En Bolivie comme au Kenya, les mêmes scènes surgissent : routes bloquées, villes paralysées, hausse des prix du carburant devenu déclencheur d’explosions sociales. Rien de commun, pouvons-nous dire, entre La Paz et Nairobi, entre les Andes et l’Afrique de l’Est. Pourtant, quelque chose de commun alimente la colère des peuples : le prix de la vie devient intenable au moment même où le capitalisme mondial resserre partout son étau.
En Bolivie, le gouvernement de Rodrigo Paz, porté par une recomposition politique appuyée par les États-Unis dans le cadre d’un retour à l’ordre néolibérale après deux décennies de gouvernement socialiste incarné par Evo Morales, engage une politique classique de restauration de la discipline de marché. Suppression des subventions aux carburants, ajustement budgétaire, réforme agraire orientée vers la financiarisation de la terre.
Très vite, ce qui commence comme une contestation sociale éclatée, portée notamment par la Centrale ouvrière bolivienne (COB), des syndicats d’enseignants, des organisations de mineurs et des paysans indigènes regroupés autour de la Fédération des paysans de La Paz Túpac Katari (les “ponchos rouges”), se transforme en confrontation politique ouverte et violente. Les revendications salariales et économiques glissent vers une exigence directe : le départ du président. Les blocages routiers et la mobilisation des organisations paysannes et ouvrières dessinent une situation où la question n’est plus seulement celle du coût de la vie, mais celle du pouvoir.
Au Kenya, la mécanique est différente dans sa forme, mais identique dans ses logiques. La hausse des prix du carburant, liée aux tensions sur les marchés mondiaux de l’énergie et aux perturbations géopolitiques autour du détroit d’Ormuz, est répercutée sous forme de taxes supplémentaires. L’État fait ici le choix de faire payer la crise aux consommateurs et aux travailleurs.
Dans une économie fortement structurée par les transports et l’économie informelle, la réaction est immédiate. Les chauffeurs de matatus, les syndicats de transporteurs routiers, ainsi que des collectifs de travailleurs urbains et de jeunes précaires dans les quartiers populaires de Nairobi se soulèvent. Grèves, blocages, barricades enflammées : la capitale est paralysée, tandis que la répression fait déjà plusieurs morts. Cette colère s’inscrit aussi dans contexte de contestation des rapports de domination économique et géopolitique, où les puissances occidentales, et notamment la France, cherchent à maintenir leur influence sur l’Afrique de l’Est. Le peuple kényan a parfaitement compris que les investissements français dans les infrastructures, l’énergie, les transports ne relèvent pas d’un simple soutien au développement, mais participent au maintien du pays dans une situation de dépendance économique et de domination impérialiste. Cette opposition s’est fortement exprimée lors du contre-sommet organisé à Nairobi en parallèle des grandes rencontres internationales sur le développement et l’investissement, où mouvements sociaux, organisations panafricanistes et collectifs de jeunesse ont dénoncé le rôle des institutions financières internationales et des multinationales liées directement aux anciennes puissances coloniales dans l’aggravation des politiques d’austérité.
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Dans ce contexte, les explosions sociales ne surgissent jamais au hasard. Elles apparaissent comme des réponses à une accumulation de tensions : baisse des salaires réels, hausse des coûts de la vie, sentiment de défiance face à des systèmes sourds aux revendications populaires. Dans ces moments précis, les mobilisations sociales changent de nature. Elles ne demandent plus seulement des petites avancées et finissent par contester directement le pouvoir de leurs gouvernements.
C’est dans ces moments de crise que s’ouvrent ce que Lénine pouvait appeler des situations révolutionnaires. « Pour qu’une révolution se produise, il ne suffit pas que les classes inférieures ne veuillent plus vivre comme auparavant, il faut encore que les classes supérieures ne puissent plus gouverner comme auparavant. » Autrement dit, si les crises ne produisent pas mécaniquement des révolutions, elles rendent possible l’émergence de situations où l’ordre social cesse de fonctionner “comme avant”.
De La Paz à Nairobi, ce qui se dessine n’est donc pas une suite de crises isolées, mais une période où les conditions objectives d’instabilité s’accumulent. Et dans ces conditions, les révoltes cessent d’être seulement des réactions défensives : elles deviennent des moments où peut se poser, concrètement, la question de la prise de pouvoir populaire.
Image d’illustration : image générée par IA (Nano Banana 2) et retouchée
