Les communes sont-elles utiles pour changer le monde ?


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Ce texte est issu d’une intervention prononcée lors de la conférence « Historical Materialism » à Paris le 28 juin 2025, ainsi que lors des Journées de Mauprévoir, du 15 au 17 août 2025. Marie Jay est première adjointe au maire de Gentilly (94).

Depuis quinze ans, les réformes territoriales n’ont pas seulement recentralisé l’architecture institutionnelle de la France : elles ont méthodiquement vidé les communes de leur pouvoir politique, fiscal et administratif. Sous couvert de « décentralisation », les gouvernements ont en réalité recentralisé les décisions, en imposant une tutelle technocratique qui frappe d’abord les communes populaires. Il ne s’agit pas d’un accident ou d’une organisation rationnelle des moyens publics, mais bien d’une stratégie néolibérale.

Cela a engendré des effets de classe concrets, en organisant l’extraction des ressources fiscales, la dépendance budgétaire des communes et la perte d’autonomie populaire. Cette offensive centralisatrice n’est pas une simple question d’architecture institutionnelle : elle s’inscrit dans une dialectique historique. Plus l’État capitaliste centralise le pouvoir et les ressources, plus il rend nécessaire — mais difficile — l’autonomie communale. Cette autonomie n’est pas donnée, elle se conquiert et se défend dans un rapport de forces évolutif, qui oppose deux logiques : celle du pouvoir populaire enraciné et celle de l’État au service des capitalistes.

Autrement dit : la centralisation n’écrase pas l’idée communale, elle l’oblige à se politiser autrement.

Dans ce contexte, une question s’impose : si les communes semblent dépouillées, peuvent-elles encore être des instruments de transformation sociale ? Peuvent-elles être utiles pour changer le monde ?

Si elles ont été historiquement l’objet d’une lutte, c’est justement parce que les communes représentent un levier stratégique : elles articulent un lien direct avec les habitants et un accès à des leviers concrets de gestion (logement, eau, foncier…). Elles peuvent être des lieux de résistance et, plus encore, de construction d’une forme de pouvoir populaire.

Je défendrai donc l’idée suivante : les communes ne changent pas le monde par nature, mais elles peuvent devenir un outil pour le faire, si elles sont utilisées consciemment dans une stratégie d’autonomie populaire. Cela suppose de comprendre la manière dont elles ont été façonnées par l’histoire, analyser leur affaiblissement actuel, et penser leur réinvestissement stratégique.

L’État, machine centralisatrice du capital

Perte d’autonomie fiscale des communes et décentralisation : la mise sous tutelle néolibérale

Entre 1945 et 2000, les communes françaises, notamment populaires et communistes, bénéficient d’un âge d’or de l’autonomie fiscale : elles lèvent l’impôt local (taxe foncière, taxe d’habitation, taxe professionnelle à partir de 1976).

En effet, en 1976 est instaurée la taxe professionnelle, qui remplace la patente, devenue inadaptée au contexte économique du fait du développement de l’industrialisation. Elle s’inscrit dans une stratégie visant à privilégier les ressources fiscales propres par rapport aux dotations d’État tout en conservant un contrôle étatique (taux et assiette). Elle favorise aussi le développement de zones d’activités économiques pour attirer les entreprises.

Ce contexte de relative autonomie fiscale permet des politiques ambitieuses et autonomes, en particulier dans des villes communistes : santé municipale avec le développement de centres municipaux de santé, crèches locales, logements publics et sociaux, culture pour toutes et tous, et même le développement d’une diplomatie militante alternative à celle des gouvernements (Vietnam, RDA…).

C’est la période où la commune représente un réel levier politique d’émancipation, financé notamment par les entreprises, et ce sans qu’elles ne décident des politiques menées.

Cet âge d’or prend brutalement fin au tournant des années 2000. A partir de 2009, l’autonomie fiscale est méthodiquement démantelée, dans une logique de centralisation néolibérale et souvent sous les mots de la décentralisation.

Ce processus s’inscrit dans la continuité de la contre-révolution néolibérale des années 80, qui s’est déjà attaqué par exemple à la Sécurité sociale, avec un mécanisme similaire : utiliser des concepts plutôt identifiés comme positifs (l’étatisation) afin de reprendre en main les capitaux et les espaces d’autonomie populaire.

2009 : La suppression de la taxe professionnelle, cadeau aux entreprises

En 2009, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, les communes subissent la suppression de la taxe professionnelle, remplacée par des taxes moins redistributives (CFE, CVAE). Cette mesure représente une économie de 7,4 milliards d’euros pour les entreprises. En contrepartie, le gouvernement crée une dotation de compensation de la réforme de la taxe professionnelle (DCRTP) et un fonds national de garantie individuelle des ressources (FNGIR), compensant seulement partiellement les pertes pour les communes. L’impôt est par ailleurs de plus en plus à la charge des ménages puisqu’en 2011, 77 % de l’impôt local devient à la charge des particuliers, contre 59 % en 2009. En clair, l’impôt sur les entreprises est allégé, et la charge fiscale est reportée sur les ménages, avec une perte pour les communes au passage.

2014-2015 : Les lois MAPTAM et NOTRe, de l’intercommunalité choisie à l’intercommunalité subie

En 2014-2015, sous la présidence de François Hollande, les lois MAPTAM et NOTRe imposent indirectement une nouvelle réforme de la fiscalité locale. Il ne s’agit pas ici de critiquer toutes formes d’intercommunalité, qui sont objectivement nécessaires pour traiter des problématiques intercommunales, mais bien les règles nationales qui ont imposé les formes qu’elles prennent.

En effet, ces lois créent des intercommunalités nouvelles, au découpage arbitraire : les périmètres et les sièges des établissements publics territoriaux sont fixés par décret en Conseil des ministres. Concrètement, pour une commune comme Gentilly, nous passons de la Communauté d’agglomération du Val de Bièvre, couvrant 7 communes et 204 000 habitant·es, à l’établissement public territorial du Grand Orly Seine Bièvre, regroupant 24 communes et 725 000 habitant·es, sur deux départements, dessiné sans cohérence territoriale ni politique.

Surtout, ces lois créent la Métropole du Grand Paris, mastodonte technocratique de 130 communes et 7,2 millions d’habitant·es, qui s’ajoute à un mille-feuille institutionnel rendant illisible les compétences aux yeux des citoyen·nes : qui connaît le président de la métropole du Grand Paris ?

Les communes transfèrent ainsi une partie de leurs ressources, en particulier économique, via un Fonds de Compensation des Charges Transférées, capté essentiellement par la Métropole. Le résultat concret, c’est que les communes ne fixent plus leur fiscalité locale, mais dépendent de reversements complexes : certaines, comme Nanterre, financent les banlieues riches comme Neuilly, au nom d’une péréquation punitive, précisément car les communes populaires avaient attiré des entreprises et sont donc considérées comme riches en matière de fiscalité, et les banlieues riches considérées comme pauvres… le monde à l’envers.

Ainsi, le pouvoir décisionnel est déplacé vers des établissements supra-communaux régissant des compétences très importantes (urbanisme, logement…). Cela engendre une masse de conseils, comités, réunions où les élus populaires ont peu de prise ou risquent d’être submergés, et risquent d’y passer un temps précieux pour défendre les intérêts des populations, ou se laisser dessaisir au profit des directions administratives. Elles créent également des espaces dans lesquels les exécutifs sont transpolitiques, et ce pour gérer des sujets, comme l’urbanisme, dans lesquels les conceptions politiques diffèrent fortement.

Ce n’est évidemment pas la faute des élu·es qui y siègent et y défendent du mieux possible leurs communes, ni des agent·es travaillant dans ces institutions et qui n’ont pas d’autre objectif que d’accompagner les municipalités. C’est le cadre institutionnel issu de ces lois qui est conçu pour diluer la démocratie.

En définitive, la technicisation croissante de l’action publique dépolitise la gestion municipale, favorise le pouvoir des directions administratives non élues et éloigne les populations des décisions.

2018 : La suppression de la taxe d’habitation, dernier clou dans le cercueil

Enfin, la suppression de la taxe d’habitation en 2018 par Emmanuel Macron prive les communes de leur dernier outil fiscal, derrière la promesse d’une augmentation du pouvoir d’achat.

En effet, les communes populaires avaient élaboré la stratégie de mettre en place des taxes foncières élevées mais des taxes d’habitation très faibles, afin de faire payer les entreprises plutôt que les ménages.

Le gouvernement met en place une compensation fixe, qui ne suit pas l’évolution démographique. Cela pénalise précisément les communes populaires où le foncier augmente fortement sur la période ainsi que le nombre d’habitant.es, du fait de l’exode depuis Paris où l’achat est rendu financièrement inaccessible.

Dès lors, les communes deviennent largement dépendantes de la Dotation Globale de Fonctionnement versée par l’État, une subvention non pilotable pour les villes, et dont les montants se réduisent d’années en années, avec une baisse globale de 20 %, soit 10 milliards d’euros, entre 2014 et 2017, la DGF étant passé, au total, d’un peu plus de 40 milliards d’euros en 2014 à 27,2 milliards d’euros en 2025.

En conséquence se crée une dépendance politique des communes envers l’État, les institutions supra-communales et les entreprises. Les communes doivent courir après des subventions ou des appels à projets (État, MGP, grandes entreprises), orientant les politiques publiques selon des priorités externes (vidéosurveillance, cités éducatives…), et créant de larges marchés pour ces entreprises.

Conclusion : ce processus tend à transformer les communes populaires en sous-traitantes de politiques néolibérales, les privant de leviers pour agir, penser, ou résister. Autrement dit, les communes qui furent des « communes combattantes » risque de devenir des « communes exécutantes ».

Dépolitisation et rationalisation de l’action des communes, des grands idéaux contre l’autonomie populaire

La contre-révolution néolibérale ne s’appuie pas seulement sur l’arme budgétaire ; elle déploie toute une ingénierie normative (audits, marchés publics, préfecture) pour transformer les communes en simple exécutante du pouvoir central.

Sous les mots d’ordre de transparence, d’intégrité ou de « bonne gestion », la décision politique est recodée en problèmes techniques, évaluée par des arbitres non élus, et, in fine, soustraite au contrôle des classes populaires.

Les Chambres régionales des comptes ou la pédagogie néolibérale par l’audit

Les Chambres régionales des comptes (CRC), créées en 1982 au moment même où on proclamait la « libre administration » des collectivités, sont censées garantir la « bonne gestion ». En réalité, elles imposent une lecture purement comptable et libérale.

Prenons l’exemple du rapport de la Chambre régionale des Comptes sur Gentilly, en 2017. Celui-ci reproche notamment à la ville ses dépenses de personnel, considérant que la commune aurait trop d’agent·es par rapport à sa strate (c’est-à-dire : trop de services publics !). Il s’agit non seulement d’un jugement d’opportunité sur le nombre d’agent.es employé.es par la commune, mais aussi d’un critère d’évaluation qui favorise les communes qui externalisent, en réduisant le taux d’emplois publics au profit d’entreprises privées générant un profit dans l’opération.

Cette tutelle comptable a été encore renforcée par la loi 3DS de 2022, qui, sous couvert de proximité, exerce désormais un contrôle de politiques publiques, comme actuellement sur la compétence scolaire. Cela renforce encore l’invisibilisation des choix politiques, transformés en logique comptable de bons et mauvais élèves, dont le juge n’est pas le pouvoir populaire, mais des hauts fonctionnaires.

Les règles de commande publique, un transfert de la gestion des moyens publics vers les entreprises

La commande publique, représente près de 100 milliards d’euros en 2023 selon le Baromètre de la commande publique, soit 8 % du PIB, dont 22 milliards d’euros pour les communes et 9,9 milliards pour les intercommunalités.

Les règles de la commande publique ont été mises en place avec l’objectif affiché de garantir l’optimisation de la commande publique, sa transparence, et de limiter tout détournement d’argent public. On ne peut que partager ces objectifs.

Pourtant, ces mécanismes mènent en réalité à une forme de privatisation déguisée, les élu.es ne pouvant pas choisir un fournisseur local ou coopératif, tandis que les grands groupes s’entendent sur les lots et dictent les prix, plus élevés que dans l’achat privé, comme l’a bruyamment montré l’affaire du Cartel des BTP de 2021.

L’ampleur de cette captation par le privé des finances publiques est difficile à évaluer, l’Inspection générale des finances reconnaissant elle-même ignorer les prix réels et parlant d’au moins 5 milliards d’euros de surcoûts1 : les entreprises fixent des tarifs bien plus élevés pour les biens vendus aux collectivités qu’aux particuliers. Il n’y a donc pas que la fraude fiscale qui dépossède les populations, il s’agit ici d’un autre mécanisme mis en œuvre par les entreprises pour capter des richesses.

Enfin, ces règles créent un droit d’attaque patronal, une entreprise déboutée d’un marché public pouvant poursuivre une municipalité pour rupture d’égalité devant la concurrence. Une arme dissuasive contre l’achat militant.

Cela amène à penser qu’au-delà des objectifs affichés, ce sont des milliards d’euros publics qui sont captés au profit des entreprises, avec une dépossession du pouvoir pour les communes, sans que la transparence pour les citoyens ne soit assurée. En somme, la transparence n’est pas faite pour les citoyen·nes, mais pour les entreprises.

Les préfets et la tutelle politique sur les communes

Les consignes gouvernementales envers les préfets tendent désormais à demander un contrôle politique beaucoup plus affirmé envers les Maires.

En 2023, de nombreuses communes ont affiché des banderoles devant leurs hôtels de ville en soutien à la mobilisation contre la réforme des retraites. La réaction a été immédiate : les Maires se sont vus envoyer des courriers leur indiquant que ce n’était pas leur rôle, et qu’ils devaient retirer ces banderoles : en somme, les Maires ne sont pas là pour faire de la politique !

Ces décisions sont d’autant plus incroyables lorsque l’on observe le traitement des drapeaux qui sont affichés sur les municipalités. Alors que les mairies qui ont affiché des drapeaux ukrainiens n’ont pas fait l’objet de remontrances, celles qui ont, en 2025, accroché des drapeaux palestiniens, se sont vues rétorquer la « neutralité des services publics », leur demandant de les retirer. Ainsi, le drapeau ukrainien ne serait pas politique, mais celui de la Palestine le serait ? Cela amène à penser que les consignes données à la tête de l’État sont de réprimer les orientations politiques qui ne correspondent pas avec celles du gouvernement.

En définitive, ces mécanismes de mise sous tutelle peuvent être un élément explicatif des raisons pour lesquelles, lors des grands mouvements sociaux — retraites 2023, gilets jaunes 2018-2019, révoltes de 2023 après le meurtre de Nahel — les communes populaires n’ont pu qu’offrir un soutien symbolique ou ponctuel. Le verrouillage institutionnel empêche leur pleine mobilisation aux côtés des luttes de masse, malgré les résistances courageuses de nombre d’élu.es.

Si nous voulons que les communes agissent pleinement pour changer le monde, il s’agit donc de changer de stratégie pour sortir de l’impasse.

Une lutte historique entre les formes populaire et bourgeoise de la commune

Cette dépossession n’est pas entièrement nouvelle : elle parachève un mouvement historique où l’hyper-centralisation politique se calque sur l’hyper-centralisation économique. Un détour historique permet de comprendre qu’il existe un combat historique sur le rôle des communes en France.

La révolution française et la contre-révolution bonapartiste

La Révolution française ne crée pas la commune, mais l’uniformise : 44 000 communes et 83 départements. Pour la bourgeoisie montante, il s’agit de détruire la féodalité et l’ordre antérieur, de liquider les formes communales pré-capitalistes, et d’instaurer une administration censitaire, organisant la privatisation des communs et la formation des grandes propriétés.

Mais les classes populaires s’en emparent : grâce aux assemblées primaires et à l’action directe, elles font de certaines communes de véritables foyers révolutionnaires. C’est le cas de la Commune insurrectionnelle du 10 août 1792, à Paris, élue au suffrage universel masculin, qui renverse le roi et joue un rôle de centre d’initiative populaire et d’exécutif local de la République jacobine. Les communes pouvaient donc déjà jouer un rôle décisif pour « changer le monde ».

À partir de Thermidor, le coup d’état qui renverse les jacobins, la contre-révolution reprend la main : suffrage censitaire, reprise en main des communes, et centralisation administrative. Bonaparte parachève cette logique : le préfet, nommé et tout-puissant, devient l’instrument de l’État contre les autonomies locales. Ce modèle, loin d’être « jacobin », est contre-révolutionnaire et bonapartiste. Il inspire directement nos institutions actuelles, toujours marquées par une centralisation au service des intérêts dominants.

Refuser le fétichisme municipaliste, refuser le fétichisme étatiste

Reconnaître cette généalogie, ce n’est ni céder au fétichisme municipaliste, ni au fétichisme étatique : celui de « l’État qui ferait tout », ou l’idée selon laquelle les services publics ou certaines compétences seraient purement régaliennes, et celui de « la commune qui suffirait », ou un retour à des formes d’idéalisme fourriériste qui laisserait penser qu’une commune seule peut changer la vie des habitant·es, sans rien changer du système capitaliste.

En France, le débat entre centralisation et décentralisation masque souvent l’essentiel : ce n’est pas la forme administrative qui détermine une institution, mais la classe qui en exerce le pouvoir. La commune peut être un relais du pouvoir de notables, ou au contraire un appui à l’autonomie populaire. Le véritable clivage ne se joue pas entre centralisation et autonomie locale en soi, mais entre des formes de pouvoir inscrites dans des rapports de classe opposés. Clarifier cette distinction est une condition stratégique pour penser un réinvestissement populaire de la commune, et en faire des leviers pour changer le monde.

Changer le monde par les communes : histoire et actualités

La Commune de Paris : 72 jours et une leçon mondiale

Des communes ont-elles déjà changé le cours de l’histoire ? La Commune de Paris vient immédiatement à l’esprit : en 72 jours seulement, elle a eu un impact durable, en France et dans le monde, inspirant jusqu’à la révolution russe.

En 72 jours seulement, un impact majeur sur le monde

La Commune de Paris surgit de l’intérieur d’une structure municipale existante, que le soulèvement populaire transforme sans parvenir à la généraliser ni à la défendre durablement.

Suite à la défaite face à la Prusse, le gouvernement de Thiers, à Versailles, veut désarmer Paris et faire la paix. De premières insurrections ont lieu à Lyon et à Marseille. Le peuple parisien, organisé dans la garde nationale (police ou milice locale), refuse de coopérer aux ordres de Thiers. En mars 1871, la Commune de Paris devient un contre-État populaire. Élue au suffrage universel intégral et armée par la Garde nationale, elle instaure une démocratie directe : mandats révocables, salaires ouvriers, suppression de l’armée permanente, séparation de l’Église et de l’État.

En 72 jours, elle adopte des mesures sociales majeures : école gratuite et laïque, moratoire des loyers, ateliers autogérés, régies publiques (pain, chauffage, services funéraires). Elle propose aussi une centralisation fédérative, via la Déclaration du 19 avril.

Son isolement stratégique (manque de coordination militaire, absence d’élargissement rural ou national) mène à sa chute. Marx souligne l’erreur de ne pas avoir marché sur Versailles. La Commune incarne un pouvoir dual effectif : une souveraineté populaire opposée à l’ordre bourgeois… mais sans les moyens logistiques, militaires et politiques pour l’emporter durablement.

Les conséquences de la Commune de Paris sur la révolution russe

Lénine tire des leçons directes de la Commune de Paris : la nécessité de rompre avec l’appareil d’État ancien et de construire de nouvelles institutions révolutionnaires. Les soviets unifient décision, exécution et coercition sous contrôle direct des ouvrier.es. En avril 1917, la Russie connaît une situation de double pouvoir : d’un côté le Gouvernement provisoire, soutenu par la bourgeoisie et les puissances impérialistes, de l’autre le Soviet de Pétrograd, représentant direct des ouvriers, soldats et paysans. Lénine théorise ce dualisme comme une coexistence instable qui doit être tranchée : le rôle des bolcheviques est de transformer cette situation en pouvoir ouvrier assumé, brisant l’État bourgeois et substituant ses propres institutions.

Mais cette stratégie, efficace dans la conquête, a un prix. En éliminant les corps intermédiaires de l’ancien appareil d’État, le nouveau pouvoir soviétique se prive de médiations administratives durables. L’absence de relais locaux stabilisés et de procédures communes rend l’État révolutionnaire fragile et pousse à une centralisation brutale, accentuée par la guerre civile, le sabotage et l’encerclement impérialiste. Ce contexte contribue à favoriser la bureaucratisation précoce de l’État soviétique, révélant le dilemme stratégique toujours actuel : comment permettre la transformation sociale sans se condamner à une centralisation qui érode la démocratie populaire ?

Sans coordination, pas d’autonomie populaire

Ces expériences nous posent une question stratégique : comment une organisation territoriale peut-elle favoriser l’émergence d’un pouvoir populaire capable de se légitimer, de se défendre et de durer ? À cette question, les communes offrent aujourd’hui une réponse possible. Parce qu’elles articulent proximité administrative, enracinement populaire et accès à certains leviers d’action (eau, logement, données, foncier…), elles peuvent devenir des lieux d’apprentissage du pouvoir, de mise en mouvement des classes populaires et de recomposition politique.

Loin de n’être qu’un simple échelon de proximité, la commune peut devenir un foyer de conflictualité politique et un lieu d’apprentissage du pouvoir populaire. Mieux encore : plus l’État capitaliste centralise, plus il rend perceptible et nécessaire l’autonomie communale. En effet, les lois successives ont rendu incompréhensible le système institutionnel et ont créé un fort rejet politique, matérialisé notamment par l’abstention.

Mais la leçon de la Commune de Paris comme la leçon bolchevique indiquent que la commune ne suffit pas. Sans coordination, il n’y a pas d’autonomie populaire durable. C’est ce que préfigurait déjà la Déclaration de la Commune de Paris du 19 avril 1871, proposant une fédération de communes souveraines. Autrement dit, il n’y a pas d’autonomie populaire efficace via les communes sans stratégie de pouvoir.

Aujourd’hui, une stratégie communaliste assumée pour changer le monde pourrait jeter les bases d’un pouvoir populaire localisé, capable non seulement de faire contrepoids au gouvernement, mais aussi de soutenir, coordonner et amplifier les résistances : contre les réformes néolibérales, la catastrophe climatique ou la dépossession démocratique.

Les communes, briques d’une autonomie populaire

L’autonomie populaire ne tombe jamais d’en haut : elle se construit, brique par brique, dans des espaces concrets de gestion et de pouvoir. Les communes peuvent être des laboratoires, où s’expérimentent des pratiques de souveraineté populaire.

Reprendre la main sur les services vitaux

A Gentilly, nous avons organisé une votation, en début de mandat, pour passer à une régie publique de l’eau et arracher la gestion de l’eau à Véolia-Suez. La votation, contrairement au référendum local classique, permet d’inclure les habitant·es exclu·es de la démocratie représentative, en particulier les résident·es étranger·es. Cette régie de l’eau s’appuie sur un comité citoyen, garantissant que l’eau n’est pas seulement publique, mais aussi démocratiquement gérée.

Des expériences similaires existent ailleurs sur l’électricité (Barcelone, Grenoble…), confirmant qu’il est possible de soustraire des biens essentiels au marché pour en faire des biens communs.

Reconstruire une capacité de production locale

Les fablabs comme l’Électrolab à Nanterre ou les ressourceries locales recréent une capacité de production et de réparation accessible aux classes populaires. Ils deviennent des lieux d’apprentissage collectif, de partage de savoirs techniques et de réappropriation des outils de production.

Maîtriser les données et la sécurité

À l’ère numérique, l’autonomie ne peut ignorer les infrastructures invisibles : serveurs locaux, messageries sécurisées, IA mutualisées. Grenoble a ouvert la voie en expérimentant des communs numériques, montrant que la souveraineté populaire se joue aussi dans la maîtrise de la donnée et de la sécurité.

Fédérer les îlots en archipel

Une commune isolée reste fragile face à l’État et aux multinationales. L’enjeu est de relier communes rurales, populaires et ouvrières en un archipel solidaire, partageant ressources, expériences et moyens d’action.

Ces expériences, encore partielles, montrent une piste : contribuer à un pouvoir populaire partant des communes, à condition de les fédérer. L’objectif n’est pas seulement de coopérer, mais de bâtir une souveraineté territoriale partagée, capable de tenir tête aux directives néolibérales et aux grandes entreprises.

Conclusion

Nous vivons un moment paradoxal :
– Le néolibéralisme tend à transformer les communes en simples sous-traitantes de ses politiques.
– Mais cette dépossession rend visible l’absence de pouvoir populaire et redonne aux communes un rôle stratégique possible.

Historiquement, la commune a toujours été un champ de bataille entre domination bourgeoise et autonomie populaire. Aujourd’hui, dans un contexte de crise sociale, écologique et démocratique, elle peut redevenir un foyer de conflictualité et un outil de construction d’un pouvoir populaire.

Cela implique de :
1- Convaincre les habitants que leur commune peut être autre chose qu’un simple guichet administratif.
2- Combattre la tutelle néolibérale qui étouffe l’action publique.
3- Administrer collectivement les ressources vitales.

Cela exige de dépasser les seules expériences locales, de les coordonner et d’en faire un véritable levier stratégique — à l’heure où les modèles alternatifs peinent à s’imposer, et où les communes sont restées trop marginales dans les grandes mobilisations de ces dernières années. Un pouvoir populaire peut se construire en partant du local, si nous pensons en même temps l’échelle, la coordination et la conflictualité. Il ne s’agit pas seulement de défendre ce qui existe : il s’agit d’inventer, ensemble, une commune capable de transformer le rapport de forces — une commune capable, réellement, de changer le monde.


  1. https://www.igf.finances.gouv.fr/files/live/sites/igf/files/contributed/Rapports%20de%20mission/2024/Masse%20salariale%20et%20achats%20des%20collectivit%c3%a9s%20territoriales.pdf ↩︎

Image d’illustration : « Mairie de Bueil. », photographie du 24 septembre 2023 par Bmazerolles (CC BY-SA 4.0) – image recadrée

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