Séquences d’une vie militante (15) – La concurrence au sein de la gauche


Shares

Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.

Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (14).

Les deux années qui ont suivi l’accord n’ont pas effacé les rivalités entre les deux signataires. La donne avait simplement changé. Notre parti a traversé ces années, persuadé que la logique du programme commun s’imposerait et que notre suprématie militante nous permettrait de conserver un rôle dominant. Mon appréciation est subjective et minore probablement les craintes de notre direction.

Le discours de Vienne de François Mitterrand, dans lequel le leader socialiste se faisait fort de prendre plusieurs millions de voix aux communistes, était une sérieuse alerte. Notre réponse en interne fut « L’union est un combat ». Étienne Fajon fit un rapport au comité central prenant pour titre ces quatre mots. Ce rapport, bien que non rendu public, fut largement commenté dans toutes les assemblées tenues dans nos sections.

Les cadres communistes des Hauts-de-Seine étaient donc convaincus que l’union scellée autour du programme renforçait la concurrence entre les deux formations, mais cette vigilance ne fut probablement pas dans tout le pays aussi prégnante. Chargé en 1976 de suivre la fédération des Hautes-Alpes, je fus sidéré par l’ignorance des camarades du département des analyses que notre direction nationale avait développées en direction des militants. À Gap, personne n’en avait entendu parler !

Le Parti sentait bien la nécessité de séduire de nouveaux électorats. Il fallait gagner en modernité pour modifier le regard porté sur nous. Le défi induit par la signature du programme commun exigeait que nous apparaissions comme un parti en mesure de codiriger les affaires du pays.

Fin 1972, la fédération opère des modifications dans son organigramme. Sans que cela soit dit, il est considéré, j’ignore à quel niveau, que notre communication végète. Nationalement, des efforts sont faits sous l’impulsion de René Piquet. Les affiches sont plus attrayantes. Les textes et les discours sont plus courts. Les orateurs commencent à se détacher de leur texte pour parler sur notes. Le débat supplante les monologues. On scrute l’efficacité de la publicité pour en tirer des leçons. Nous étions en fait fascinés par la télévision. Les spectaculaires prestations télévisuelles de Georges Marchais allaient suivre. Nous ne sommes plus dans le style monocorde du Waldeck Rochet d’avant 68.

Il était nécessaire qu’une fédération comme la nôtre se mette au niveau souhaité. La décision est prise de me confier le secteur « propagande » de la fédération. J’abandonne mes responsabilités auprès des intellectuels, désormais confiées à Claude Denis, pour tenter de faire passer un souffle nouveau dans notre communication. La feuille de route était claire. Il fallait faire la chasse aux pesanteurs et gagner en rapidité d’expression.

Quelle fut la traduction de cette orientation ? Dans toutes les grandes entreprises bénéficiant d’une implantation militante, nous assurions en un temps record la distribution d’un tract, reprenant les meilleurs éditoriaux de L’Humanité, maquetté et imprimé dans une entreprise amie de Gennevilliers. Les articles de René Andrieu et de Laurent Salini, les deux rédacteurs talentueux, vedettes de l’époque, étaient portés à la connaissance, plusieurs fois par mois, de dizaines de milliers de salariés du département.

Il dut certes y avoir un peu d’écart entre nos objectifs et la réalité. Il devait parfois rester des tracts non distribués dans les casiers de nos locaux. Mais ce fut à coup sûr une bataille menée avec constance et ardeur. Nous eûmes pour cela des collaborations nouvelles et efficaces. Plusieurs graphistes professionnels travaillaient à nos côtés.

Nous nous étions donné également l’objectif d’une distribution massive d’un journal de qualité dans tout le département avec une édition par circonscription. Je n’en ai gardé aucun exemplaire. Ce devait être un journal de huit pages, avec une large partie commune à toutes les villes, et au moins deux pages permettant la mise en valeur de nos porte-parole locaux. Le style de ces journaux était très populaire et cherchait à imiter la forme du grand quotidien de l’époque, France-Soir. Ce fut un tournant en matière d’expression.

Je ne me suis jamais interrogé sur les effets pouvant résulter de choix aussi centralisés. Nos pratiques politiques ont certainement été impactées par cette volonté de produire de la propagande toute formatée. Cette communication moderne n’était dans les mains que d’un petit cercle dirigeant. L’inventivité et l’autonomie militantes en ont été affectées. Notre souci principal était l’efficacité et l’aspiration à devenir un parti « responsable ».

Durant les trente mois environ où les tâches de communication furent de ma responsabilité, la valorisation du programme commun tint une grande place. Il en fut de même du livre de Georges Marchais, Le Défi démocratique. Nous avons dû lui accorder dans nos efforts de popularisation une place presque aussi grande que celle que nous accordions au programme commun. Cet ouvrage joua un rôle important dans l’effort entrepris par le secrétaire général du Parti pour reprendre la main sur les questions de la démocratie. Je n’ai pas relu le livre, mon souvenir est qu’il nous « décoiffait » et que nous le vivions comme un souffle de rénovation.

Ce fut l’occasion de mon premier contact direct avec Georges Marchais. Nous avions retenu le Palais des sports de Nanterre, une grande salle pouvant accueillir 1 500 personnes environ, pour la présentation par l’auteur de son ouvrage. J’avais en charge la communication en amont de l’événement. Nous avions sélectionné les questions venant « librement » de la salle. Georges exigeait du débat, de la spontanéité, du rythme dans les échanges, en se gardant de toute improvisation. J’étais à la tribune près de Georges. J’avais fait ce qu’on attendait de moi, la soirée fut une réussite.

Sauvegarder l’influence communiste à Rueil…

Connivence ou rivalité ? Rivalité sans aucun doute. La compétition était vive au niveau des appareils. Nous avons retrouvé le chemin des urnes à trois reprises durant la période 1972-1975. En mars 1973 d’abord, pour des élections législatives, puis en septembre de la même année pour des élections départementales, et enfin lors des présidentielles de 1974 après la mort de Pompidou.

Les élections législatives de mars 1973 ne permettent pas au Parti communiste de retrouver son niveau de 1967. Nous ne profitons donc pas de la signature du programme commun. Elles restent toutefois prometteuses cinq ans après le revers de 1968. La gauche, tous partis confondus, était en net progrès. Le congrès d’Épinay et l’impact du programme commun donnent alors au Parti socialiste un lustre et une crédibilité qu’il semblait incapable de retrouver après sa calamiteuse campagne des présidentielles de 1969. Les conséquences en furent, dans de nombreux endroits, le grignotage de nos positions au profit de notre allié.

Cette nouvelle donne n’était pas visible dans les Hauts-de-Seine en termes d’élus. Ce sera longtemps une spécificité départementale. La force de la droite, le rayonnement de maires communistes remarquables, la polarité urbaine, faisaient de notre territoire une zone de forts contrastes. L’opposition spectaculaire entre Gennevilliers et Neuilly en était la marque. Le résultat fut que le Parti socialiste n’a pu décrocher un seul poste de député durant des années. Aucun département d’Île-de-France, à l’exception des Yvelines, n’a connu cette situation.

En 1973, le Parti retrouve ses cinq députés de 1967 contre huit à la droite. C’était réconfortant pour la fédération, mais trompeur car les contre-exemples dans les circonscriptions tenues par la droite ne manquaient pas. Le résultat à Rueil, Saint-Cloud, Garches fut une alerte, certainement sous-estimée à l’époque. Nous restions la première force de gauche à Rueil, mais avec une marge insuffisante pour combler le fossé qui s’était établi entre les socialistes et nous à Garches et Saint-Cloud.

Tout tourna dans cette élection autour du programme commun. Dans les mois précédant la campagne proprement dite, nous avions multiplié localement les réunions de présentation du programme. Nous l’avions fait, communistes et socialistes ensemble, pour bien marquer l’entente.

C’était nécessaire mais évidemment périlleux. La différenciation entre les deux partis devenait moins évidente. Il était aisé pour notre partenaire d’accréditer l’idée que nous avions la même perspective pour le pays, un socialisme démocratique. Nous ne faisions jamais de référence au communisme jugé trop abstrait et utopique. Le champ était laissé libre à des socialistes se présentant en force non contaminée par les « tares » soviétiques, et garants de la démocratie dans l’application du programme commun. C’était le socialisme plus la liberté.

Je pense avoir été conscient des dangers que la configuration politique présentait. Nous n’étions pas dans la surenchère. C’était inutile. À vrai dire, le programme commun promettait quantitativement beaucoup.

Nous eûmes sur Rueil d’autant plus de difficulté à nous démarquer que nous avions affaire à forte partie. Le Parti socialiste avançait les propositions du programme commun et s’y tenait. Il avait investi sur la circonscription une personnalité de belle envergure. Jacques Fournier, qui résidait sur Saint-Cloud, était une tête d’affiche du Ceres. C’était indéniablement un homme bien, et en plus de grande qualité. Son bagage intellectuel était remarquable et il adhérait à la logique du programme commun.

J’ai lu récemment, juste avant son décès, qu’invité dans un colloque, il exposait encore tout le bien qu’il pensait de ce programme et du climat unitaire l’entourant. Belle constance pour un responsable socialiste dont le parcours après 1981 a été brillant. Notre ami, qui était maître des requêtes au Conseil d’État, fut successivement secrétaire général adjoint de l’Élysée, secrétaire général du gouvernement, PDG de GDF et enfin de la SNCF. C’était donc un gros calibre.

Pour nous singulariser, nous avions ponctué notre campagne spécifique de cinq séquences publiques, allant au-delà, dans leurs ambitions, d’une présentation traditionnelle d’un programme électoral. Notre but était de parler aux électeurs les plus « éclairés » en leur proposant une réflexion sur l’aménagement du territoire, sur la culture, sur le sport, sur l’histoire et la mémoire et enfin sur les fondements économiques du programme commun. C’était original et nos choix avaient de l’allure.

Nous avions choisi de faire venir à Rueil cinq têtes d’affiche : Félix Damette, géographe de talent, le réalisateur de télévision Marcel Bluwal, le chroniqueur et journaliste sportif Roland Passevant, l’auteur de La Question, Henri Alleg, et l’économiste Philippe Herzog qui était alors encore peu connu. Je ne pense pas que les foules aient été présentes à ces rendez-vous, mais ces choix étaient audacieux. Nous voulions parler à l’intelligence des électeurs et montrer que nous savions nous dégager de la routine électorale.

Étions-nous naïfs ? Non, et la compétition en coulisses était sévère. Nos messages publics d’amitié avec le candidat socialiste n’empêchaient nullement nos militants les plus avertis de multiplier à l’encontre de nos alliés toutes les petites tracasseries qui caractérisent les campagnes électorales. Tentatives évidemment vaines, et avec le recul du temps puériles, pour inverser des courants d’opinion profonds.

Que Jacques Fournier m’ait devancé sur la circonscription, en dépit du score sur Rueil, m’avait affecté, mais je ne crois pas être apparu à l’époque comme un communiste étroit. Je fis belle figure dans les réunions de second tour en soutenant le candidat devenu commun. Aurait-on pu mieux se débrouiller localement ? Pas vraiment. J’ai vraiment pensé alors qu’en perdant notre rôle de leader, nous filions un mauvais coton.

L’équipe qui m’entourait était brillante. Je garde précieusement la photo de notre « staff » de direction de campagne avec Anicet Le Pors, Jean Rabaté, Michel Verdaguer, Renée Pacouret, Marc Lachal et Michel Lassonde. Tout le monde, staff et militants de quartiers, avait donné le meilleur de ce qu’il était possible de faire. Mais il n’y avait pas à nos yeux d’autres rails que ceux sur lesquels nous roulions et où nous pensions être les meilleurs.

Les années « programme commun » ont été un moment fort de vie militante sur Rueil. Elles ont permis l’éclosion de plusieurs cadres communistes de valeur. Ce qui fut vrai à Rueil dut l’être ailleurs. Plusieurs dizaines de camarades se sont affirmés comme des communistes de premier plan durant la période.

Il y eut d’abord les « anciens », ceux qui avaient connu les événements de 1968 ou notre première bataille des municipales et qui ont confirmé dans la nouvelle séquence la force de leur engagement. Mais attention, signe des temps, si j’excepte Renée Pacouret, un peu plus âgée, c’est une génération de trentenaires dont il s’agit. À la signature du programme commun, tous les camarades décisifs qui m’entourent ont moins de trente-cinq ans. Et puis des jeunes, des « moins de trente ans », arrivent à la direction de section.

La percée spectaculaire du Mouvement de la jeunesse communiste sur la ville fut le meilleur témoignage sur notre vitalité. Je n’ai plus à l’esprit le nombre d’adhérents atteint. Mais ce ne fut pas seulement une question quantitative. Ils avaient vingt ans, un culot monstre, des idées et l’envie que leur combat soit novateur et promis à de belles victoires. Ce fut une pépinière de futurs cadres. Certains de ces « anciens jeunes » me rappellent parfois que je fus pour quelque chose dans leur formation, ce qui est en partie vrai, mais leur affirmation ne fut possible qu’en raison de leurs qualités, de leur esprit d’équipe, et d’une époque étonnante où nos atermoiements de 68 semblaient en mesure d’être dépassés dans la jeunesse.

Il y eut dans ce groupe plusieurs camarades de qualité, mais trois sont particulièrement sortis du lot. François Salamone, qui, quarante-cinq ans après les faits que je relate, est toujours le directeur de cabinet d’une maire communiste de la région parisienne, Jean-Raymond Pacouret, qui fut par la suite le dirigeant de la section, puis membre du secrétariat fédéral des Hauts-de-Seine et, troisième larron, Francis Bottalico, technicien chez Degrémont, animateur du mouvement social dans cette entreprise et personnalité atypique du mouvement syndical. Ainsi que la vie l’a montré, peu de cercles de jeunes communistes dans une ville classée à droite ont eu une aussi belle destinée.

Shares

fr_FRFrançais