Gouvernement Lecornu : les malheurs de la bourgeoisie


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En l’espace de quelques jours, le gouvernement Lecornu a essuyé trois défaites successives. Trois retraites, trois capitulations, sur des dossiers très différents : le droit du travail, les libertés publiques, l’assurance chômage. Faut-il n’y voir que des accidents de parcours, des maladresses tactiques, un problème de « mobilisation » comme l’entourage du Premier ministre s’est empressé de l’expliquer ?

Ce serait se satisfaire de l’écume. Ce qui se dessine derrière ces épisodes est plus profond : un exécutif qui n’a plus les reins assez solides pour faire passer l’agenda de la classe dominante, parce que la classe dominante elle-même ne parvient pas à se donner une représentation politique cohérente et stable. Reprenons les faits dans l’ordre.

Premier fait : pas touche au 1er mai

La proposition de loi visant à autoriser le travail le 1er mai dans certains secteurs (boulangeries, fleuristes, cinémas) avait été adoptée au Sénat en juillet 2025. Elle portait l’empreinte de LR, dont les sénateurs entretiennent d’excellentes relations avec les représentants du petit et moyen patronat. Le texte visait à rogner sur le seul jour férié universellement chômé et payé du calendrier français. Il reprenait la vieille tactique libérale consistant à déguiser les atteintes au droit du travail en allègement de contraintes pour les salarié·es et les petits patrons.

Que s’est-il passé ? Vendredi 10 avril, les macronistes ont adopté une motion de rejet tactique pour accélérer le parcours législatif du texte. Dès le lundi, Lecornu faisait volte-face : il avait décidé de ne pas convoquer la commission mixte paritaire qui devait permettre l’adoption définitive. La raison ? La menace d’une nouvelle motion de censure.

Autrement dit, le gouvernement a reculé non pas parce qu’il avait tort sur le fond (il continuait de plaider pour une évolution) mais parce qu’il n’avait pas les votes pour tenir. Le Premier ministre a renvoyé la question à 2027, se drapant dans la « sensibilité particulière » du sujet. Traduction : pas cette année, pas avec cette assemblée, pas avec cette opposition syndicale.

Deuxième fait : la loi Yadan retirée sous la pression

La proposition de loi Yadan prétendait lutter contre « les formes renouvelées de l’antisémitisme ». En réalité, elle visait à restreindre la liberté d’expression des militant·es engagé·es sur la question palestinienne, en élargissant le délit d’apologie du terrorisme et en introduisant le délit d’appel à la destruction d’un État, une notion juridique sans queue ni tête.

Le texte a été dénoncé par une coalition remarquable : juristes, universitaires, syndicalistes, rapporteurs de l’ONU, la CNCDH. Une pétition citoyenne a rassemblé 707 957 signatures, la deuxième plus signée de l’histoire de l’Assemblée nationale. Plusieurs groupes parlementaires ont publiquement exprimé leur désaccord.

Le gouvernement a finalement retiré le texte de l’ordre du jour. Non par conviction, mais parce que le débat lui était défavorable dans l’hémicycle et dans l’opinion. Il est d’ores et déjà annoncé qu’un projet de loi gouvernemental reprenant les mêmes articles pourrait être présenté en juin. Le recul est donc provisoire.

Troisième fait : l’assurance chômage rejetée en première lecture

Là, le camouflet est encore plus direct. Le projet de loi portant transposition de l’accord sur l’assurance chômage, signé en février par les partenaires sociaux à l’exception de la CGT et de la CFE-CGC, a été rejeté le 16 avril par l’Assemblée nationale. Les députés ont adopté les amendements de suppression par 77 voix contre 32.

Ce texte, que le gouvernement présentait comme une avancée sociale raisonnable issue du dialogue entre partenaires sociaux, prévoyait une réduction de la durée d’indemnisation pour les ruptures conventionnelles. Il prétendait économiser un milliard sur le dos des chômeurs concernés.

L’argument de Matignon après le rejet est savoureux : un porte-parole a expliqué que ce rejet était dû à « un problème de mobilisation qui a placé LFI en situation majoritaire », promettant une deuxième lecture. Comprendre : la défaite n’est pas politique, c’est un incident technique. Rare aveu d’impuissance habillé en incident de procédure ! Si les députés macronistes n’ont même plus la force de se lever le matin, est-ce aussi de la faute de LFI, ou est-ce parce que leur faillite politique est chaque jour plus évidente ?

Ce que ces trois épisodes ont en commun

Pris isolément, chacun de ces reculs peut sembler anecdotique. Ensemble, ils révèlent une réalité structurelle : le gouvernement Lecornu dirige sans majorité stable, sans filet de sécurité parlementaire, et sans la confiance inconditionnelle de son propre camp.

La bourgeoisie française traverse une crise de représentation politique sérieuse. Après la débâcle de 2024 (la dissolution ratée, le surgissement du Nouveau Front Populaire, la censure de Barnier) elle n’a pas retrouvé ses marques.

Le bloc central macroniste s’effiloche. LR est éclaté. Le RN, qu’une fraction croissante du patronat envisage comme recours, s’avère ingérable institutionnellement. Dans ce paysage morcelé, Lecornu gouverne en équilibriste, cherchant à satisfaire les exigences des marchés et de l’appareil d’État tout en évitant la censure. C’est une politique de l’impossible, qui se traduit par une série de mouvements erratiques, avancées, reculs, compromis inaboutis.

Le recul sur le 1er mai illustre la peur de la rue et des syndicats. Le retrait de la loi Yadan illustre la capacité de mobilisations transversales à bloquer une offensive idéologique. Le rejet du texte sur les ruptures conventionnelles illustre que même un accord obtenu dans le cadre des institutions truquées du “dialogue social” peut être balayé par l’hémicycle dès que la gauche se mobilise avec constance.

Ce que cela signifie pour nous

Ces trois défaites gouvernementales ne signifient pas que la classe dominante a renoncé. Elle n’a renoncé à rien. Elle continuera à pousser ses textes, à user des mécanismes de contournement offerts par la Ve République, à présenter en juin ce qu’elle retire en avril. Elle a les moyens, les relais médiatiques, les institutions. Mais ce qu’elle n’a plus, c’est la capacité d’avancer sans heurts, sans résistance, sans avoir à calculer chaque pas.

La représentation politique de la bourgeoisie est fragile, structurellement fragile, dans la France de 2026. Elle l’est parce que les équilibres sociaux ont été bouleversés, parce que la légitimité du bloc libéral s’est érodée depuis des années de réformes imposées de force (retraites, assurance chômage, loi travail), et parce que le camp populaire, malgré ses divisions, conserve une capacité de blocage réelle.

Ce constat n’est pas une invitation à la passivité. C’est au contraire une invitation à l’offensive. Un adversaire affaibli, contraint de temporiser, qui doit rendre des comptes devant une assemblée qu’il ne contrôle pas, cet adversaire-là peut être battu. Pas à travers des reculs consentis ou des compromis à mi-chemin, mais à travers une pression coordonnée, constante, simultanée entre la rue et le parlement, enchaînant les victoires partielles, les transformant en rapport de force durable, pour finalement porter le coup de grâce. Chaque retraite gouvernementale est un aperçu de ce qu’il est possible de faire. N’hésitons pas !


Image d’illustration : « Cérémonie militaire à l’Ecole polytechnique le 14 10 2022, présidée par Sébastien Lecornu, ministre des armées », photographie par J. Barande – Ecole polytechnique / Institut Polytechnique de Paris (CC BY-SA 2.0)

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