieuse : l’extrême droite ne frappe plus à la porte du pouvoir économique, elle y est invitée. En France, une digue cède. Ce rendez-vous, au sommet de l’organisation patronale, acte un degré inédit de normalisation depuis l’après-guerre. Ce qui frappe, ce n’est pas la rencontre. C’est son évidence.
Du côté du patronat, on explique qu’il faut parler à tous, que le Rassemblement national « pèse lourd ». Du côté du RN, on répond qu’il ne s’agit pas de s’aligner, mais de dialoguer. Tout se passe comme si cela allait de soi. Comme si une force politique qui prétend rompre avec l’ordre établi pouvait, dans le même mouvement, en rechercher la reconnaissance, sans contradiction.
C’est précisément cette absence de contradiction qui doit alerter. Car la fiction d’une extrême droite « anti-système » ne tient plus. Ce qui se donne à voir est clair : une force politique qui revendique la « liberté d’entreprendre », promet de « lever les verrous normatifs », adresse des signaux constants au monde économique et travaille à apparaître comme une force de gouvernement crédible aux yeux des classes dominantes. Ce n’est pas une dérive. C’est une stratégie. Ce moment n’est pas inédit. Il a été pensé.
En 1935, au VIIe congrès du Komintern, Georgi Dimitrov rompt avec les lectures morales du fascisme. Il ne le décrit pas comme une anomalie, mais comme une forme de pouvoir : « la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier ».
Autrement dit : le fascisme n’est pas contre le capital. Il est une de ses formes de gouvernement en temps de crise. Le capital ne disparaît pas. Il se reconfigure. Et pour se maintenir, il mobilise. Dimitrov est précis : le fascisme avance par « sa démagogie sans bornes ». Il capte les colères, parle au peuple, promet la rupture tout en consolidant ses appuis au cœur même du pouvoir. C’est cette double logique qui fait sa force : une rhétorique de rupture, et une stratégie d’intégration.
Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est exactement cela. Il ne s’agit pas encore d’un bloc pleinement constitué mais d’un processus ; celui par lequel une force marginale devient acceptable, puis fréquentable, puis gouvernable. Celui par lequel certaines fractions des classes dominantes cessent de voir dans l’extrême droite un risque et commencent à y voir une solution. Non par adhésion ; mais par calcul. Parce qu’elle apparaît capable de restaurer l’ordre, de discipliner le travail, de stabiliser un système fragilisé.
Mais le texte de Dimitrov est une leçon. Celle d’une défaite. Dans les années 1930, le mouvement ouvrier, divisé, enfermé dans ses certitudes, a échoué à construire une stratégie majoritaire face au fascisme. Le résultat est connu : l’isolement, l’impuissance, et la victoire d’Hitler. De cet échec naît une rupture : abandonner le sectarisme, construire l’unité, et avec elle, une question qui reste entière : peut-on gagner en restant seul ?
Dimitrov répond sans ambiguïté : non. Face à un adversaire structuré, capable d’agréger, de mobiliser, de construire un bloc, l’isolement n’est pas une radicalité. C’est une faiblesse. La division n’est pas une richesse. C’est une défaite en puissance.
Aujourd’hui, cette question revient. Le trumpisme structure une base sociale durable.
La ligne de Benjamin Netanyahou banalise la guerre comme mode de gouvernement.
Et en France, Marine Le Pen est en situation de gouverner. Partout, la même dynamique : une droite autoritaire qui ne proteste plus, elle se prépare à exercer le pouvoir et à le garder coûte que coûte.
C’est ici que le débat cesse d’être théorique. Car si nous sommes bien dans le moment où le capital, en crise, intègre et légitime des forces autoritaires, alors une seule question compte : comment être à la hauteur de l’enjeu ? Le danger n’est pas seulement la progression du Rassemblement national. Le danger, c’est sa banalisation, sa légitimation, son intégration aux sphères de gouvernement, puis sa victoire.
Et face à cela, il n’y a pas de place pour les demi-mesures, ou pour la pureté militante. C’est précisément le sens du texte que nous défendons pour le 40ᵉ congrès. Non pas ajouter une orientation de plus. Mais tirer toutes les conséquences du moment politique.
Dire clairement que battre l’extrême droite n’est pas une bataille parmi d’autres, mais un impératif absolu. Refuser les stratégies hors-sol, les replis, les lignes qui condamnent à l’impuissance. Assumer la nécessité d’un mouvement populaire majoritaire, d’un rassemblement réel, d’une offensive politique.
Car l’histoire ne repasse pas les plats. En 1935, il a fallu reconnaître, trop tard, que l’isolement menait à la défaite. Aujourd’hui, nous savons. Nous savons ce que produit la division. Nous savons ce que coûte l’impuissance. Nous savons ce que signifie laisser faire. Alors ne commentons plus le réel, transformons le.
Remettons le Parti communiste à l’offensive, construisons un outil utile au peuple, ancré dans le réel, tourné vers la victoire. Un parti qui ne témoigne pas, mais qui agit. Qui ne s’adapte pas au basculement, mais qui le combat. Qui ne regarde pas passer l’histoire, mais qui choisit d’y prendre part.
Image d’illustration : « The garden of the Museum of Socialist Art in Sofia, Bulgaria, displays larger than life statues of Communist leaders Georgi Dimitrov (1949) and Lenin (1971). », photographie du 16 mai 2019 par David Stanley (CC BY 2.0)
