Le 24 juin 2026, Yann Barthès, de l’émission Quotidien, a cru devoir nous fournir une petite illustration du mépris de classe appliqué à la canicule. Celle-ci, dit-il, est « un événement universel » dans lequel « on est tous logés à la même enseigne ». « Si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud », croit-il bon d’ajouter, avant de continuer en affirmant qu’« un ministre, il aura aussi chaud que vous ou que votre voisin du dessus ou du dessous ».
Incroyable impudence. D’abord du fait du lien entre les oligarques comme Bernard Arnault et le dérèglement climatique. Le dernier rapport d’Oxfam, par exemple, Climate Plunder: How a Powerful Few Are Locking the World into Disaster, explique qu’une personne appartenant aux 0,1 % les plus riches émet plus de CO₂ en une journée que les 50 % les plus pauvres en une année. Si tout le monde polluait autant que les 0,1 % les plus riches, le budget carbone (soit la quantité de CO₂ qu’il est possible d’émettre tout en respectant la limite de +1,5 °C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle) mondial serait épuisé en moins de trois semaines. Et puis c’est bien la bourgeoisie qui monopolise les parlements et les conseils d’administration où se prennent des décisions qui, tous les jours, accélèrent l’écocide en cours et menacent l’habitabilité de notre planète.
Impudence encore, parce que la petite et la grande bourgeoisie échappent évidemment, plus ou moins fortement, aux conséquences du dérèglement climatique. Qui vit dans des bouilloires thermiques et rentre macérer après une journée de travail sans pouvoir échapper à la chaleur, même la nuit ? Pas Yann Barthès dans sa grande maison savoyarde, mais bien ceux qui n’ont pas les moyens d’avoir un logement bien isolé ou une climatisation à plusieurs milliers d’euros.
Pas non plus les propriétaires à même de conduire des travaux, mais bien les locataires qui habitent sous les toits dans des 9 mètres carrés à 800 euros par mois, ceux que Barthès méprise en lançant, goguenard : « Il y a cette catégorie de personnes qui est plus concernée que tous les autres. Il y a ceux qui vivent sous les toits. Et ils le précisent. Donc ils se sentent autorisés à parler plus fort car “j’habite sous les toits ! Tout le monde s’en fout !” »
Alors évidemment, il est facile d’ouvrir la discussion en partant des propos ignobles de Yann Barthès. Mais la question dépasse son abjection personnelle parce que, lorsqu’il s’exprime ainsi, il révèle plus largement l’indifférence totale des classes dominantes à la situation des Français face à la canicule, que ce soit chez eux ou au travail. Le travail et la chaleur, voilà une relation qui semble intéresser encore moins que les appartements sous les toits. Aucune couverture tapageuse sur le sujet, pas d’ouverture de JT, et encore moins de propositions de loi médiatiques ou de commissions d’enquête. Pourtant, il y en a des choses à dire !
D’abord, est-ce que, comme dans le monde enchanté du présentateur, tout le monde est égal face à la chaleur au travail ? Étonnamment, non. Le premier facteur d’inégalité est l’exposition professionnelle, et le constat est implacable : France Stratégie estimait en 2023 qu’en France, entre 14 % et 36 % des travailleurs sont exposés à la chaleur. Parmi ces 14 à 36 %, France Stratégie distingue 23 métiers particulièrement concernés, parmi lesquels on ne retrouve ni oligarque, ni animateur télévisé, ni ministre. À la place, 100 % de métiers physiques et pénibles, dont 14 métiers ouvriers (dans la métallurgie, la maintenance, le BTP…), mais également des métiers de la boucherie, de l’agriculture ou encore de la boulangerie.
Or, chacune des personnes concernées doit aussi vivre la chaleur à domicile. Il faut alors penser autrement que la plupart des médias et convoquer la notion de « dose de chaleur ». C’est ce que fait notamment un rapport du Parlement européen de novembre 2025 intitulé The Effects of Extreme Weather Conditions on Workers’ Health and Safety. Il explique que les travailleurs en situation précaire – travailleurs de plateforme, indépendants, temporaires ou atypiques – sont souvent « à la merci » de leurs conditions contractuelles, malgré un droit théorique à une protection identique. Le même rapport souligne aussi que, pour beaucoup de groupes, la « dose » de chaleur pertinente n’est pas seulement celle de la journée de travail : un logement mal isolé, peu ventilé, sans refroidissement et sans répit nocturne enferme les travailleurs dans un cycle continu de stress thermique. Les migrants, saisonniers et travailleurs à bas revenu sont particulièrement touchés.
La chaleur ne s’arrête pas à la pointeuse
Si ces cas sont évidemment paroxystiques, il en va de même pour un ouvrier peu qualifié ou un employé contraint de s’épuiser physiquement au travail sans avoir les moyens de s’offrir un logement bien isolé thermiquement. Comme l’explique l’INSEE dans son analyse nᵒ 99 du 13 novembre 2024 sur les canicules en milieu urbain, les ménages modestes sont souvent plus exposés aux îlots de chaleur et disposent moins souvent de climatisation : en 2013, seuls 4 % des 10 % de ménages les plus modestes déclaraient en posséder, contre 11 % des 10 % les plus aisés. Et si aucune mesure robuste distinguant les catégories sociales n’a été effectuée depuis, tout laisse à penser que la situation a peu changé. De la même manière, l’indice de végétation des logements varie sensiblement selon le niveau économique des habitants. En 2017, entre les citoyens se situant au premier décile et ceux du dixième décile, l’INSEE observe ainsi une différence de 22 % de présence végétale en faveur des plus aisés.
Autrement dit, les travailleurs pauvres ou modestes peuvent être exposés à la chaleur au travail, dans les transports et à leur domicile, et la dose de chaleur totale qu’ils reçoivent dans une journée est bien supérieure à celle de citoyens plus favorisés. Les facteurs d’inégalité sont multiples : la température, évidemment, mais aussi la dépense physique, l’accès aisé à l’hydratation, la tenue portée et parfois imposée, etc. Bref, nous sommes très loin d’être tous logés à la même enseigne.
Cette absence d’égalité face à la canicule et au dérèglement climatique en général est l’un des facteurs permettant d’expliquer la plus grande des inégalités, celle qui porte sur l’espérance de vie. Comme nous l’expliquait encore l’INSEE en décembre 2025, l’écart d’espérance de vie entre les personnes modestes et les personnes aisées n’a fait que s’accroître au fil des dernières années. Ainsi, sur la période 2020-2024, l’écart d’espérance de vie à la naissance entre les 5 % les plus modestes et les 5 % les plus aisés est de 9 ans chez les femmes et de 13 ans chez les hommes. Les femmes appartenant aux 5 % les plus aisés vivent en moyenne 17 ans de plus que les hommes appartenant aux 5 % les plus modestes ! Et puis, à 50 ans, le risque de décès dans l’année des hommes est sept fois plus élevé chez les plus modestes que chez les plus aisés. Chez les femmes, ce rapport de risque est de 6 à 55 ans, âge auquel il atteint son maximum.
Les épisodes de chaleur extrême qui nous attendent dans les années et les décennies à venir constitueront évidemment un puissant accélérateur de cette dynamique et feront un tri mortifère entre ceux qui devront épuiser leur corps à trimer dans un monde réchauffé et ceux qui pourront se payer le luxe de vivre dans des bulles de fraîcheur, préservés des conséquences du mode de vie capitaliste.
La sous-estimation manifeste des morts au travail du fait de la chaleur
S’agissant spécifiquement de la mortalité liée au travail pendant des épisodes caniculaires, il est très difficile de savoir ce qu’il en est, car la question n’a pas assez intéressé le législateur et l’administration pour que l’on tente de se doter d’indicateurs efficaces. De fait, le seul état des lieux disponible pour la France vient de Santé publique France, qui suit les accidents du travail mortels signalés comme étant en lien possible avec la chaleur. Les bilans officiels font apparaître 10 décès en 2017, 8 en 2018, 10 en 2019, aucun en 2021, puis 7 en 2022, 11 en 2023, 7 en 2024 et 9 en 2025. En agrégeant ces années documentées, on obtient donc au moins 62 décès officiellement recensés. Les bilans de 2022 à 2025 montrent aussi une forte concentration dans les secteurs de la construction et des travaux publics ainsi que de l’agriculture.
Ces chiffres doivent être maniés avec prudence, car ils relèvent nécessairement d’une sous-estimation drastique et inévitable. Inévitable, parce que Santé publique France précise que la surveillance dépend de la remontée des fiches d’accidents mortels et que l’effet de la chaleur peut être sous-estimé si le décès ne survient pas sur le lieu de travail. L’agence a aussi abandonné un ancien dispositif de signalement par les médecins du travail car il était « peu réactif et non exhaustif ». Autrement dit, la statistique officielle française ressemble davantage à un plancher qu’à une mesure complète de la mortalité professionnelle imputable à la chaleur. Celle-ci est probablement immensément supérieure si l’on prend en compte cette notion de « dose de chaleur » maniée par les autorités européennes et que l’on considère à quel point cette cause de mortalité est invisible et peut se combiner avec d’autres.
Le travailleur qui tombe d’un échafaudage mal monté est officiellement victime d’un accident du travail du fait d’une chute de hauteur et l’employeur peut être condamné dès lors que telle ou telle rambarde est absente. En revanche, il est difficile, voire impossible, d’établir le rôle d’une chaleur épuisante dans le faux mouvement ayant éventuellement conduit à la chute. De même, le travailleur épuisé par sept heures de récurage et de nettoyage de couloirs surchauffés qui est victime d’un accident cardiovasculaire en rentrant chez lui, ou d’un accident de la route à cause de la fatigue, ne sera que difficilement compté parmi les morts de la canicule. Pourtant, celle-ci peut jouer, au minimum, un rôle d’accélérateur invisible de l’accident.
Face à cela, que fait la France pour adapter le droit du travail à la canicule ? Réponse : pas grand-chose. Le principal changement de ces dernières années est le modeste décret nᵒ 2025-482 du 27 mai 2025. Il impose l’évaluation des risques liés aux épisodes de chaleur intense, en intérieur comme en extérieur, l’intégration de ces risques au DUERP (document unique d’évaluation des risques professionnels, obligatoire pour toute entreprise dès le premier salarié), l’adaptation des horaires et des périodes de repos, l’aménagement des postes, l’information et la formation des salariés, ainsi que la mise à disposition d’eau potable fraîche, notamment.
Et puis, en 2024, le régime d’indemnisation des arrêts de travail pour cause d’intempéries dans le BTP a été précisé afin de permettre la prise en charge des interruptions d’activité liées à la canicule. Lors du dernier épisode caniculaire, dans plusieurs départements placés en vigilance rouge, des arrêtés préfectoraux ont déjà été pris dans le but d’interdire les travaux extérieurs pendant les heures les plus chaudes de la journée, par exemple. C’est toutefois une approche très limitée, à plus d’un titre : d’abord, tout dépend du bon vouloir de préfets très sensibles au lobbying des entreprises du secteur ; ensuite, le travail est interrompu plus tôt, mais peut aussi commencer plus tôt, car ces mesures d’adaptation amènent souvent les travailleurs à commencer à trimer vers 5 ou 6 heures du matin. Certes, la dose de chaleur sur la journée baisse, mais les rythmes de vie s’en ressentent.
Et puis, évidemment, encore faudrait-il que le bon respect de ces mesures puisse être vérifié ! Or, sur ce chapitre comme sur l’ensemble des matières susceptibles de faire l’objet, théoriquement, de contrôles de l’administration du travail, les employeurs peuvent dormir tranquilles. Jamais l’inspection du travail n’a été aussi saccagée, dévastée, déconsidérée et épuisée qu’en 2026. Rien qu’en avril 2026, Radio France a révélé un rapport confidentiel qui alerte sur la surcharge de travail, le manque d’effectifs de terrain et la perte de repères des inspecteurs, lesquels les exposent à un danger grave et imminent et les poussent à des tentatives de suicide, voire à des suicides. Rien de très surprenant dès lors que l’on connaît la baisse drastique des effectifs sur la période 2015-2021 imposée aux agents de contrôle.
Une triple nécessité : renforcer les contrôles, accroître les droits, repenser l’organisation du travail
Comme le souligne le rapport précité, « l’inspection du travail a perdu 16 % de ses effectifs, soit près de 740 postes ». En pratique, les agents étant répartis géographiquement par sections de contrôle, et celles-ci étant territorialement compétentes, il existe des secteurs entiers qui ne sont tout simplement pas susceptibles de faire l’objet de contrôles, malgré des mécanismes de compensation ici et là, ce dont les entreprises sont parfaitement au courant, évidemment.
De sorte que remettre d’aplomb l’inspection du travail est un préalable indispensable pour adapter le travail au dérèglement climatique et vérifier la bonne application de nouvelles réglementations qu’il faudrait prendre en urgence si nous avions au pouvoir une majorité déterminée à renforcer les droits des travailleurs. Par exemple, dans des pays aussi peu bolchéviques que l’Irlande ou l’Espagne, il existe des températures maximales, des seuils absolus au-delà desquels le travail est interdit dans certaines situations. C’est simple, c’est efficace, cela se vérifie avec des yeux et un thermomètre, et, précisément, la France n’a pas choisi de s’engager dans cette voie.
De la même manière, l’exercice du droit de retrait en France est totalement inadapté au dérèglement climatique et aux situations caniculaires. Le droit de retrait doit théoriquement permettre au salarié de quitter une situation de travail en cas de danger grave et imminent, mais les critères juridiques permettant de considérer que ces deux conditions sont réunies sont extrêmement stricts, et un droit de retrait qui ne serait pas juridiquement qualifié comme tel expose le travailleur concerné à des sanctions. À tout le moins, en période de canicule, il ne serait pas si révolutionnaire de fixer une présomption générale de justification du retrait du travailleur afin de garantir qu’un ouvrier ne risque pas l’effondrement faute de pouvoir prendre le risque social de préserver sa santé.
Et puis, évidemment, la question de la climatisation. Celle-ci n’est ni la réponse à tout ni une solution magique, mais on a rarement vu un procès plus délirant que celui fait à la gauche, dont on a décrété qu’elle serait contre la climatisation, alors même que nombre de partis et de responsables politiques ont simplement appelé à bien l’utiliser et à l’installer en masse dans certains secteurs, tels que, par exemple, les hôpitaux. Non seulement il s’agit ici de préserver la santé des patients, mais le personnel doit aussi être pris en considération. Lors de l’épisode caniculaire de juin, une octogénaire a trouvé la mort dans une chambre à 39 degrés d’un hôpital du nord de la France. Que penser de la situation des aides-soignants, infirmiers, personnels d’entretien et techniciens qui s’épuisent dans cet enfer surchauffé qu’ils pourraient bien finir par visiter comme patients à force d’épuisement ? Comment des actes médicaux exigeant une concentration et une rigueur extrêmes, qui touchent à la vie des patients, peuvent-ils être accomplis avec le degré de sécurité nécessaire si les personnels sont écrasés de chaleur et de fatigue ? L’absence de climatisation dans un tel contexte, et le fait que l’on construise encore des hôpitaux non climatisés, relèvent de l’irresponsabilité criminelle.
Ensuite, il y a la question de la préservation des revenus des travailleurs lorsque les conditions climatiques rendent le travail impossible. Même pour les salariés du BTP qui bénéficient d’un dispositif fragile de chômage-intempéries pendant les épisodes de chaleur extrême, il n’existe pas de garantie transversale, simple et visible de maintien du revenu pour l’ensemble des travailleurs exposés. Or, les mesures de protection peuvent entrer en tension avec les revenus des travailleurs concernés. Cette tension touche évidemment surtout les bas salaires, les travailleurs payés à la tâche, les saisonniers, les livreurs et les indépendants, catégories de population qui sont par ailleurs les moins capables de défendre leurs intérêts.
En ce sens, l’assurance d’un revenu de remplacement deviendra indispensable au fur et à mesure que les épisodes climatiques extrêmes se multiplieront. De la même manière, un congé climatique devra bien être discuté : la proposition du groupe écologiste de mettre en place un repos de cinq jours sur le modèle espagnol va dans le bon sens. Il est tout simplement impossible de faire comme si la chaleur était un désagrément, un épiphénomène mineur : elle est le symptôme d’un dérèglement climatique qui ne fera probablement que s’accentuer et qui nous impose un changement drastique des rythmes de vie.
Cette réalité d’un dérèglement du climat qui va tout changer pour les travailleurs se combine avec la montée en puissance irrésistible de l’IA. Le lien est double : non seulement l’IA joue un rôle certain dans le réchauffement et la diminution de l’habitabilité de nombreuses zones de notre planète, mais, en plus, elle va aussi impacter profondément le travail en amenant à la suppression de milliers de catégories d’emplois. Ainsi voit-on se dessiner deux facteurs aggravants du chômage de masse : la technologie et le climat.
Face à cela, il faut remettre urgemment au débat la question du partage du temps de travail, du revenu universel, du salaire à la qualification défendu par Bernard Friot, et de toute mesure qui permettrait de redéfinir la place du travail dans la vie des citoyens. Certes, les libéraux croiront toujours qu’il est dans leur intérêt d’avoir cette « armée de réserve » du capital que constituent structurellement les masses de demandeurs d’emploi et de pauvres gens, mais qu’ils prennent garde. Le journal Le Monde, dans un titre étonnamment radical, écrivait : « Un jour, les habitants du dernier étage chercheront des responsables : vivre sous les toits par 40 °C. » Pas faux, et Yann Barthès ferait bien de méditer la question !
Mais cela va au-delà : pour tous les travailleurs de ce pays qui ploient sous le joug et doivent produire toujours plus dans des conditions toujours plus difficiles, pour les bataillons de travailleurs pauvres en constante augmentation depuis le début de l’époque Macron, le dérèglement climatique pourrait être l’accélérateur d’un dérèglement politique.
Tom Thomas écrivait : « Nul besoin de révolution communiste pour que le capitalisme s’effondre, mais nous avons besoin d’une telle révolution pour que l’humanité ne s’effondre pas avec lui. » Alors que le capitalisme génère une redoutable contradiction en détruisant le monde dans lequel il entend faire produire de la valeur aux exploités, il appartient au bloc populaire de proposer aux travailleurs un horizon productif nouveau et repensé afin de rendre ce changement non seulement indispensable, mais aussi désirable.
Image d’illustration: Ouvriers sur un chantier de construction, CC0 1.0
