Non à l’anti-tsiganisme ! Pour une politique d’accueil digne des voyageurs


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Par Fleur Laronze, Germain Mignot et Odile Planson.

Le 31 juillet dernier, un campement dit de « gens du voyage » est évacué à Muttersholtz, commune située près de Sélestat (Bas-Rhin). France 3 Grand-Est publie alors un article sur l’événement : « Lames de rasoir, déchets : le grand nettoyage citoyen d’un champ après l’expulsion de 160 caravanes de gens du voyage ». Un titre particulièrement stigmatisant puisqu’il établit une association entre la population des voyageurs considérée et la dégradation du terrain, et évoque même une situation de danger.

Les voyageurs avaient installé leurs caravanes une semaine plus tôt sur ce terrain classé zone protégée Natura 2000, au grand dam des agriculteurs et des autorités locales. À aucun moment, l’article n’interroge les causes de cette situation ni ne donne la parole aux voyageurs expulsés.

Cet article est tristement banal : il en pullule en effet des dizaines du même acabit pour les seuls départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin pendant l’été, toujours avec un cortège de réactions plus haineuses les unes que les autres sur les réseaux sociaux. Propos racistes, allusions à la déportation vers les camps nazis prospèrent dans les commentaires, attestant un sentiment d’impunité alarmant lorsqu’il s’agit des communautés de voyageurs.

Comme l’a montré une analyse du site Acrimed publiée en juin 2026, la presse régionale joue un rôle majeur dans la diffusion de clichés stigmatisants sur les personnes nomades, avec un traitement médiatique péjoratif dans l’immense majorité des cas. Les ressorts sont presque toujours les mêmes : il est question d’installations illicites, de dégradations ou de perturbations du trafic. Ces articles de « faits divers », comme les qualifie la presse locale, privilégient généralement la parole des institutions (police, gendarmerie, préfecture, élus locaux) tandis que celle des voyageurs et de leurs associations demeure largement absente. Les causes structurelles des conflits et la responsabilité des pouvoirs publics dans la politique d’accueil sont quant à elles totalement invisibilisées.

Pourtant, depuis de nombreuses années, les associations dénoncent le manque d’aires d’accueil de grand passage et de terrains familiaux, ainsi que les conditions souvent indignes dans lesquelles certains de ces équipements sont implantés : éloignement des services publics, proximité de routes, de zones industrielles ou de sources de pollution, sols entièrement bitumés, absence d’ombre et exposition croissante aux fortes chaleurs, points d’eau limités, absence de collecte ou de conteneurs des déchets.

Dans le Bas-Rhin, les obligations prévues par le schéma départemental pour l’accueil des voyageurs ne sont pas toutes effectivement réalisées. La Collectivité européenne d’Alsace a notamment validé, le 30 juin 2025, une modification partielle du Schéma départemental d’accueil et d’habitat des gens du voyage du Bas-Rhin. Cette insuffisance empêche un accueil digne des personnes vivant en résidence mobile et alimente ensuite les conflits que les pouvoirs publics prétendent seulement constater. L’État, la Collectivité européenne d’Alsace, les intercommunalités et les communes doivent assumer ensemble leurs responsabilités.

Au-delà des schémas et de leurs modifications successives, l’urgence est désormais de rendre publiques les obligations de chaque territoire, leur niveau réel de réalisation et le calendrier de création des places manquantes. Certes, le déficit des emplacements disponibles et adaptés ne justifie pas les occupations sans autorisation. Mais il contribue directement à leur multiplication. On ne peut donc dénoncer les stationnements illicites tout en refusant de créer les équipements prévus par la loi et nécessaires à l’accueil digne des voyageurs.

La gestion de l’eau, de l’assainissement et des déchets doit également être anticipée, y compris lors des grands passages. Les pouvoirs publics doivent proposer des solutions effectives et faire respecter des obligations claires.

De même, la responsabilité doit être recherchée individuellement lorsqu’une dégradation est constatée, sans être étendue à l’ensemble des voyageurs. Ce type de traitements médiatiques, relayés et amplifiés par de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux, donnent lieu à des propos stigmatisants, parfois ouvertement dégradants, visant indistinctement l’ensemble des voyageurs. Des faits commis par certaines personnes sont ainsi utilisés pour mettre en cause toute une population. Cette généralisation serait considérée comme inacceptable à l’encontre de n’importe quel autre groupe humain. Elle doit l’être ici aussi.

Les « gens du voyage » comptent parmi les populations les plus victimes de préjugés et de discriminations en France. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) rappelle régulièrement que l’anti-tsiganisme demeure l’une des formes de racisme les plus banalisées dans notre pays et que les personnes roms et les gens du voyage restent parmi les populations les moins bien acceptées. Cette réalité se traduit par des discriminations dans l’accès aux droits, au logement, à la scolarisation, à la santé, à l’emploi et, plus largement, aux services publics, mais aussi par une tendance récurrente à attribuer à l’ensemble d’une population les actes de quelques individus.

Ce qui est trop souvent reproché aux gens du voyage, au-delà des faits particuliers, c’est d’avoir une conception de l’habitat différente de celle de la majorité. Le voyage et l’habitat mobile constituent pourtant un mode de vie reconnu et protégé. Tous les voyageurs ne sont d’ailleurs pas nomades, de même que la catégorie administrative des « gens du voyage » ne se confond pas avec les populations roms, sintées, manouches ou gitanes.

Quelle doit-être la réponse des communistes et plus généralement de tous les progressistes face à cette situation ? D’abord, refuser que le débat public ne se réduise à la désignation d’un bouc émissaire. Les difficultés rencontrées par les riverains ou les agriculteurs doivent être prises en compte, mais elles ne sauraient justifier les discours racistes et les appels à la haine qui prospèrent aujourd’hui en toute impunité sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Au delà de ce principe fondamental, des mesures concrètes doivent être mises en œuvre :

  • la réalisation effective des aires permanentes d’accueil, des aires de grand passage et des terrains familiaux prévus par le schéma départemental ;
  • la publication, territoire par territoire, des obligations, des équipements effectivement réalisés et des places encore  manquantes ;
  • des équipements dignes, végétalisés lorsque cela est possible, correctement desservis et dotés d’un accès effectif à l’eau, à l’assainissement et à la collecte des déchets ;
  • la mise en place d’un dialogue permanent avec les voyageurs et leurs associations représentatives ;
  • une condamnation claire des propos racistes et antitsiganes tenus dans l’espace public et sur les réseaux sociaux.

Le 2 août, l’Europe commémorait le Samudaripen, le génocide des Roms et des Sintés perpétré par le régime nazi et ses alliés. Cette date correspond à la liquidation, dans la nuit du 2 au 3 août 1944, du camp dit “des familles tsiganes” d’Auschwitz-Birkenau. Cette mémoire nous oblige. Elle ne doit pas être invoquée comme un simple rituel commémoratif, mais nous conduire à combattre concrètement l’antitsiganisme contemporain, les discriminations et la déshumanisation des voyageurs.

Garantir des conditions d’accueil dignes, faire respecter les droits et les obligations de chacun, sanctionner les actes individuels lorsqu’ils sont établis : voilà la seule réponse sérieuse. La stigmatisation collective ne résout aucun problème. Elle ne fait qu’ajouter le racisme aux difficultés existantes.


Image d’illustration : « Construction de l’aire d’accueil des gens du voyage à Beynost, en mars 2012 », photographie du 12 mars 2012 par Benoît Prieur (CC0 1.0)

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