Séquences d’une vie militante (11) – Mauvaise nouvelle en provenance de Prague


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Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.

Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (10).

Mauvaise nouvelle en provenance de Prague

L’actualité de l’été 68 fut mouvementée. Fin août les soviétiques et leurs alliés interviennent à Prague. Même sans illusion sur les “idéaux démocratiques” animant l’équipe dirigeante siégeant à Moscou, je fus secoué. La possibilité d’une ingérence aussi brutale des Soviétiques dans la vie d’un pays frère, douze ans après le drame hongrois, et sans qu’on puisse évoquer une contre-révolution ourdie par “l’impérialisme”, était difficilement concevable.

La question n’avait pas provoqué de grandes discussions à la fédération durant les mois précédents l’été. La prudence prévalait. Quelques informations étaient données en évitant d’aller au fond du sujet. Une lecture des numéros de l’Éveil des deux premiers trimestres 1968 m’a conforté dans l’idée que nous étions peu bavards sur le sujet. Cela n’empêchait pas les camarades ayant mon profil, les lecteurs assidus des divers journaux, de suivre de près les événements.

Durant tout l’hiver, la stabilité des régimes avait été mise à mal. Je ne faisais aucun lien idéologique entre les poussées estudiantines berlinoises, les nôtres, les secousses en Pologne et les mobilisations dans les rues de Prague. Ce genre de questions ne se posaient pas pour moi. Je n’avais ni l’expérience internationale, ni une culture politique permettant de telles anticipations, mais j’appréciais avec un certain enthousiasme l’aspiration à un socialisme démocratique dans ces pays. Les correspondants à Prague de notre presse, affirmaient que les partisans des réformes avaient le vent en poupe. Je m’en félicitais. D’autres journalistes présents à Moscou se faisaient l’écho de bruits de bottes. J’avais du mal à croire en ces menaces. La tonalité de l’Huma au mois d’août me convenait. Le répit fut de courte durée.

Je n’ai alors pas chômé. Les réunions se succédaient pour relater les péripéties du printemps praguois et exposer à tous les camarades le contenu de nos divergences avec les Soviétiques. L’assemblée de la section de Rueil eut beaucoup de participants. L’ambiance était fiévreuse mais la grande majorité des présents approuva mon rapport. Il y eut bien quelques interventions véhémentes pour dénoncer plus vivement l’attitude des Soviétiques. Inversement, quelques “vieux” camarades grognaient en assurant que les camarades russes devaient avoir leurs raisons et que le “socialisme” en Tchécoslovaquie devait être défendu. Tous les principaux cadres donnèrent leur accord avec le choix du Bureau politique. On “réprouvait” l’intervention “puisque” le socialisme n’était pas menacé à Prague. C’était un argument ambigu mais largement utilisé.

Il semble, et je ne mets pas en doute le travail effectué par les historiens, que l’atmosphère apaisée et critique sur l’attitude soviétique que connut la section de Rueil, n’était pas à généraliser. Il en alla manifestement tout autrement dans maints endroits. Je n’ai pas entendu alors à la fédération des Hauts-de-Seine, excepté le député-maire de Levallois Parfait Jans, de dirigeants emboîtant le pas à Jeannette Vermeersch, mais, soit nous étions une exception, soit j’étais naïf et peu au fait de débats souterrains. René Piquet, dans un ouvrage, relate qu’orateur de la Fête de l’Humanité, il fut jusqu’au dernier moment soumis à de fortes pressions dans son choix des mots pour son discours sur la scène centrale.

Les sollicitations pour tourner la page, certes, ne manquaient pas. Chez certains de nos dirigeants, s’il n’était pas question de s’écarter du discours officiel de la direction, les allusions pour banaliser et atténuer le désaccord avec Moscou étaient fréquentes. Je siégeais avec Léo Figuères à la commission enseignement-culture du Conseil général. Léo était quelqu’un d’important. Dirigeant de la jeunesse communiste avant-guerre, résistant et grand militant anti-colonialiste, Léo m’en imposait. Je le revois m’expliquer longuement qu’il fallait se garder de mettre de l’huile sur le feu. Ses propos étaient une illustration à minima de la thèse développée nationalement. Léo ne contestait pas les arguments développés par le bureau politique. Il était impensable, au regard de son « légitimisme », qu’il engage un débat direct avec moi sur un tel sujet. On appelait cela faire preuve “d’esprit de responsabilité”. Ce n’était évidemment pas par manque de courage, ceux qui l’ont connu savent qu’il n’en manquait pas, ni par absence d’empathie envers moi, je pense qu’il m’aimait bien et c’était réciproque, mais la conception des directions impliquait qu’on ne débattait, quand il y avait divergences, qu’avec des gens aux responsabilités passées ou présentes identiques aux siennes. A titre d’exemple, un souvenir ultérieur à ces moments. J’ai suivi la section de Malakoff dans les mois précédant le XXIIème congrès. Léo choisit de boycotter silencieusement la conférence de section pour ne pas se répandre devant des militants sur ses réserves concernant l’orientation proposée.

Je reviens sur le débat suivant l’intervention soviétique. A vrai dire, nous étions, par timidité ou par crainte d’apparaître critiques, peu curieux. Lucien Lanternier, notre premier secrétaire fédéral, fut de la première délégation de notre Parti se rendant à Prague avec Etienne Fajon, pour chercher à normaliser nos relations avec la nouvelle direction. Cela avait fait un certain bruit dans Le Monde. J’avais été sommé d’aller justifier le sens de cette visite auprès des universitaires communistes de Nanterre, très critiques sur le sujet et demandeurs d’explications sur les motivations et les résultats de ce déplacement. Je me souviens avoir été lors de la réunion très sinueux dans mes réponses, et pour cause ! Nous n’eûmes jamais la moindre information, au-delà de quelques banalités, au sein de l’appareil fédéral sur ce qui s’était dit dans la capitale tchèque, et ne m’étant pas plongé depuis dans les archives, ce moment est resté pour moi un mystère.

Mon raisonnement alors était grosso modo le suivant : « L’intervention soviétique a été un drame et elle nous coûtera cher. En désapprouvant l’ingérence armée des autres pays socialistes à Prague, notre position a été juste et courageuse et nous avons évité en France l’explosion de la famille communiste. La présence désormais à la tête de la Tchécoslovaquie d’un homme qui a eu jadis la trempe de résister au péril de sa vie à la répression stalinienne est un moindre mal. Ce dirigeant pourra peut-être au bout d’un certain temps reprendre les grands objectifs du printemps de Prague et éviter ses excès. Le souffle de la liberté s’imposera tôt ou tard et il est compatible avec le maintien du régime. Les dissidents tchèques et slovaques en choisissant l’affrontement avec Moscou n’ont pas tort dans leurs aspirations mais sont en marge du sens de l’histoire ». Ce raisonnement qui me servait de trame dans les réunions était une connerie. L’Histoire a fait un sort à ce contresens.

Permanent à plein temps à la fédération

L’année 68 avait bousculé bien des certitudes. Pour autant il n’y eut pas d’abattement. Nous étions passés à côté d’un moment historique. Mais nous ne le savions pas. Nous n’avions pas perdu notre énergie militante. C’est l’état d’esprit d’un jeune de vingt-huit ans que je tente de traduire, un jeune dirigeant avec des jeunes gens de son âge. Dans leur grande majorité, les permanents de la fédération et les dirigeants de section faisaient partie de ma génération.

Peut-on analyser cette période dans la vie du Parti comme un moment de repli, une manifestation de panique devant de grands changements ? L’acceptation progressive de la normalisation en Tchécoslovaquie, les mises en garde sur l’émergence du “rocardisme”, le traitement brutal infligé au dissident Garaudy, l’arrivée aux premières responsabilités de “l’ouvriériste” Georges Marchais objet de maints sarcasmes durant mai 68, ont pu renforcer cette thèse. Mais, à mon avis, elle ne tient pas. Raisonner de la sorte conduit à passer à côté de bien d’autres traits.

Le Manifeste de Champigny cherchait à retrouver les accents qui avaient fait la force du Parti au lendemain de la guerre. La direction s’efforçait de créer les conditions d’un véritable mouvement vers les intellectuels. La Nouvelle Critique éditait des numéros de grande qualité et d’une rare ouverture et pas uniquement culturelle. La campagne des présidentielles de 1969 avait montré un parti capable de s’adresser à l’ensemble de l’électorat de gauche. Le “vieux” Duclos qui m’avait tant déçu deux ans plus tôt fit montre d’une capacité surprenante et exceptionnelle à s’approprier l’outil télévisuel. Les sections de travail du comité central approfondissaient les dossiers et contribuaient à la crédibilisation des idées qui firent leur chemin avec le programme commun. Les économistes communistes sous l’impulsion de Paul Boccara renouvelaient notre logiciel d’analyse. L’exceptionnelle mobilisation des militants pour diffuser Changer de cap, notre programme pour une démocratie avancée, suscita de l’enthousiasme chez les militants. C’est aussi cela qui marqua la période qui va de Septembre 1968 à la signature du programme commun au printemps 1972.

Une parenthèse sur l’épisode Garaudy. J’avais toujours été très réservé sur le rôle que tenait Roger Garaudy à la direction du Parti. Bien avant 68, je n’hésitais pas à m’approprier toutes les critiques le concernant. Je m’étais donc engagé à fond, dans la période précédant le 19ème congrès, dans la campagne éreintant ses thèses sur le nouveau bloc historique. Je souhaitais donc qu’il ne soit pas reconduit au comité central. Ce qui fut fait. Mais la chute fut brutale. Délégué au congrès pour la première fois, j’étais assis au premier rang face à la tribune, place réservée à la délégation hôte du Congrès. Le congrès se déroulait à Nanterre, au tout jeune Palais des sports de Nanterre.

La dramaturgie de la scène fut terrible. Dès l’ouverture du Congrès, Georges Marchais avait donné le ton : la lutte contre l’opportunisme de gauche et de droite est indispensable parce que l’opportunisme ne peut conduire qu’à la capitulation et à la défaite des travailleurs. C’est précisément pourquoi notre Parti dans son ensemble repousse résolument les thèses de Roger Garaudy et réprouve son attitude contraire aux principes du Parti. Garaudy fit une intervention, en réalité de bonne tenue, reprenant ses thèses mais les présentant a minima et réservant une vive attaque contre les soviétiques en fin de discours. Dès son dernier mot, on aurait entendu une mouche voler. J’avais en ligne de mire un délégué étranger qui se leva pour applaudir et qui prudemment s’est vite assis. Garaudy regagna sa place dans un silence total. On aurait entendu un stylo tomber. L’intermède fut interminable. Garaudy avait son siège en fond de salle et ce n’est qu’une fois qu’il fut assis, que le président de séance, Georges Frischmann, annonça d’une voix lente et glaciale le nom de l’orateur suivant. L’ambiance puait le procès.

J’ai été secrétaire de la section de Rueil et membre du comité fédéral chargé de l’enseignement, de l’automne 1968 à janvier 1970. Je suis ensuite, de cette dernière date jusqu’à la signature du programme commun, membre du secrétariat fédéral avec pour responsabilité l’ensemble du secteur de travail en direction des intellectuels. A la charnière des deux décennies, que représente et de quel poids pèse notre parti dans les Hauts-de-Seine ? Ses positions sont alors relativement fortes. Le territoire demeure une terre industrielle. En Île-de-France, aucun autre département ne lui est comparable. La Seine-Saint-Denis et dans une moindre mesure le Val-de-Marne abritent des villes plus populaires. L’implantation communiste y est plus ancienne. A l’exception de Gennevilliers et Malakoff, on ne trouve pas dans le département de communes au passé prolétarien telles que Ivry, Arcueil, Saint-Denis ou Aubervilliers.

Mais c’est à l’ouest de la capitale, sur le front de Seine, que se sont concentrées pour l’essentiel les industries automobiles, électroniques et aéronautiques de la région parisienne. C’est une terre de grandes entreprises. Les emplois de bureaux commencent à poindre et des dizaines de milliers de salariés sont déjà à La Défense. La composition des entreprises changent et les bureaux d’études y ont peu à peu une place grandissante. Néanmoins les ouvriers restent majoritaires dans les grandes concentrations emblématiques, Renault, Chausson, Dassault, Hispano et bien d’autres. Les choix de délocaliser les productions vers la grande banlieue se profilent dans les états-majors patronaux. Mais le grand départ reste à venir. Si Citroën a abandonné le quai de Javel à Paris et si ses usines ont maigri en effectifs, son implantation demeure à Clichy, Levallois, Asnières comme à Nanterre.

La force militante du Parti dans les Hauts-de-Seine s’exprime d’abord là, dans ces grandes entreprises de la métallurgie. Je n’ai pas d’éléments permettant d’en montrer la force et la vitalité. Quelle part représentaient les adhérents ayant leur carte “à l’entreprise”, selon la formule consacrée, sur le total des adhérents du département ? Ils sont à coup sûr minoritaires mais leur influence pèse. Toute notre direction en est imprégnée. Le temps que nous passions à examiner les choix des directions patronales, à mesurer les évolutions des productions et des formes de travail, à analyser les réactions du monde du travail ou à animer la vie politique et syndicale de ces usines était considérable. Nous étions une fédération importante. Nos résultats et nos décisions étaient examinés à la loupe. Tous les permanents du parti dans les Hauts-de-Seine participaient, quelle que soit la profession d’origine, à la vie d’une cellule d’entreprise. J’ai été membre du parti durant une vingtaine d’années chez Degrémont, à l’Institut français du pétrole, chez Comsip et Technip à Rueil, puis à EDF à Nanterre.

Une équipe de jeunes permanents

La vie interne du Parti a toujours eu une petite part de mystère. Il est vrai que nous communiquions peu sur notre fonctionnement. Le temps n’était pas aux confidences à la presse. Nous n’avions même pas de bulletins internes relatant nos débats. Les informations aux militants se faisaient verbalement. Seules les résolutions et les prises de décisions étaient relayées par l’écrit. Il a fallu du temps pour que le lecteur de l’Humanité puisse prendre connaissance nominativement des interventions prononcées lors des sessions du comité central. Ce n’était pas encore entré en vigueur lorsque je devins membre de ce dernier en 1976.

Les réunions du comité fédéral, en règle générale mensuelle, étaient le plus souvent fort longues. Un rapport bref aurait été considéré comme superficiel par les participants. Il était de bon ton dès l’introduction de développer chaque sujet et de ne rien laisser de côté. C’était parfois riche mais aussi malheureusement souvent une compilation de données archi-connues. Les conclusions en fin de réunion étaient elles-mêmes longues. Le premier secrétaire reprenait tous les points en précisant bien ce qu’il était important de retenir. Il en résultait des réunions interminables, parfois quatre à cinq heures, et à vrai dire peu créatives. Ce qui est troublant, c’est que nous le pensions mais nous étions impuissants à modifier le cours des choses. La raison ? Je crois qu’elle résidait dans trois facteurs : la crainte d’être singulier, la peur des différences et du désaccord, le refus de parler à la première personne. Chacun avait pourtant ses idées et les sensibilités existaient mais nous étions loin d’imaginer qu’elles puissent être une richesse.

Les polémiques sur des questions de fond étaient donc rares et l’acceptation d’une certaine diversité ne traversait même pas les esprits. Personnellement je me gardais bien de livrer le moindre doute. L’exercice le plus prisé consistait à résumer et illustrer, par quelques anecdotes basées sur l’expérience militante, la ligne fixée par la session du comité central s’étant tenue peu de temps avant. Les plus fins guettaient dans les propos tenus par le membre du bureau politique présent les inflexions et les nuances avec les propos jusqu’alors exprimés. Tout cela était très codé. Les principales décisions se tenaient en réalité bien avant, dans des cercles plus restreints, les réunions plénières n’étant que des chambres d’enregistrement. J’eus très vite mes créneaux d’intervention, sur lesquels je pus parler avec autorité et une compétence reconnue par mes pairs. C’est dans ce contexte que peu à peu, je me suis affirmé politiquement.

Nous étions un collectif de jeunes permanents, un collectif très militant mais beaucoup tourné sur lui-même. Nous évoquions sans cesse les liens nécessaires avec les cadres, les ingénieurs, les universitaires, mais cela relevait du discours, puisque aucun d’entre nous n’en était issu. Nous n’étions pas une secte, loin de là, mais l’homogénéité idéologique et militante laissait peu de place aux vrais comportements d’ouverture même si nous nous en faisions les champions. Du travail sérieux se menait mais on passait malheureusement des heures à lire et relire la presse communiste et à éplucher les textes élaborés au sommet du parti. Une décision de la direction nationale ne se discutait pas. La lassitude découlant de tâches souvent répétitives était compensée par les signes distinctifs, donnant de l’importance à celui pouvant s’en prévaloir, et par des moments de détente, anniversaires, repas festifs, où permanents et conjoints se retrouvaient.

En somme, nous étions une petite entreprise sympathique, filiale d’un réseau à vocation planétaire, partageant les mêmes idéaux, vivant sur des hiérarchies bien établies et assumées, et assurant à chacun des rétributions financières presque égalitaires. Ce mode de fonctionnement a eu des mérites historiques incontestables, mais fut indéniablement un facteur pesant pour assumer en temps voulu les évolutions nécessaires.


Image d’illustration : Visuel par Nos Révolutions

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