ICE : l’extrême droite américaine à la conquête de l’Europe


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Les images qui viennent des États-Unis soulèvent le cœur. Il y a quinze jours, Renée Nicole Good avait 37 ans. Jeune mère, poétesse : elle est morte sous les balles d’un agent de l’ICE. Abattue froidement par une force accusée depuis des mois de rafles et de déportations sans procès. Et l’administration Trump a récité sa formule glaciale, celle qui lave le sang avant même qu’il ne sèche : « légitime défense ».

Après sa mort, des manifestations ont eu lieu, de Minneapolis à New York. Dans la foule, on ne parlait plus d’« incident », on ne parlait plus de « dérapage ». On disait meurtre. On disait même, dans la rage et la lucidité : ICE = terroristes.

Il y a, dans ce qui se passe aux États-Unis, quelque chose de plus qu’un durcissement autoritaire : une trahison intime, presque philosophique. Un pays qui avait fait de la liberté un récit fondateur, une religion civile, et qui, sous nos yeux, se met à détruire les principes mêmes sur lesquels il prétend s’être bâti.

On nous a tant parlé de cette Amérique comme d’un laboratoire politique : séparation des pouvoirs, garanties constitutionnelles, droits individuels, méfiance envers l’arbitraire. Jefferson, Madison, l’idée qu’aucun pouvoir ne doit être assez fort pour écraser les personnes, l’idée que la loi est là précisément pour empêcher la force de devenir caprice. La grande promesse libérale, au fond, c’était celle-ci : le droit contre la violence. Et aujourd’hui, c’est l’inverse qui s’installe : la violence contre le droit.

Mais l’époque ne se révèle pas par un basculement soudain. Elle se révèle par une montée. Une montée à l’horreur, comme une marée noire. Elle avance par paliers. Elle s’installe. Elle habitue, elle englue les consciences et l’humanité. D’abord, elle prend la langue. Elle travaille les mots, elle modifie les réflexes : l’ennemi, l’invasion, la menace, la peur. Elle nous apprend à penser la ségrégation des populations. À respirer dans un monde où certaines existences deviennent des “problèmes”, et où la violence devient une “solution”.

Ensuite, elle prend les rues. La traque, les rafles, les contrôles, les humiliations : tout cela n’est pas un décor, c’est une méthode. Une manière de graver dans les corps une vérité politique simple : certains ont tous les droits, d’autres n’ont même plus le droit d’avoir des droits.

Et puis vient le moment où la logique, mécaniquement, produit ce qu’elle porte en elle depuis le début : la mort. Un tir. Un corps. Une famille détruite. Et le pouvoir qui demande qu’on s’habitue, qu’on comprenne, qu’on passe à autre chose.

Ce que l’Amérique expose, ce n’est pas seulement l’autoritarisme d’un camp. C’est une méthode de gouvernement : faire monter la peur jusqu’à ce que l’horreur paraisse “nécessaire”.

Comment ne pas voir, dans ce miroir, Bardella, Meloni, la Pologne, le Fidesz — toute cette extrême droite qui prospère sur les ruines de l’Europe libérale, sur un fond de ressentiment, de peur et de haine patiemment travaillé ? Nous voyons cette extrême droite mondiale qui se déploie, se coordonne, s’organise, désormais appuyée sur une base arrière immense : la première puissance du monde. Ce n’est plus une poussée locale, une crise nationale par pays. C’est une internationale de l’ordre brutal, une mécanique transfrontalière, avec ses discours copiés-collés, ses obsessions, ses recettes : désigner des boucs émissaires, criminaliser les pauvres, discipliner les corps, soumettre la justice, faire taire les contre-pouvoirs.

Mais ce serait une erreur de croire que tout cela resterait là-bas. Parce que l’horreur circule. Elle traverse les frontières. Elle s’importe par les mots, par les lois, par le climat moral. Elle arrive d’abord comme une musique de fond : un vocabulaire qui s’installe, une idée qui “se discute”, une brutalité qui “se comprend”. Et un jour, sans qu’on ait vu la pente, on découvre que le paysage a changé : l’extrême droite n’est plus une menace extérieure à la démocratie, elle devient le langage intérieur, sa tentation permanente, son horizon “raisonnable”.

C’est ainsi que l’époque se referme : non pas par un coup de force spectaculaire, mais par une normalisation progressive de l’inacceptable. Une société qui s’endurcit. Une conscience collective qui se corrompt. Et le pire, toujours, qui commence par une phrase : « on n’a plus le choix ». Elle s’appuie sur une technique politique que les stratèges trumpistes entendent exporter en Europe. La maîtrise des algorithmes des réseaux sociaux, le profilage électoral.

En France aussi, nous vivons précisément ce moment à quelques mois des élections présidentielles : une extrême-droitisation des consciences. Dans le sillage des médias de Bolloré, c’est l’ensauvagement non pas de la société, mais de l’imaginaire politique. Ce n’est pas une formule : c’est un fait. Le dernier baromètre Verian pour Le Monde le dit crûment : 42% des Français déclarent être en accord avec “les idées défendues par le RN”, un record historique. Et l’étude montre une France coupée en deux, où deux sentiments se font face, à égalité, comme deux blocs qui se regardent : la “peur” et “l’espoir”. La peur de ce qui vient. Et l’espoir, pour certains, de ce que l’extrême droite promet d’oser.

Voilà où nous en sommes : au moment où l’extrême droite n’est plus seulement un vote de colère, mais une prétention à gouverner. Une offre qui tient, qui s’installe, qui devient familière, presque normale. Et quand l’extrême droite devient normale, l’horreur ne se présente jamais en uniforme noir d’un seul coup : elle arrive en costume administratif. Elle arrive sous forme de “réformes”, de “pragmatisme”, de “protection”.

Hier soir, la droite a voulu inverser l’État de droit. Dans la niche parlementaire LR, un texte visait à instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers et gendarmes en cas de tir : en clair, faire comme si l’usage de l’arme était légitime “par défaut,  autrement dit faire basculer la loi du côté de l’impunité.

C’est exactement ce que dénonce depuis plusieurs semaines Elsa Faucillon, en pointant le danger immédiat de cette séquence politique : « Cette séquence nous alerte sur les dangers d’une extension du principe de légitime défense. »

Et en y voyant, avec Gramsci, “un phénomène morbide d’une société en cours de pré fascisation”. Car derrière les mots “protection” et “sécurité”, il y a un projet très concret : entraver les poursuites pénales en cas de tirs, jusqu’à inverser la charge de la preuve, les agents n’auraient plus à démontrer la légalité de leur tir, ce serait au parquet de prouver que ce n’était pas de la légitime défense. C’est toute la logique républicaine qui est renversée. C’est l’État de droit qui est attaqué.

Et ce n’est pas un hasard : c’est une vieille revendication de l’extrême droite, déjà présente dans le programme de Jean-Marie Le Pen en 2007 une inversion complète de la logique républicaine : le contrôle de la force par le droit.

 Elsa Faucillon résume, d’une phrase, la mécanique entière : « Lorsqu’un policier fera usage de son arme, il sera excusé de principe pour les conséquences de son tir. ». Excusé d’avance. Blanchi avant la vérité. Absous avant l’enquête.

C’est exactement comme ça que l’horreur monte : pas d’un coup, mais par effacement progressif des garde-fous. Par dévitalisation de l’État de droit. Par installation de l’idée que la force doit être au-dessus du contrôle. Et nous avons déjà payé cher ces glissements. La loi de 2017 a fragilisé les critères d’absolue nécessité et de stricte proportionnalité : les tirs mortels se sont multipliés, notamment lors de refus d’obtempérer. Ajouter une présomption de légitime défense, c’est promettre plus de morts — et une police encore plus abîmée dans sa légitimité.

Hier soir, la gauche rassemblée a tenu, grâce à une guérilla parlementaire efficace. Mais pour combien de temps la digue restera-t-elle debout ? Le gouvernement promet déjà de revenir à la charge sur ce texte.

Ce que l’assassinat de Renée Nicole Good nous dit, au fond, est simple : la peur est une arme. Et quand on laisse cette arme gouverner, elle finit toujours par réclamer des corps. La question n’est donc pas seulement de s’indigner. La question est de refuser la pente. De refuser la normalisation. De refuser l’ensauvagement des consciences.

Parce que quand une société commence à excuser l’inexcusable, elle prépare le terrain à l’irréparable.


Image d’illustration : « 50 State Capitals Rally against Trump », photographie du 5 février 2025 par dsgetch (CC BY 2.0)

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