ÉDITO. Pour la décolonisation de la Kanaky


Par Hadrien Bortot.

La Kanaky-Nouvelle-Calédonie traverse une période de violences sans précédent depuis les années 1980. On peut craindre un embrasement meurtrier de l’archipel, une guerre civile, après 36 ans de paix. À l’heure où nous écrivons ces lignes une série de violence a fait quatre morts, dont deux jeunes kanaks et un gendarme mobile.

En voulant, contre l’avis des indépendantistes rouvrir le dossier du corps électoral, le gouvernement et Gérald Darmanin ont foulé aux pieds plus de 30 ans de construction d’un processus de décolonisation, nécessaire, car dans le sens de l’Histoire.

Avec les accords de Nouméa en 1997, les règles électorales ont constitué un corps électoral spécial : seuls peuvent voter aux référendums d’autodétermination et aux élections provinciales les électeurs qui étaient inscrits sur les listes électorales pour le référendum d’approbation des accords de Nouméa le 8 novembre 1998, ainsi que leurs enfants. Or, pour pouvoir participer au référendum de 1998, il fallait justifier de 10 ans de résidence sur l’archipel, soit y être installé depuis au moins 1988.

Macron, Attal et Darmanin souhaitent aujourd’hui inscrire 25 000 nouveaux électeurs sur les listes électorales de l’archipel, soit une augmentation de près de 15% du corps électoral – rendant ainsi impossible le droit à l’autodétermination du peuple kanak, peuple premier arrivé sur ces îles 3 000 ans avant notre ère. En rayant d’un trait de plume les accords de Nouméa, le gouvernement est seul responsable des violences en cours en Kanaky.

Le gouvernement promeut le déploiement d’une nouvelle étape de la colonisation de peuplement. La Nouvelle-Calédonie, située à 17 000 kilomètres de Paris, est française depuis 1853. C’est une terre qui a été arrachée au peuple kanak d’abord pour inscrire la France dans le Pacifique, à la demande des missionnaires catholiques et des marins. En 1863 elle y installe un bagne accueillant les communards comme les rebelles des guerres de Kabylie, puis très vite dès la fin du 19e siècle, pour y exploiter le nickel. Aujourd’hui si l’industrie minière est toujours importante, bien qu’en crise, c’est la situation de l’archipel au cœur des enjeux indopacifiques qui renforce l’intérêt de Paris à garder la main sur ce territoire.

La colonisation de la Kanaky a été extrêmement violente. Elle s’est faite par la conquête et la soumission du peuple kanak, de sa culture et de son identité, par la spoliation de ses terres.  Au 19ème siècle les populations océaniennes ont été cantonnées dans des réserves et soumises au code de l’indigénat. Les kanaks ont vu leurs terres spoliées au profit des colons blancs et des bagnards. Leurs terres ont été véritablement ouvertes en deux, la biodiversité de l’archipel sacrifiée pour l’industrie minière. Les kanaks ne deviendront citoyens français de plein droit qu’en 1946, et ne pourront voter au suffrage universel direct qu’après 1957.

L’annonce par l’Élysée du déclenchement de l’état d’urgence, après un conseil de défense convoqué par le président Emmanuel Macron, reflète l’ampleur de la crise. Il rejoue ainsi le déclenchement de l’état d’urgence en 1955 en Algérie. Les pillages, incendies et échanges de tirs qui ont embrasé Nouméa et ses environs sont les symptômes d’une tension qui couvait depuis trop longtemps, de la frustration d’un peuple confronté à des logiques coloniales d’un autre temps. Les insurgés ont d’abord visé les commerces et les intérêts économiques. Plus de cent entreprises ont été détruites, les ports et les aéroports ont été ciblés. 

La réforme du corps électoral est perçue par la jeunesse et les indépendantistes comme une trahison du processus de décolonisation. Elle a exacerbé des frustrations profondes et légitimes. Les appels au calme lancés par les leaders indépendantistes du FLNKS, Louis Mapou et Victor Gogny, s’ils montrent une volonté de pacification, ne sont pas encore entendus.

Cette colère est aussi sociale. En Kanaky plus de 51 000 personnes, sur 270 000 habitant·es, vivent sous le seuil de pauvreté. Ce sont les populations kanaks qui sont les plus touchées par cette pauvreté. 50% des Kanaks n’ont pas de diplômes qualifiants, 15,3% sont au chômage (contre 8% de taux de chômage à l’échelle du territoire de Nouvelle-Calédonie). La récente chute des prix du nickel liée à l’ouverture par la Chine d’usines d’extraction en Indonésie, a précipité l’île dans la crise économique, déjà latente suite à la Covid-19 et à l’inflation.

L’envoi de renforts de gendarmerie et de forces spéciales par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, les annonces de Gabriel Attal sur l’envoi de troupes, la mise en place d’un couvre-feu et la coupure du réseau social TikTok dans l’archipel, risquent de jeter de l’huile sur le feu et d’ajouter de la violence à la violence.

Le gouvernement français fait la parfaite démonstration qu’il se situe là encore dans le camp du colonialisme, avec le soutien de la droite et de l’extrême-droite – et même de certains à gauche ! -, tous ceux-là appelant en chœur au « retour de l’ordre républicain ». Sans être dupes des ingérences étrangères qui peuvent être liées à ce dossier, n’oublions pas qu’aux yeux d’une bonne partie du monde, la France reste une puissance qui écrase les peuples pour satisfaire ses propres intérêts impérialistes. Elle se grandirait, au contraire, à se tenir aux côtés du peuple kanak pour lui permettre par le dialogue de retrouver la voie de sa souveraineté.

Les indépendantistes ne demandent pas le départ des Français·es, mais le droit au respect, à la souveraineté et à la coexistence. C’est pourquoi il est urgent de défendre le droit légitime du peuple kanak à disposer de sa terre, à choisir ce qui y est produit, et la manière de partager les richesses.


Image d’illustration : « Usine SLN de Doniambo vue depuis la Tour Montravel à Nouméa, Province Sud, Nouvelle-Calédonie », le 17 juin 2021 par Monofruit (CC0 1.0)


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