Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.
Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (9)
Des pages plus pertinentes que mes écrits ont été publiées sur les événements de mai 68. Je pense à l’ouvrage de Roger Martelli sur la place et les thèmes que notre famille politique, la sienne et la mienne, occupe lors de ce moment historique. J’ai vécu ce moment exceptionnel à ma modeste échelle. J’ai depuis, comme beaucoup, “avalé” nombre de livres et de récits, entendu des anecdotes livrées par des dirigeants politiques de premier plan et j’ai confronté mon expérience à celle d’autres camarades. Mais là n’est pas l’objet de cet écrit. Je vais m’efforcer d’en rester à mon vécu. Roger Martelli insiste beaucoup sur la place occupée dans nos raisonnements par l’obsession de “préserver” la classe ouvrière de toute influence gauchiste. C’est fort juste, et comme je l’ai indiqué à propos des luttes sur le Vietnam, cette préoccupation était tenace. Tout au long de cette étape, ce souci a été très présent dans nos esprits. Pour illustrer mon propos voici un souvenir de conférence départementale. Nous avons tenu en avril 68 une conférence départementale à Gennevilliers. C’est à cette conférence que je suis devenu membre du comité fédéral. Il était courant de tenir ce type de conférences entre deux congrès. Georges Marchais avait suivi de bout en bout nos travaux. J’ai une de ses interventions en mémoire. Georges était très interventionniste dans les débats et ne se gênait pas pour couper la discussion, donner son point de vue ou relancer la discussion. Je ne sais plus ce qui l’amena à prendre la parole mais il secoua la conférence comme il savait le faire en appelant les délégués présents à être plus convaincants auprès des militants pour qu’ils fassent preuve de fermeté et pour repousser la présence des “groupuscules” gauchistes à la porte des entreprises. Chacun alors enregistrait bien ce que voulait dire “repousser”.
Ce mai qui nourrit les imaginations fut-il du bonheur? Sans nul doute mais avec quelques ombres. C’est ainsi que je l’ai vécu. Il n’y a pas de marque déposée pour cet exceptionnel moment. Tout le monde n’avait pas la chance d’avoir vingt ans. Les uns étaient vierges politiquement et buvaient littéralement l’irruption des colères de la jeunesse. D’autres, et je fus de ceux-là, la tête pleine de schémas et de scénarios, ne virent pas forcément toute la richesse qui émergeait. Il y eut un mai ouvrier que l’histoire bien pensante s’est efforcée de faire oublier. A l’occasion du décès de Georges Séguy, la CGT a rappelé avec raison que les grèves ouvrières ont donné au mai français une spécificité que d’autres “mois de mai” dans le monde n’ont pas eue. Mais ce sont bien, et en France plus qu’ailleurs, les barricades et le Quartier Latin qui ont façonné les imaginaires. Les maîtres de la communication ont eu depuis l’intelligence de les isoler du mouvement profond qui touchait des millions d’individus. Il y avait pourtant des clés pour que d’extraordinaires convergences s’affirment. Car que désiraient la majorité des jeunes étudiants qui participèrent au mouvement? S’est-il agi principalement, comme depuis une sociologie réductrice le prétend, d’un mouvement de jeunes gens élevés dans la prospérité économique des trente glorieuses et avides de secouer l’autorité patriarcale pour jouir sans tabous des bienfaits de la société de consommation et de la liberté sexuelle? Jacques Rancière prend le contre-pied de cette analyse et montre avec justesse que du début à la fin le mouvement de mai s’est centré non sur la relation entre la jeunesse et les structures morales et sociales répressives, mais sur la relation entre l’institution universitaire et la société capitaliste. Il s’est centré sur la manière dont l’organisation universitaire exprimait la domination d’une classe et préparait ceux qu’elle accueillait à servir cette domination. C’est dans les termes marxistes de la lutte des classes que le mouvement étudiant s’exprimait. Les mobilisations ouvrières et étudiantes se prêtaient donc à de formidables convergences. Le Parti n’a pas su sur le moment l’analyser. Certes nous n’étions pas seuls et la grande bourgeoisie ne perdit jamais le fil de ses intérêts. Mais il nous manqua pour le moins audace et lucidité pour ouvrir une perspective unificatrice. La peur des dérapages, notre conception du rassemblement, la crainte des pièges, des manipulations, des magouilles entre la gauche socialisante et une partie de la droite, les rhétoriques en découlant, me trottent encore en tête! Pour quelles raisons sommes-nous apparus comme des freins aux yeux d’amis qui découvraient l’engagement, alors que notre détermination était bien supérieure à la leur ? Je ne me suis pas interrogé alors sur les mises en garde très péremptoires que les communistes, tout du moins leurs dirigeants, administraient à tout va. Certes je trouvais Georges Marchais carré mais je lui donnais raison. Les «outrances » des dirigeants gauchistes représentaient une menace, disions-nous, pour la cohésion du mouvement. Cela ne faisait pour moi aucun doute. Mais mes craintes n’étaient guère partagées au-delà du cercle des “camarades”. D’où un solide sentiment d’échec, qui ne m’a jamais quitté, sur les difficultés que j’ai eues à me faire entendre par mon proche entourage professionnel. La machine à “convaincre” était grippée, et dans ma vie, c’était nouveau.
Le 1er mai avait été localement un moment de forte mobilisation. Nous devions être partis assez nombreux localement à la manifestation parisienne, mais aucun mouvement social sous forme de grève n’avait touché Rueil en avril ou début mai. Depuis des mois, de manière éparse, des luttes fortes émergeaient dans le pays. La province était le théâtre de quelques affrontements durs. Le Calvados s’était retrouvé en pointe. La Loire-Atlantique n’était pas en reste. C’était une classe ouvrière jeune qui prenait ses affaires en mains. Quand je dis « jeune », je ne pense pas qu’à l’âge. Ce sont des ouvriers spécialisés, fraîchement entrés à l’usine, issus de zones rurales où l’agriculture se restructurait, plus scolarisés que leurs aînés, qui acquièrent une conscience de classe et animent des luttes dans lesquelles l’affrontement physique est parfois présent. Les entreprises de Rueil n’avaient pas ce type de salariés. Les conflits des années précédentes sur le pouvoir d’achat s’étaient tous préparés méthodiquement et démocratiquement. Je n’ai pas connu d’explosions, comme la Saviem de Caen en fut le théâtre. Donc pas de grèves à Rueil, ni avant ni dans les dix jours qui suivent le 1er mai. Ce contexte permet de comprendre que je ne me rends pas au Quartier Latin. J’avais certes toute la semaine mes élèves et ma classe. Le soir, je gérais la section. J’aurais pu, avec le recul du temps il est facile de dire j’aurais dû, me rendre par simple curiosité aux manifestations au cœur de Paris. Je ne me suis même pas posé cette question. J’étais comme tous les cadres communistes extrêmement attentif aux événements, épluchant dans la presse tous les commentaires, mais sans m’en sentir responsable. J’étais pourtant conseiller général, membre du conseil départemental de l’enseignement primaire, mais le bouillonnement étudiant ne m’émeut pas. Le “mouvement du 22 mars” sur le campus de Nanterre m’avait laissé totalement froid. Ce devait être pour moi une irruption de fièvre aux motivations obscures.
Comme tout le monde, j’ai vite changé d’attitude. La première épreuve fut la manifestation du 13 mai. Les syndicats ouvriers avaient appelé à la grève. La journée était placée sous le signe de l’unité. Mais aussi de la concurrence. La CGT avait accepté que la manifestation soit ouverte par les étudiants. C’était un compromis lourd de symboles. La classe ouvrière défilait derrière les « insurgés » de la Sorbonne. Mais nul ne s’estimait satisfait de cet équilibre. Les groupes gauchistes voulaient amplifier le nouveau rapport de force et mettre en scène l’enterrement des “staliniens”. Pour notre part, nous comptions bien rétablir dans la rue une suprématie que nous jugions incontestable. Les journées du samedi et du dimanche précédant la mobilisation avaient été mises à profit. Nous avions notre fête de Saint-Cucufa le 12 mai. Nous avions avec l’Union locale de la CGT un point de départ fixé ensemble pour se rendre à la manifestation. Je fis le maximum d’efforts pour que les lycéens de la localité, au moins ceux de ma connaissance, partent et soient dans le défilé avec leurs aînés. Je n’eus pas beaucoup de succès. Seuls nos soutiens traditionnels, les camarades et amis qui battaient le pavé avec nous depuis des mois ou des années, étaient derrière nos banderoles. Leur nombre, certes, n’était pas négligeable et auraient fait rêver d’envie nos successeurs, mais c’était en décalage avec les possibilités de l’heure.
Les amis enseignants, exceptés ceux qui étaient membres du parti ou proches de nous, avaient le plus souvent un discours similaire à celui du monde étudiant. Leur exaltation me tapait sur les nerfs. Il est aisé de comprendre les raisons de mon irritation. La corporation n’avait pas fait preuve d’une grande combativité les années précédentes et mon jugement sur la plupart d’entre eux était peu amène. A vingt-sept ans, je n’avais pas la patience acquise depuis. Voir ces collègues subitement transformés en lions, au moins en réunion, dénonciateurs de syndicats ouvriers accusés de préférer les revendications salariales à la révolution, les entendre fin mai se porter volontaires, ce qu’ils ne firent évidemment jamais, pour se rendre à Flins soutenir des prolétaires moins «encadrés» que ceux de Billancourt, m’horripilaient. Leur fougue n’eut guère de suite. Je le dis sans m’en réjouir. Ce divorce n’était pas fatal et découlait bien d’une incapacité du Parti à être en prise avec son temps, et cette incapacité fut durable. Superficiellement masquée par l’aventure du programme commun, elle ne fut jamais effacée. Ces enseignants douze ans plus tard changèrent d’idole et Mitterrand intégra leurs rêves. Ce furent mes ombres de mai 68. Elles ne me font pas oublier ses lumières.
Car au-delà des soucis il y eut l’ivresse de la mobilisation, la force des grèves ouvrières, la solidarité qui ne fit jamais défaut entre camarades et la joie de voir au fil des jours de mai les têtes sinistres de bourgeois qui avaient perdu de leur superbe. Toutes les entreprises de Rueil étaient occupées ou en arrêt de travail. Toutes celles en tout cas qui avaient une certaine importance et une population ouvrière. La CGT était omniprésente dans ces lieux décisifs. Elle veillait à ce qu’aucun élément “étranger” ne vienne apporter une parole “dérangeante”. Les sollicitations ne manquaient pas. A chaque assemblée quotidienne des enseignants en grève venait de manière minoritaire la demande de réunions communes avec les grévistes de Bernard-Moteurs ou Renault. Demandes que je me faisais un devoir de torpiller dès qu’elles étaient formulées. L’Union locale CGT était à la veille du mouvement en tant que structure de coordination presque inexistante. C’était un sérieux handicap pour répondre aux sollicitations des petites entreprises et de salariés en demande d’informations et d’aide. Je bénéficiais à la section de l’appui d’un camarade extérieur à la ville, Roger Julé, employé à la ville de Nanterre, ancien syndicaliste aux forges à Billancourt, homme truculent et au contact facile. Ipso facto, en accord avec les responsables départementaux, il fut propulsé secrétaire local de la CGT. Les adhésions pleuvaient à la pelle. Nous estimions que le mouvement revendicatif touchait toute la ville. C’était une opinion exagérée car nous étions en réalité loin de connaître toutes les entreprises. Mais nous avions le sentiment que c’était le peuple dans sa totalité qui participait au grand élan national revendicatif.
Quelle fut la fonction propre de la section communiste au cours de ce mois? J’ai le souvenir de distributions de tracts reprenant les éditos de l’Huma quasiment tous les jours, de ventes à la criée de notre journal dans le maximum de points dans la ville. Mais nous nous voulions “lucides”. Nous n’avons jamais envisagé être aux « portes du pouvoir » ! Je ne croyais pas en un mai insurrectionnel. On répétait inlassablement dans les réunions que les conditions politiques n’étaient pas réunies. Nous espérions un compromis social positif et le renforcement de nos positions pour les combats ultérieurs. Objectifs mineurs et décevants? Pas pour des militants pensant que le combat serait long et que l’histoire travaillait pour eux. Je ne fus pas un acteur déçu par la tournure prise par les événements. Les accords passés avec le gouvernement et le patronat n’étaient pas minces, il y avait de la joie parmi les copains des entreprises et il ne reprirent pas amers leur travail. Mais ce Mai historique s’était terminé par la très puissante démonstration de force des gaullistes sur les Champs Elysées. Nous sentions que le vent tournait.
de retour aux urnes en juin…
Juin 68 ne fut pas une partie de plaisir. La droite locale avait repris de la vigueur. De mon appartement, situé dans un groupe scolaire du quartier assez résidentiel des Martinets, je vis, impressionné et à vrai dire assez effaré, l’assistance importante que Baumel sut rassembler, dans le préau attenant, pour sa première réunion électorale. Tous les gens biens s’étaient donnés rendez-vous en signe de revanche. Nous avions accepté dès l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale de jouer le jeu électoral mais je sus vite que l’épreuve allait être difficile. Si la droite faisait le plein de ses sympathisants, nos troupes étaient en revanche maigrelettes et les publics peu nombreux sous les préaux. Les rancœurs étaient vivaces et l’enthousiasme était tombé. Nous fîmes face. J’étais pour la seconde fois en quinze mois candidat aux législatives. La compétition électorale fut rapide.
Mon seul souvenir un peu piquant de cette campagne électorale de quelques semaines est une réunion électorale à Saint-Cloud. C’est une anecdote sans portée politique. Jean Kanapa, alors peu connu du grand public, en dépit de son parcours de rédacteur en chef de la Nouvelle Critique durant la guerre froide puis de correspondant de l’Humanité à Moscou à l’époque de Khrouchtchev, et considéré avec raison par les initiés comme une éminence grise auprès de Georges Marchais, était venu m’épauler. Notre public était composé de nombreux normaliens chez qui nous disposions d’une bonne audience. Appâtés par le passé sulfureux de l’intervenant, il avait au moment de la guerre froide été un des principaux procureurs de Sartre après avoir été un de ses disciples, et son aura « d’homme bien placé », la présence à la réunion allait au-delà de l’assistance habituelle. Quelques invités étaient venus pour malmener l’orateur principal. Très vite la question vînt sur la formule de Marchais dénonçant “l’anarchiste allemand” Cohn-Bendit. Comment Kanapa allait-il s’en sortir ? D’une voix traînante et glaciale, Kanapa qui affectait souvent un style hautain et détaché, marqua son désaccord avec Georges Marchais. Un grand silence s’ensuivit. L’époque ne se prêtait pas à ces réparties. Était-ce un début d’autocritique? Je réentends sa voix. « Georges a eu tort. Sa formule a été malheureuse. Il n’aurait jamais dû dire l’anarchiste allemand Cohn-Bendit mais l’anarchiste ouest-allemand Cohn-Bendit.» Il s’était taillé un beau succès. Nos normaliens communistes adoraient ces formules lapidaires et assassines. C’est peut-être curieux mais nos difficultés avec la majorité des étudiants n’avaient provoqué que peu de divorces avec les intellectuels communistes. La réticence aux thèses gauchistes et maoïstes était forte chez nos camarades. Et ils firent bloc. Ce fut un élément de satisfaction. Je n’ai pas le moindre souvenir d’un « lâchage» de copains enseignants. Il y eut même des rapprochements notables. Le mois se termina en défaite électorale. Nous perdîmes sur la ville de Rueil deux points. Cela correspondait à notre tassement national. Le parti était désorienté mais nous avions la certitude de compter dans l’affrontement social et politique qui traverserait le pays. C’est le moment où je devins un permanent politique. Je suis à ma demande en situation de congé pour convenances personnelles de l’Education nationale, et dès cette date rétribué par le Parti. C’était un changement majeur de trajectoire. Je n’ai pas regretté par la suite cette décision, en étant tout de même persuadé que plusieurs aller-retours avec la vie scolaire m’auraient été bénéfiques et n’auraient pas été pour me déplaire. L’hypothèse ne s’est jamais posée.
