Par Helena Laouisset.
« Il nous faut renforcer notre indépendance en défense et sécurité »1 : Emmanuel Macron martèle depuis des semaines ce mot d’ordre, affirmant que la France et l’Europe doivent se doter des moyens de « l’autonomie stratégique », c’est-à-dire investir massivement dans leurs capacités militaires. Au même moment l’entreprise Thales, pilier de l’industrie de défense française, traverse un mouvement social inédit ignoré par l’État actionnaire.
Depuis 11 semaines, les salariés du groupe dénoncent ce qu’ils considèrent comme une injustice : leur direction refuse toute revalorisation salariale dans les NAO (Négociations Annuelles Obligatoires) 20252, malgré des résultats financiers exceptionnels. Les chiffres sont éloquents : + 9% de prises de commande, + 7% de chiffre d’affaires, résultat net consolidé bondissant de 39%, et un milliard d’euros versé aux actionnaires dont 300 millions brûlés dans le rachat et la destruction d’actions3. Dans ce contexte, la proposition d’augmentation de seulement 2%, largement inférieure à l’inflation, a provoqué le conflit social. En réaction, la direction claque la porte des négociations, dans une attitude méprisante à l’image de tant de secteurs industriels du pays.
L’industrie de défense, dont Thales est un des fleurons4, est pourtant érigée à longueur de discours en « pilier de la souveraineté nationale ». Macron exhorte à une « économie de guerre », exige des industriels qu’ils augmentent les cadences et sécurisent leurs chaînes d’approvisionnement. En conséquence, le budget de la Défense explose. L’action de Thales grimpe de 3,4% atteignant 248,2 euros. Des analystes5 prévoient une croissance de 12,5% du chiffre d’affaires de la branche défense et sécurité d’ici 20306.
Comment cette politique se traduit-elle, concrètement, dans un groupe comme Thales ? Sans surprise, les mannes financières dégagées sont captées par la finance. La direction exige davantage d’efforts des salariés pour répondre aux impératifs de production, tout en refusant de les rémunérer dignement, et en faisant stagner les investissements. Cette grève dépasse la seule question salariale : elle démontre que « l’économie de guerre » ordonnée par Macron a avant tout pour conséquence l’enrichissement d’une poignée d’investisseurs.
Un État actionnaire… et absent
Premier actionnaire de Thales avec 25,7 % du capital7, l’État reste pourtant passif face à au conflit social en cours et laisse la direction privilégier la rentabilité financière aux dépens des salariés et de l’outil productif. Un choix d’autant plus scandaleux que Thales reçoit massivement des fonds publics (dont 23,1 millions d’euros versés en janvier8).
Cette attitude de l’État dépasse Thales : la plupart des grandes entreprises dites « stratégiques » passent peu à peu sous contrôle des marchés financiers, entraînant précarisation, stagnation des salaires, sous-investissements en R&D. Dans la défense, cette logique s’accompagne de restructurations chaotiques et d’alliances européennes sans garantie d’indépendance militaire ni maîtrise nationale des décisions stratégiques. Tout l’inverse, donc, des discours ronflants du président.
Pendant ce temps, les discours belliqueux de l’État dopent les profits : Thales est passé de 4 grandes commandes au premier trimestre 2024 à 16 au quatrième, et les prises de commandes en défense ont atteint un record de 17,7 milliards d’euros en 20249.
Le plan de 800 milliards pour le « réarmement de l’Europe », le nouveau livre blanc de Bruxelles10 et la multiplication des discours martiaux profitent avant tout aux industriels et aux spéculateurs. Comme l’explique le chercheur Samuel BH Faure, cette course aux budgets militaires accentue la concurrence entre États européens sans renforcer leur autonomie11. Ce n’est pas une « défense souveraine » qui se construit, mais un marché où chaque groupe cherche à maximiser ses profits12.
En réalité, le peuple français aurait largement les moyens d’assurer sa défense sans sacrifier son industrie aux profiteurs de guerre. Deuxième exportateur mondial de matériels militaires, la France dispose d’une industrie capable d’assurer la quasi-totalité des équipements nécessaires à son armée13. Alors pourquoi agitent-ils les peurs, avec l’idée régulièrement assénée d’une nation qui « ne tiendrait pas trois jours » face à une invasion ? Car leur véritable objectif est de relancer le marché financier de l’armement, d’offrir au capital les dividendes de la guerre.
Une emprise étrangère croissante
Les grévistes de Thales dénoncent un autre problème majeur : la mainmise croissante des capitaux étrangers sur leur industrie14. Son PDG l’admet lui-même : la majorité du flottant (43,3 % du capital) est détenue par des investisseurs nord-américains et britanniques15.
Leur influence dépasse la seule question financière. L’Amérique du Nord est devenu le deuxième marché de Thales après la France, une dépendance renforcée par l’acquisition d’Imperva, entreprise américaine spécialisée en cybersécurité16. Là encore, bien loin des discours de nos gouvernants, Thales s’en remet aux technologies étrangères, alors que la maîtrise du numérique est devenue aussi stratégique que l’armement classique. Un phénomène qui est loin de se limiter à Thales.
Il est essentiel de dénoncer la duplicité du gouvernement, qui trompe les Français en parlant de « souveraineté nationale » et « d’indépendance européenne » face aux États-Unis de Donald Trump… mais dont la politique repose, tout comme les autres états européens, sur l’alimentation des industries militaires mondiales, dont la première, celle des USA !
L’industrie de défense peut-elle être au service de la paix ?
Autre aberration mise en lumière par le mouvement social chez Thales : les dividendes versés aux actionnaires dépassent les investissements en R&D, qui stagnent à 6,3% du chiffre d’affaires17. Ce sous-investissement chronique, couplé à une sous-traitance accrue hors d’Europe, enferme en réalité les salariés dans une industrie tournée vers la guerre.
Produire toujours plus d’armes, mais pour qui et pourquoi ? Officiellement, pour renforcer notre défense. En réalité, cette production alimente les conflits : la France a livré pour 30,1 millions d’euros d’équipements militaires à Israël en 202318 et, entre 2015 et 2020, vendu 152 millions d’euros de matériel à la Russie, poursuivant indirectement ces livraisons via des pièces détachées19. Cette industrie n’est donc pas pilotée par les choix démocratiques du peuple français, mais soumise aux lois du marché et aux intérêts privés.
Face à cette logique, la CGT Thales réclame depuis plus de dix ans un investissement massif dans les technologies duales, c’est-à-dire capables de répondre à des besoins civils comme militaires20. Pourquoi les innovations financées par de l’argent public ne bénéficieraient-elles pas aussi à la société ? Thales possède l’expertise pour produire des scanners et des IRM, mais il n’en fabrique aucun en France, malgré la pénurie hospitalière. Plusieurs de ses technologies d’origine militaire pourraient moderniser l’informatique médicale, révolutionner la chirurgie assistée !
Loin de contrôler son industrie et l’usage des armes qu’elle produit, l’État encourage Thales à s’enfermer dans une logique purement militaire, au service de l’escalade en cours. Tandis que les salariés luttent pour des salaires décents, Macron utilise la guerre pour enrichir les actionnaires et spéculer sur l’armement : intervenir au Mali21, entretenir la guerre en Europe, armer des régimes engagés dans des conflits meurtriers… Est-ce la « souveraineté » que nous voulons ?
Ce mouvement social dépasse une revendication salariale : il interroge la finalité même de notre industrie de défense et dévoile l’hypocrisie d’un discours qui masque une soumission aux marchés et aux intérêts étrangers. En refusant ces logiques, les grévistes défendent une autre vision, celle d’une industrie tournée vers le progrès technologique plutôt que la guerre. Leur combat est celui d’une souveraineté démocratique et populaire réelle, qui exige une réorientation industrielle, un réinvestissement massif dans les technologies duales et une industrie au service du pays, non des spéculateurs.
- Emmanuel Macron, « Adresse aux Français », 5 mars 2025. Disponible en ligne : Élysée ↩︎
- Florent Gayte, « Thales DMS – NAO 2025 : Les revendications de la CFDT DMS », 28 novembre 2024. Disponible en ligne : CFDT Thales ↩︎
- Thales, Communiqué de presse, 4 mars 2025, Meudon, suite à la réunion du Conseil d’administration (Euronext Paris : HO) du 3 mars 2025 pour examiner les comptes de l’exercice 2024 ↩︎
- CGT Thales DMS, « NAO THALES : 11ème semaine de mouvement sur Mérignac », 25 mars 2025. Disponible en ligne : CGT Thales DMS ↩︎
- La société USB Courtage ↩︎
- Reuters, Les Échos Investir, « Thales en tête du CAC 40, UBS passe à l’achat avec le supercycle de la défense », 24 mars 2025. Disponible en ligne : Les Échos Investir ↩︎
- Marie-Paule Delpierre, « L’État actionnaire », La Lettre des Administrateurs Salariés de Thales, numéro 5, CFDT, 25 novembre 2009. Disponible en ligne : CFDT Thales ↩︎
- Twitter du Préfet Nouvelle-Aquitaine et Gironde, 22 janvier 2025. Disponible en ligne : Twitter ↩︎
- Thales, Communiqué de presse, 4 mars 2025, Meudon, suite à la réunion du Conseil d’administration de Thales (Euronext Paris : HO) du 3 mars 2025 pour examiner les comptes de l’exercice 2024 ↩︎
- « Guerre en Ukraine : pour “réarmer l’Europe”, Von der Leyen dévoile un plan de près de 800 milliards d’euros », Libération, 4 mars 2025. Disponible en ligne : Libération ↩︎
- Samuel BH Faure, « L’Europe de la défense, trois ans après l’invasion russe de l’Ukraine », 24 février 2025. Disponible en ligne : Samuel B. H. Faure ↩︎
- Jean-Michel Bezat, « L’industrie de la défense européenne, un secteur encore très fragmenté face à la concurrence américaine », Le Monde, 14 mars 2025. Disponible en ligne : Le Monde ↩︎
- Benoît Rademacher, « Les industries françaises de défense », Vie Publique, 27 septembre 2022. Disponible en ligne : Vie Publique ↩︎
- Bernard Deflesselles, Jean Michel, Rapport d’information n°2202 sur la participation de capitaux étrangers aux industries européennes d’armement, Assemblée nationale, 2005. Disponible en ligne : Assemblée nationale ↩︎
- BFM Bourse, « Pourquoi l’actionnariat de Thales a basculé des Européens vers les Américains et les Britanniques », 4 mars 2025. Disponible en ligne : BFM Bourse ↩︎
- Thales, Communiqué de presse, « Thales finalise l’acquisition d’Imperva et devient ainsi un leader mondial de la cybersécurité », 4 décembre 2023 ↩︎
- Florent Gayte, « Thales DMS – NAO 2025 : Les revendications de la CFDT DMS », 28 novembre 2024. Disponible en ligne : CFDT Thales ↩︎
- Justine Brabant, « Opacité sur les millions d’euros d’armes françaises livrées à Israël », Mediapart, 3 septembre 2024. Disponible en ligne : Mediapart ↩︎
- Vadim Kamenka, « Thales, Safran… les industriels français de l’armement ont-ils aidé à moderniser l’armée russe ? », L’Humanité, 19 juin 2023. Disponible en ligne : L’Humanité ↩︎
- Stéphane Aubouard, « Paix = travail, le théorème de la CGT Thales », L’Humanité, 2019. Disponible en ligne : L’Humanité ↩︎
- Oxfam, « Pourquoi la politique sahélienne de la France est un échec ? », 10 août 2022. Disponible en ligne : Oxfam France ↩︎
Image d’illustration : « Thales building, location: Hengelo (Overijssel), Netherlands », photographie du 13 juin 2026 par Tubantia (CC BY-SA 3.0)