Par Odile Planson
Entretien réalisé et traduit le 15 mars 2025 par Odile Planson, doctorante en civilisation allemande et militante au PCF.
En France, les élections allemandes passent généralement inaperçues. Pourtant, beaucoup ont cette fois-ci suivi le scrutin législatif du 23 février dernier avec attention, inquiets du score élevé de l’extrême droite (AfD), mais aussi surpris par le bon résultat de Die Linke.
Cet événement a conduit les militant·es à redécouvrir l’existence de ce parti de gauche radicale, alors que d’autres en entendirent parler pour la première fois. Fondée en 2007, Die Linke est issue de la fusion du Parti du socialisme démocratique (PDS), héritier du parti communiste est-allemand, et d’une scission du Parti social-démocrate (SPD) menée par d’anciens militants opposés à la ligne néolibérale du chancelier Gerard Schröder. Défendant une politique de justice sociale, d’augmentation des salaires, de régulation du marché du travail et de pacifisme, Die Linke s’est imposée comme une force politique à la gauche du SPD et des Verts.
Cependant, le parti a traversé ces dernières années une crise majeure, liée à la fois aux conflits internes et à ses reculs électoraux successifs. La crise atteignit son point culminant en 2023 avec le départ de l’une de ses figures de proue, la très controversée Sahra Wagenknecht. Celle-ci a fondé dans la foulée son propre mouvement, l’« Alliance Sahra Wagenknecht » (BSW). Avec l’ambition affichée de supplanter Die Linke dans ses derniers bastions, Sahra Wagenknecht recourt à une ligne conservatrice sur les mœurs et très hostile à l’immigration, n’hésitant pas à s’allier sur ces sujets à la droite chrétienne démocrate (CDU) voire à l’AfD. Pourtant, alors que BSW semblait être favori dans les sondages et que Die Linke avait peu d’espoir d’obtenir des suffrages suffisants pour se maintenir au Bundestag, la dynamique entre les organisations s’est inversée, sur fond d’une atmosphère xénophobe dominée par l’AfD et la CDU. En menant une campagne dynamique sur le thème de la justice sociale combinant porte-à-porte et présence active sur les réseaux sociaux, Die Linke est parvenue à un retour fulgurant dans le paysage politique, obtenant 8,8% des voix, 64 sièges au Parlement, et surtout en doublant ses forces militantes, passées de 50 000 à plus de 100 000 adhérents en quelques semaines.
Dans ce contexte, il semblait intéressant de donner la parole à un dirigeant de Die Linke pour mieux comprendre cette dynamique.
Janis, tu es secrétaire exécutif de Die Linke, un rôle clé dans l’organisation du parti. Peux-tu expliquer en quoi consiste précisément cette fonction et quelles sont tes responsabilités ?
Janis Ehling J’ai déjà donné plusieurs interviews à l’international. Pour faire un parallèle avec la France, mon rôle correspondrait à celui d’un secrétaire général. Je suis juste en dessous des coprésidents du parti et je suis chargé d’organiser Die Linke. Toutes les questions d’organisation passent par moi. Mais je suis aussi secrétaire exécutif politique, ce qui signifie que je participe aux décisions stratégiques avec les coprésidents et la direction du parti.
Quelles sont, selon toi, les causes des difficultés qu’a rencontrées Die Linke ces dernières années ? Y a-t-il eu des conflits internes ou des erreurs stratégiques qui ont conduit à cette situation ?
J.E. Peut-être une chose à préciser d’abord : je fais moi-même une thèse sur les partis de gauche en Europe, notamment en Allemagne, et sur leur évolution organisationnelle, leur relation avec l’État et la classe sociale de leurs membres. Donc je vais essayer d’être concis car il y aurait beaucoup de choses à dire.
Je dirais que dans les années 2010, Die Linke, comme d’autres partis de gauche, est entrée en crise parce qu’elle était avant tout un mouvement rassemblant diverses forces contre le néolibéralisme. Mais quand la situation économique s’est améliorée dans les années 2010, nous n’avions pas de réponse claire sur ce que devait être notre ligne politique. Ce flou a surtout profité aux sociaux-démocrates et aux Verts.
L’autre élément majeur a été une série de conflits internes, de guerres culturelles (« Kulturkämpfe ») largement alimentées par Sahra Wagenknecht. Nous avons eu des débats extrêmement clivants sur la question du climat, de l’immigration et de l’égalité des genres. Cela a profondément divisé notre parti. D’un côté, nous étions en conflit, et de l’autre, il nous manquait une stratégie cohérente. Ce mélange a brouillé notre image aux yeux du public. Les électeurs ne savaient plus vraiment ce que représentait Die Linke.
Peux-tu préciser ce que tu entends par « guerres culturelles » ? Cette notion est peu courante en France.
J.E. À partir de 2017, notre parti a connu un débat très virulent sur la question de l’immigration. Sahra Wagenknecht défendait l’idée que nous devions adopter une ligne plus restrictive en matière d’immigration. Les président·es du parti de l’époque ont opposé à cette position une politique des frontières ouvertes, ou du moins l’utopie des frontières ouvertes. Or ces deux visions étaient extrêmement controversées au sein de Die Linke, aussi bien parmi les adhérent·es que dans l’électorat.
Un autre conflit majeur concernait la politique climatique. Wagenknecht affirmait que la classe ouvrière rejetait les politiques environnementales, ce qui la conduisait à s’opposer à toute mesure ambitieuse en faveur du climat.
Enfin, elle a déclaré que Die Linke ne défendait plus véritablement la justice sociale et la paix. Cela a terni l’image du parti et semé le doute chez les électeurs : si ces piliers fondamentaux d’un parti de gauche ne sont plus clairement réaffirmés, alors les gens se demandent naturellement s’il est encore pertinent de voter pour nous.
Qu’est-ce qui a changé depuis le départ de Wagenknecht et le dernier congrès du parti ? Ces difficultés sont-elles résolues ?
J.E. Je pense que tout n’est pas encore réglé. Cependant, nous avons immédiatement constaté que les conflits internes avaient nettement diminué, ce qui nous a permis de nous concentrer sur l’essentiel. Nous l’avons tout de suite ressenti : pour la première fois depuis trois ans, nous avons enregistré une augmentation du nombre d’adhérents dès le départ de Wagenknecht. Cela ne nous était pas arrivé depuis de nombreuses années.
Puis avec la nouvelle direction du parti élue en automne, nous avons aussi opéré un changement stratégique en décidant de nous recentrer sur des thèmes fédérateurs. D’abord en mettant en avant la question des inégalités sociales, illustrée par le slogan de notre président et tête de liste, Jan van Aken : « En finir avec les milliardaires ». Nous avons voulu marquer les esprits en dénonçant une réalité criante : les écoles, les routes tombent en ruine, les trains sont constamment en retard, il n’est plus possible d’avoir un rendez-vous chez le médecin, alors que dans le même temps, les milliardaires deviennent de plus en plus riches.
Le deuxième axe principal concerne la hausse du coût de la vie et des loyers. Nous avons placé ces questions au cœur de notre campagne. Dans le même temps, nous avons choisi de ne pas mettre en avant nos positions sur d’autres sujets comme la protection du climat ou l’immigration. Mais si on nous interroge sur ces points, nous restons toujours fidèles à notre programme.
Ce recentrage a permis de rassembler le parti. Nous avons mis l’accent sur ce qui nous unit, sans empêcher quiconque au sein du parti d’exprimer ses positions. Cette combinaison entre un cap politique clair et une approche plus tolérante a été un élément clé.
La campagne de porte-à-porte menée par Die Linke a été largement commentée dans les médias. Comment l’avez-vous organisée ? On sait que cette technique existe depuis longtemps, mais vous l’avez utilisée de manière très systématique.
J.E. Oui, en fait, il y a dix ans, nous avons eu d’intenses débats internes dans le parti sur la pertinence des campagnes de porte-à-porte. À cette époque, nous sommes même allés à New York rencontrer le Working Families Party, qui était l’un des partis soutenant Bernie Sanders, et ils nous ont un peu montré comment nous y prendre.
Or cette fois-ci, nous avons dû agir par nécessité, car nous savions que les médias ne parleraient plus de nous, certains nous avaient déjà déclarés morts sur la scène politique. C’est pourquoi nous avons énormément investi dans notre travail de communication et de visibilité.
Ensuite, nous nous sommes dit que nous devions absolument nous concentrer sur les mandats directs si nous voulions encore avoir une chance d’entrer au Parlement, parce qu’en automne, nous étions tombés à 3 % dans les sondages.
Nous avons donc décidé de focaliser nos efforts sur six circonscriptions électorales et d’y mener une mobilisation massive à l’échelle nationale. D’un côté, nous avons investi davantage d’argent dans des actions médiatiques locales, mais surtout, nous avons mobilisé nos propres membres à très grande échelle.
Chaque week-end à Neukölln, Treptow [deux quartiers de Berlin], Leipzig et Erfurt [deux villes de l’ex-RDA], entre 500 et 600 militants venus de toute l’Allemagne allaient frapper aux portes. Cette fois-ci, nous avons donc engagé le dialogue avec la population à une échelle et avec une intensité bien supérieures à celles des campagnes précédentes.
Et un autre point crucial par rapport aux campagnes précédentes est que nous avons fait du porte-à-porte l’élément central de notre stratégie électorale. Dès l’écriture de notre programme, nous avions déjà décidé que nous irions parler aux gens pour qu’ils nous disent quels étaient leurs problèmes, et que ces problèmes deviendraient la base de notre programme.
Nous avons donc appliqué le principe : « Agis bien et fais en sorte que ça se sache ».
Au début de la campagne, certains arguaient qu’il n’était pas nécessaire de faire du porte-à-porte pour savoir que les loyers étaient trop chers. Mais il a aussi été souligné par ailleurs que cela servait à sensibiliser vos propres militants. Comment vois-tu cela ?
J.E. C’est bien sûr une combinaison des deux. Lors de cette campagne, le nombre de nos adhérents a littéralement doublé. Nous comptons aujourd’hui environ 110 000 membres, alors qu’après la scission avec Wagenknecht, nous étions tombés à 50 000. Rien que depuis le 1ᵉʳ janvier, 50 000 nouvelles personnes ont rejoint Die Linke.
Cette fois-ci, nous avons directement contacté tous ces nouveaux adhérents, nous les avons mobilisés et leur avons dit sans détour : « Rejoignez-nous dans la campagne de porte-à-porte, nous avons besoin de vous ! » Et la campagne de porte-à-porte, qui permet d’engager directement la conversation avec les gens, est tout simplement la méthode la plus efficace. En revanche, cela demande énormément de temps et d’organisation : il faut bien réfléchir aux endroits et aux modalités d’intervention.
Nous avons donc complété cette stratégie en renforçant notre communication, notamment en diffusant des vidéos ciblées sur YouTube et en adaptant notre message à différentes catégories de la population. Par exemple, dans les milieux sociaux-démocrates et écologistes, nous avons insisté sur le vote tactique, en expliquant que cette fois, voter pour Die Linke était nécessaire pour faire barrage à l’extrême droite. Dans les quartiers ouvriers en revanche, nous avons mis en avant nos revendications et nos propositions concrètes, en montrant pourquoi elles étaient essentielles.
Nous avons donc adopté des discours différenciés, et je pense que cette approche a été l’une des clés de notre succès.
La vague d’adhésions à Die Linke a été impressionnante. Chaque semaine, on entendait que le parti gagnait des milliers de nouveaux membres. Comment prévoyez-vous d’intégrer ces nouveaux adhérents, tant sur le plan organisationnel qu’idéologique ? J’imagine qu’ils ne sont pas tous marxistes ou socialistes convaincus. Comment envisagez-vous de gérer cette diversité idéologique ?
J.E. Tout d’abord, c’est un phénomène extrêmement positif. Ce que nous avons vécu lors de cette élection ressemblait presque à un petit mouvement social. En général, les vagues d’adhésion dans les partis de gauche se produisent en période de révolution ou juste après. Ou bien dans des mouvements comme celui autour de Bernie Sanders ou Jeremy Corbyn. C’est un événement qui ne se produit que tous les vingt ou trente ans, je pense, et c’est donc quelque chose d’inédit pour nous.
Dans le cadre de la campagne, nous avons comme je le disais directement impliqué ces nouveaux membres. Désormais, nous devons travailler à leur intégration. Nous recrutons actuellement du personnel supplémentaire dans toutes les fédérations régionales, chargé spécifiquement de l’accueil et de l’implication des nouveaux adhérents. Nous nous inspirons aussi du PTB en Belgique : nous développons de nombreuses formations en ligne notamment pour les nouveaux membres, dans lesquelles nous leur expliquons comment créer une section locale du parti, mener des campagnes électorales ou organiser des campagnes de porte-à-porte. Nous mettons également en place une formation nationale en ligne pour nos militants afin qu’ils puissent eux-mêmes former d’autres membres sur des sujets politiques.
Notre objectif est désormais de créer une école du parti, ce que nous n’avions pas jusqu’à présent, et de poursuivre ces programmes de formation en ligne. Cette école offrirait à la fois une introduction théorique au marxisme mais aussi un apprentissage pratique. En somme, on pourrait presque parler d’une école de cadres militants.
Un autre aspect marquant de cette vague d’adhésions est la forte proportion de jeunes femmes, avec une moyenne d’âge de 28 ans. Die Linke était même le premier parti chez les 18-24 ans lors de cette campagne. Était-ce un objectif délibéré de viser ce public, ou est-ce un résultat inattendu ? Si c’était un objectif, quelles stratégies ont particulièrement bien fonctionné ?
J.E. C’est toujours une combinaison entre des tendances sociétales générales et le travail spécifique du parti. Ces dernières années, on observe dans de nombreux pays européens un phénomène inédit depuis 1918 : un différentiel de vote selon le genre. En clair, les jeunes hommes ont tendance à voter plus à droite, tandis que les jeunes femmes penchent davantage vers la gauche.
Ce qui a peut-être aidé, c’est que nous avons misé sur une communication ouverte et engageante qui semble mieux résonner auprès des électrices. Nous savions aussi que les médias traditionnels allaient nous ignorer, alors nous avons misé sur les réseaux sociaux. Heidi Reichinnek avait déjà une forte présence sur TikTok et Instagram, ce qui nous a permis de toucher une large audience.
Nous avons choisi d’intégrer une dose d’humour et de légèreté dans notre campagne, ce qui a rendu notre message plus attractif. Nous avons aussi sollicité de nombreuses influenceuses, y compris des femmes produisant à l’origine du contenu sur des sujets très différents. Elles ont ensuite publiquement pris position en faveur de Die Linke sur leurs chaînes YouTube, ainsi que sur TikTok et Instagram. Cela s’inscrivait pleinement dans une stratégie de mobilisation organisée.
En mars, nous avons réfléchi à la manière dont nous pouvions être visibles malgré notre absence dans les médias classiques. Nous avons misé sur une présence forte sur le terrain et sur les réseaux sociaux.
Mais ce n’était pas seulement une question de stratégie numérique : il y avait aussi un enjeu politique fort. Les jeunes femmes sont particulièrement touchées par la droitisation de la société. L’AfD propose par exemple, dans certains Länder, de supprimer les crèches, de renvoyer les femmes au foyer et d’instaurer des quotas d’enfants pour les femmes. Ces attaques contre leurs libertés ont poussé beaucoup de jeunes femmes à s’engager politiquement. Heidi Reichinnek a mis en avant ces enjeux féministes tout au long de sa campagne, en plus des sujets sociaux.
Comment se positionne Die Linke vis-à-vis des syndicats ? Avez-vous des stratégies pour renforcer votre collaboration avec eux ?
J.E. Tout d’abord, nous avons préparé une motion d’orientation pour notre prochain congrès à Chemnitz en mai 2025. Dans ce document, nous réaffirmons notre volonté de renforcer notre travail sur cette question. Nous comptons de nombreux membres issus des syndicats, ou encore des adhérents de Die Linke qui sont eux-mêmes syndiqués. Avant l’arrivée des nouveaux adhérents, nous étions d’ailleurs le parti qui comptait la plus forte proportion de syndicalistes parmi ses membres – devant tous les autres partis, y compris le SPD. Mais jusqu’à présent, nous avons trop peu exploité cette ressource et nos liens internes avec les syndicats restent insuffisamment structurés. Contrairement à ce que faisaient autrefois le Parti communiste allemand (DKP) ou d’autres partis marxistes, nous avons sous-utilisé ce lien avec le mouvement syndical. Nous voulons changer cela.
Nous nous inspirons aussi du PTB en Belgique, qui a introduit des quotas de travailleurs dans ses instances dirigeantes. Nous discutons actuellement d’une mesure similaire pour garantir une meilleure représentation des travailleurs et travailleuses dans nos comités et sur nos listes électorales.
Il y a justement une représentation assez diverse du monde du travail dans votre nouveau groupe parlementaire, n’est-ce pas ?
J.E. Oui, nous avons des ouvriers industriels, comme Cem Ince en Basse-Saxe, qui est un membre très actif du syndicat IG Metall dans l’industrie automobile. Nous avons fait rentrer au parlement des enseignants et des soignants. Personne ne s’attendait à ce que nous entrions au Bundestag, donc ces candidatures étaient souvent symboliques. Finalement, nous avons fait élire des profils qui n’auraient jamais eu leur chance autrement, pour être honnête. Mais je pense que c’est une excellente chose pour notre parti.
Avec un groupe aussi renouvelé, comment se passe le travail parlementaire ? Beaucoup de députés découvrent le Bundestag, ça n’est sans doute pas évident.
J.E. Honnêtement, c’est une énorme opportunité pour nous. 50 des 64 députés de notre groupe parlementaire sont pour la première fois élus au Parlement. Or, notre groupe a été marqué par des divisions profondes pendant de nombreuses années. Gregor Gysi, probablement le membre le plus connu de Die Linke en Allemagne, avait déclaré lors d’un congrès il y a 13 ans : « Dans notre groupe parlementaire, c’est la haine qui règne ». Ensuite la situation n’a fait qu’empirer. Aujourd’hui, avec un groupe quasiment entièrement renouvelé, nous avons l’opportunité de transformer nos pratiques. Il y a actuellement un formidable esprit de solidarité et de cohésion dans notre organisation, ainsi qu’un véritable élan collectif. Tout cela constitue une excellente base pour l’avenir.
C’est pourquoi, honnêtement, je ne suis pas du tout inquiet d’avoir tant de nouveaux députés « inexpérimentés », bien au contraire. Peut-être qu’à l’inverse, nous retrouvons ainsi un lien plus fort avec la réalité du quotidien des gens.
Comment expliques-tu le mauvais résultat du BSW ? Quelques semaines avant les élections, certains sondages leur attribuaient jusqu’à 12 %, et il n’a finalement même pas atteint la barre des 5 %. Comment interprètes-tu cet échec ?
J.E. Je pense que la principale thématique du BSW était la guerre en Ukraine. C’est aussi la principale raison de la scission de ses membres avec Die Linke. Ou plutôt, disons qu’ils se sont positionnés non plus comme un parti social, mais exclusivement comme un parti pacifiste. Cependant, leur conception du pacifisme est très particulière. Ils ont toujours entretenu une proximité idéologique avec la Russie et s’inscrivent dans une logique politique ancienne, du type « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Mais ce positionnement n’a fonctionné qu’en Allemagne de l’Est. En Allemagne de l’Ouest, l’opinion publique rejette fortement la Russie, parfois avec une hostilité excessive, voire une forme de russophobie. Ce contexte a fait que le BSW n’a réussi à convaincre que les électeurs de l’Est. Là-bas, ils ont dépassé les 10% dans plusieurs régions. En revanche, leurs résultats en Allemagne de l’Ouest ont été très mauvais. Par ailleurs, la guerre en Ukraine n’était plus un sujet prioritaire lors de cette élection. Leur message n’a donc pas trouvé d’écho suffisant.
Ensuite, ils ont commis une série d’erreurs stratégiques majeures pendant la campagne, ce qui a contribué à leur mauvais score final : ils ont voté avec l’AfD et la CDU au Bundestag afin d’obtenir une majorité sur certains textes. Cela a provoqué une forte crise interne, car beaucoup de leurs propres membres ont rejeté cette alliance et ont fini par quitter le parti.
Ils ont perdu toute cohérence stratégique pendant la campagne. D’habitude, Sahra Wagenknecht est une oratrice brillante, qui suit une ligne politique claire et constante sur une période d’au moins un an. Mais cette fois-ci, elle a tenu des discours contradictoires et le parti a changé de stratégie à plusieurs reprises, semant le doute et la confusion chez les électeurs. En fin de compte, cette instabilité a rendu leur message illisible, et cela n’a pas fonctionné.
Penses-tu que le BSW a encore un avenir, ou son temps est-il désormais révolu ?
J.E Honnêtement, je ne peux que spéculer. Je suppose que son temps est révolu, car c’est un parti très centralisé, sans véritable base militante. Ils ont aujourd’hui encore moins de 1 000 membres, du moins à ma connaissance. Cela signifie qu’ils n’ont pratiquement aucune implantation dans la société. Beaucoup de leurs membres sont simplement des opportunistes qui espéraient, après les bons résultats électoraux ou les bons sondages de l’année dernière, que le parti était en plein essor. Mais ce genre de personnes ne restent pas après un échec.
Par ailleurs, les Länder de l’Est ont désormais un poids bien plus important au sein du parti. Or les élus de ces régions ont peu de liens avec Sahra Wagenknecht. Car si le BSW est électoralement fort en Allemagne de l’Est, tous ses cadres dirigeants (à l’exception de Wagenknecht elle-même) viennent de l’Ouest. Cela crée d’énormes tensions, car les groupes parlementaires des Länder de l’Est, où le BSW participe aux gouvernements régionaux, sont désormais bien plus influents. Or, ces élus sont précisément ceux qui sont en conflit avec Wagenknecht. Dans un petit parti, ce genre de dynamique est très dangereux. Il leur reste peut-être une chance de survivre en tant que parti régional à l’Est, mais je ne pense pas que cela suffise.
Votre vague d’adhésions avait aussi permis de reconstruire des groupes militants locaux. Mais comment milite-t-on concrètement, dans une région où l’AfD est hégémonique ? Cela pose aussi un problème de sécurité pour vos militants, non ?
J.E. Peut-être qu’il faut rappeler une chose : Die Linke a longtemps été extrêmement forte en Allemagne de l’Est, avec des scores électoraux avoisinant 30 % des voix. Nous savions bien sûr qu’une partie de notre électorat était xénophobe. Mais ils votaient tout de même pour nous, car ils considéraient que nos positions sociales et pacifistes primaient sur le reste. Et en même temps, tu soulèves un point crucial : cette campagne a en effet été beaucoup plus risquée pour nos militants que par le passé. Dans certaines régions, militer pour la gauche n’est pas sans danger. En même temps, on observe une réelle recherche d’alternative chez les jeunes en milieu rural. Pour la première fois depuis cinq ou six ans, nous avons ainsi enregistré des adhésions dans les campagnes. Certes, si l’on regarde la carte des nouveaux adhérents, on voit bien sûr que la majorité d’entre eux vivent en ville. Mais il y en a aussi dans les zones rurales, ce qui est un changement fondamental par rapport aux années précédentes.
Ce que nous essayons désormais de faire, c’est d’une part de renforcer nos bastions dans les grandes villes où nous sommes déjà bien implantés, de nous consolider dans les villes moyennes d’autre part, et enfin de créer des connexions entre les militants isolés en zone rurale grâce aux outils numériques, car ils sont confrontés aux mêmes problématiques face à l’AfD. Nous savons très bien que, dans ces régions, nous resterons minoritaires pendant un certain temps. Mais nous pouvons être visibles, et c’est déjà essentiel. Il est crucial que l’AfD ne soit pas la seule force politique qui impose sa présence en milieu rural. Je ressens un immense respect pour ce qui s’est passé à Görlitz, une ville de Saxe où l’AfD a dépassé les 40 %. Là-bas nous étions dans la même situation que le PCF en France, c’est-à-dire avec une base militante très vieillissante et en déclin. Or lors de cette élection, 30 jeunes se sont mobilisés pour faire la campagne. C’est, bien sûr, un véritable signe d’espoir.
Quel pourrait être le positionnement de Die Linke vis-à-vis du SPD et des Verts dans la lutte contre la montée de l’extrême droite ? Est-il réaliste de vouloir tirer le SPD et les Verts vers la gauche ou bien comment vois-tu cette situation ?
J.E Tout d’abord, j’ai presque de la peine pour les sociaux-démocrates, car ils viennent de réaliser leur pire résultat électoral depuis 1890, soit en 135 ans. Et maintenant, ils se retrouvent contraints d’entrer dans un gouvernement dirigé par le chancelier Merz, un vieil adepte du néolibéralisme, ce qui signifie qu’ils vont continuer à s’affaiblir. De notre côté, cela signifie que nous devons aller chercher les électeurs que la social-démocratie a perdus et nous devons aussi nous renforcer dans les syndicats, où le SPD est encore relativement bien implanté. Par ailleurs, nous allons devoir partager le rôle de l’opposition avec les Verts, un parti qui s’adresse surtout aux classes moyennes. De notre côté, nous voulons nous adresser non seulement à la fraction progressiste de ces classes moyennes, mais aussi aux travailleurs et travailleuses, aux personnes migrantes et à toutes les catégories sociales que le SPD et les Verts ne représentent plus.
À court terme, nous sommes une opposition et notre objectif est de contrer ce chancelier conservateur, car Merz n’a rien à voir avec Angela Merkel, c’est une droitisation radicale de la CDU et nous devons donc être une opposition forte. Mais évidemment, nous allons aussi devoir parler avec les sociaux-démocrates et les Verts, car on ne peut pas considérer comme une fatalité qu’en 2029, l’Allemagne soit gouvernée par une coalition CDU-AfD, et je pense que cette hypothèse est tout à fait plausible d’ici quatre ans.
Une dernière question, quelles sont, selon toi, les grandes priorités de Die Linke pour les prochaines années ?
J.E Nous sommes un parti qui était au plus bas il y a encore un an, et notre enjeu stratégique est désormais d’incarner la véritable opposition sociale à Friedrich Merz. D’un côté, il faut empêcher que l’Allemagne ne bascule encore plus à droite, à la fois sur le plan économique avec encore plus de néolibéralisme et sur le plan politique en luttant contre l’AfD et sa progression électorale. Je pense que c’est notre mission principale en tant que force de gauche.
En interne, nous devons intégrer cette vague massive de nouveaux adhérents. Certes, nous ne sommes pas encore une véritable organisation de masse, mais avec 110 000 membres, nous sommes désormais la quatrième plus grande formation politique en Allemagne et nous devons donc former ces nouveaux membres, les politiser et faire en sorte qu’ils puissent prendre part activement à nos combats dans les années à venir, car nous ne pouvons pas laisser Merz et l’AfD prendre le contrôle de ce pays.
Image d’illustration : « Wahlparty zur Bundestagswahl 2025», photographie du 23 février 2025 par Martin Heinlein, DIE LINKE CC BY 2.0