Séquences d’une vie militante (14) – En avant vers le programme commun


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Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.

Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (13).

Quatre mois à Viroflay

Je vais à l’école centrale de « 4 » après les élections municipales. Cette école a longtemps eu un caractère mythique pour les militants. Y participer était atteindre le sommet de la pyramide. Aller à Moscou avait perdu une partie de son prestige. Nous étions dans les dernières années des participations françaises à l’école d’un an à Moscou. Il devenait difficile de convaincre des camarades de partir pour un temps aussi long dans un pays qui avait perdu une part de son aura. L’ultime participation de la fédération fut celle de Gérard Duffour en 73-74. Mon école était hébergée à Viroflay. 

Nous étions une quarantaine dans cette promotion. Le profil des participants était divers. Aux cadres déjà confirmés, premiers secrétaires fédéraux de province, dirigeants d’importantes fédérations, s’ajoutaient de jeunes dirigeants nationaux du mouvement de la jeunesse communiste, des syndicalistes et quelques cadres ouvriers de sections d’entreprises. Plusieurs de mes condisciples sont devenus ensuite membres du bureau politique comme Sylviane Ainardi et Alain Bocquet, ou du comité central, Yves Roy de l’Yonne, Pierre Rainero du Finistère, Jean-Claude Gomez de la Gironde, Henri Garino de l’Aude, Jean Villanova du Puy-de-Dôme. Les attentes des participants devaient être très proches entre elles en début d’école.

Puis la diversité des individualités, des parcours, des environnements militants, les différences d’âge, d’acquis culturels, se sont fait ressentir progressivement dans les discussions, dans les questions posées et dans les débats suivant les conférences. C’était beaucoup les mêmes mains qui se levaient pour exiger des conférenciers des approfondissements sur leurs exposés, voire pour les bousculer gentiment. Les plus bavards ou les plus impertinents ne furent pas forcément ceux qui eurent ensuite les promotions militantes les plus marquantes. Les deux futurs membres du bureau politique furent discrets durant les quatre mois, mais ils étaient parmi les plus jeunes, alors que Nicole Grynspan, Jean Villanova ou Antoine Spire, futur journaliste et producteur de France-Culture et alors cadre des Éditions sociales, affichaient une curiosité parfois frondeuse. J’étais plutôt partie prenante du deuxième groupe, mais avec suffisamment de retenue pour être choisi par consensus par la promotion pour présenter la synthèse de nos travaux et avis auprès de Gaston Plissonnier lors de l’ultime séance du stage. 

La tonalité de l’école était ouverte. Le programme des quatre mois était conçu dans cet esprit. Il se découpait en cours de philosophie, d’économie, d’histoire générale, en des conférences sur les grands moments de l’histoire du Parti, d’initiation à l’art et aux politiques culturelles et enfin à un cycle “socialisme scientifique”, appellation curieuse recouvrant l’état de la société française et nos réponses politiques. Lucien Sève, Guy Besse, Jacques Milhau animaient avec brio la partie philosophique. Henri Jourdain, Jean Fabre, Paul Boccara, Philippe Herzog, Patrice Grevet et les membres d’une section économique qui était en phase ascendante présentaient leurs travaux. Claude Mazauric, Antoine Casanova, François Hincker, avaient avec quelques autres confrères la charge de nous faire réfléchir sur l’Histoire. Pour des élèves de notre niveau, le contenu de ces matières et la qualité des intervenants était nouveau et passionnant. C’était un enseignement un peu “officiel”, mais présenté de manière ouverte par des camarades se défendant de nous infliger des certitudes et faisant largement appel à notre esprit critique. Quelques conférenciers, hors programme de l’école, étaient venus bousculer nos références. Jean Ellenstein avait largement exposé ses travaux sur l’histoire de l’Union soviétique et provoqué quelques remous. Ses propos, sans concession sur le bilan du stalinisme, seraient banals de nos jours. Ils étaient iconoclastes alors dans une école du parti.  Quelques belles plumes, officiant dans les pages “culture” de l’Huma étaient conviées aux débats. Claude Prévost que j’ai connu par la suite, mais trop peu car il fut enlevé par la maladie, était particulièrement brillant dans ses approches des grands textes de notre patrimoine littéraire.

Le point faible de l’école était la venue de dirigeants qui n’étaient pas des experts et étaient incapables de prendre quelques distances avec les raisonnements traditionnels. Leurs réflexions sur la société française, leurs analyses sur les mutations de l’entreprise, sur le monde agricole, sur la démocratie, étaient de simples exposés sur des thèmes déjà bien connus et maîtrisés par la majorité des auditeurs. Une bonne partie de l’école à ces moments, émoustillée par les réflexions théoriques produites par les chercheurs et universitaires invités préalablement, sentait confusément tous les retards de nos traductions politiques. Je suis doublement bien placé pour constater les limites que contenait cette partie du programme de l’école. J’ai vécu cette situation de l’autre côté de la barrière. J’ai assumé dans les dernières années de la décennie soixante-dix le rôle du conférencier à cette école de quatre mois. Mon cours portait sur la classe ouvrière, ses mutations et les classes sociales. Il est certain que je n’étais pas au niveau des questions de certains stagiaires. J’avais repris et travaillé les cours de mes prédécesseurs mais en restant très schématique, loin de faire vivre une pensée marxiste en évolution.

À cette partie du programme général de l’école assez faible, s’en ajoutait une autre franchement décevante. Les cours sur l’histoire du Parti étaient en décalage avec nos attentes. Nous n’en étions pas encore aux productions vivifiantes des jeunes historiens de l’Institut Maurice-Thorez. Les questions qu’ils commencèrent à traiter à la fin de cette décennie étaient déjà dans l’air, mais la référence de l’école était encore le Manuel d’Histoire du Parti produit aux débuts des années soixante. Son récit hagiographique ne passait plus. Les conférences se référaient systématiquement au Manuel. Elles étaient d’un mortel ennui et déconnectées des attentes de la majorité des élèves ou au moins de sa partie “agissante”. Ouvertement, la direction de l’école émettait elle-même ses doutes. Jacques Duclos était venu parler du pacte germano-soviétique, de la Drôle de guerre, de l’appel de Thorez à la résistance et plus largement de l’année 40-41. Le sujet était déjà très polémique.

La demande formulée d’une parution de l’Humanité auprès des autorités occupantes était connue. Nous étions de jeunes cadres communistes exigeant un discours de vérité, cherchant un peu naïvement à trouver des explications à tout, et désirant situer les responsabilités de tel ou tel dans les prises de décisions de l’époque. Jean Burles, notre directeur, qui tenait un rôle majeur dans l’esprit ouvert et décontracté de l’école,  nous avait instamment demandé d’être très respectueux de Jacques Duclos, de l’écouter, de nous garder de toutes questions, allant au-delà de l’exposé, et de conserver nos remarques pour la venue de Germaine Willard qui traitait grosso modo de la même époque. La pauvre ! On s’en était donné à cœur joie. La notice biographique du Maitron donne bien la dimension de notre directeur, Jean Burles. Il était trop respectueux des hommes et des luttes passées pour jouer les maîtres à penser dissidents. Il savait en revanche, pousser par petites touches nos réflexions. 

L’école de “4” avec le temps a disparu. Elle n’a pas résisté aux turbulences des années quatre-vingts. Elle a eu une importance indéniable dans la formation de cadres communistes par l’encouragement à la lecture et l’étude qu’elle permettait. 

En avant vers le programme commun

La période ouverte par la signature du programme commun de la gauche, à la fin du premier semestre 1972, a souvent mauvaise presse dans les rangs communistes. Ces années sont vues comme une grande illusion. Notre direction aurait été bien naïve et peu vigilante sur la stratégie de dirigeants socialistes décidés dès l’origine à gruger le mouvement populaire. Loin de moi l’envie de défendre une stratégie unilatérale d’union de la gauche, axée pour l’essentiel sur l’entente entre partis politiques et sur les accords entre deux formations censées représenter les deux rameaux du mouvement ouvrier français. L’Histoire récente a montré le divorce creusé par des logiques d’appareil qui ne donnent pas sa place au mouvement populaire. Les accords passés entre des formations politiques, bien qu’étant en concurrence entre elles, ont été une formidable machine de conquête de pouvoirs tant que leurs forces ont été suffisantes. Ces accords n’ont néanmoins jamais permis au mouvement populaire d’être en mouvement pour gagner des positions hégémoniques dans l’ensemble du corps social. Ceci dit, cette stratégie politique ne naît pas avec la signature du programme commun. Le Parti a pendant des décennies défendu la démarche qui lui avait permis de grandir, de s’affirmer comme un très grand parti populaire, du milieu des années trente au lendemain de la guerre. Cette stratégie restait à ses yeux fondamentalement la meilleure. Et il faut avouer, nostalgie oblige, que ce choix avait des attraits et une cohérence forte. Mais le Parti a néanmoins bégayé. 

Nous courions après cet acte politique depuis le milieu des années soixante. A quel moment cette revendication fut formulée la première fois ? Aux historiens de le dire. Ce fut en tout cas un sujet de débat lors des élections présidentielles de 1965. Il était audacieux, alors, pour un parti tel que le nôtre de s’engager dans cette voie. Dix ans plus tôt nous étions isolés et en pleine guerre froide. L’objectif paraît aujourd’hui banal, mais comme l’écrit Aragon, il faut voir cet « alors » avec « les yeux d’alors ». C’était pour le Parti communiste, en cas de succès, la concrétisation d’une démarche unitaire et une étape historique vers un « socialisme à la française ». On déplorait de ne pas avoir bénéficié d’un tel programme lors des événements de 68, et nous assurions que, forte de son existence, l’issue de mai aurait été toute autre.

La signature d’un programme commun était néanmoins un cap difficile à atteindre. Nous voulions un programme qui ne soit pas un pis aller. C’était la condition de l’accord. Nous avions dans le détail élaboré ce que devait être son contenu. Le texte de la plate-forme souhaitée, proposé et rendu public, ne laissait rien de côté. C’était un programme de gouvernement mais de rupture avec le système, essentiellement sur le plan économique. Changer de Cap, c’était le titre du livre, s’engageait à nationaliser les secteurs-clés de l’économie. En le popularisant nous en fîmes pendant des mois un outil de travail. Nous le vendîmes à des centaines de milliers d’exemplaires. La vente de Changer de Cap a été une bataille politique considérable. La section de Rueil passa un temps fou à le vendre, à organiser des débats et à expliciter son contenu.

Je doutais beaucoup qu’à partir de là, un accord avec le parti socialiste puisse se réaliser. Je trouvais cela trop beau. J’imaginais mal les dirigeants socialistes se convertir à une plate-forme aussi avancée. Et pourtant, cette signature devînt réalité. Le 27 juin 1972, les dirigeants des partis de gauche paraphaient un texte ambitieux, reprenant l’essentiel des sujets dont nous nous étions fait les champions. Les  dirigeants communistes n’avaient pas ma naïveté et savaient que l’appât du pouvoir était si fort chez nos partenaires, que l’accession à l’Elysée permettrait bien quelques contorsions. Ce qu’ils firent à grande échelle. Je fus donc surpris, agréablement, d’entendre Juquin au soir d’une réunion à Châtillon me confier, à «titre confidentiel» ne put-il s’empêcher d’ajouter, que la négociation était en très bonne voie et que l’affaire était dans le sac.

Nous ne devions pas, sûrs de notre force, trop craindre les manœuvres et les ruses de nos alliés. La direction communiste était consciente des risques encourus mais les intégrait dans ses analyses. J’ai suffisamment entendu Georges Marchais affirmer dans les années qui suivirent que les socialistes étaient bien présomptueux d’imaginer pouvoir nous berner, pour que l’hypothèse, qui s’imposera dix ans plus tard, ait pu alors, au lendemain d’un échec socialiste aux présidentielles de 1969, nous faire hésiter. Nous pensions d’ailleurs que la signature d’un accord était promise à un tel engouement populaire que bien fou serait celui qui se dédierait. Les lendemains de la signature du programme ne furent pas un chemin tranquille. L’engouement espéré ne fut pas instantané. Il nous fallut pour le créer user beaucoup de salive. Des dizaines de milliers de communistes dans le pays ont dû consacrer une bonne partie de leurs soirées de l’automne 1972 à convaincre les sceptiques que des lendemains meilleurs les attendaient. Je n’ai pas le souvenir de réticences à la fédération des Hauts-de-Seine. Seul Georges Labica, qui était élu au comité fédéral, avait demandé une explicitation théorique. Quel était le statut de cette transition ? Comment devait-on nommer et caractériser cette première étape vers le socialisme? Si l’imaginaire des communistes est à mon avis injuste avec ce moment majeur, il est certain que nous sommes passés à côté de choses essentielles. Il n’y avait aucun fatalisme à ce qu’il en soit ainsi. 

Le sujet a déjà été longuement étudié et n’a pas besoin d’un exposé supplémentaire. L’union était pour nous un combat. Je vais montrer par mes expériences que nous n’étions ni naïfs, ni aveugles. Mais nous n’avons pas vu alors les impasses historiques du socialisme réel, je reprends la formule de l’époque, ni compris les effets irréversibles qu’aurait sur les structures sociales et les attentes des nouvelles générations l’émergence d’un capitalisme financier se jouant des vieilles représentations. Pour autant ces années sont riches intellectuellement pour les communistes. Dans les cellules, les sections, les fédérations, ce sont des moments de grand débat. La Nouvelle Critique, France-Nouvelle, Économie et Politique produisent des textes de grande qualité. Le programme commun énonçait un ensemble de mesures qui prônaient un changement profond d’orientation. Nous faisons beaucoup de références dans nos batailles d’aujourd’hui aux grands textes du Conseil national de la Résistance. Le Programme commun allait au-delà en bien des domaines. Mais il héritait malheureusement des retards accumulés dans les vingt-cinq années d’après-guerre. Nous n’étions plus en prise avec une grande partie de la société française. La volonté de changement était forte mais les conditions de sa réalisation encore bien floues. Il s’est avéré quelques années après la signature du programme que l’adhésion consciente à son contenu n’a pas pesé lourd au regard de l’engouement émotionnel créé par la perspective de l’arrivée de la gauche au pouvoir.  L’opinion de gauche était attachée avant tout à la portée symbolique de l’accord réalisé.

Le programme avait ses faiblesses. Il souffrait d’une démarche étatiste et productiviste. Mais l’essentiel des hésitations, celles qui ont tant servi ensuite le parti socialiste, avaient un contenu de classe. La grande presse s’en est donnée à cœur joie, caricaturant la partie économique du programme. La puissance encore bien réelle des communistes accentuait les craintes de ceux qui pensaient avoir quelque chose à perdre. Mais nos difficultés ne se résumaient pas à cette seule donnée, même essentielle. Le début des années soixante-dix est marqué par l’émergence, encore modeste mais réelle, de revendications écologistes. Les thèmes autogestionnaires n’étaient pas non plus sans une certaine séduction pour une partie des nouvelles générations. L’esprit de 68, dans sa version “gauchiste”, n’était pas loin. De l’occupation du Larzac au conflit de chez Lipp, les communistes ne tenaient pas le premier rôle. Tout ceci n’aidait pas à faire saisir à l’ensemble des progressistes la portée du programme commun.

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