Dans son texte publié le 5 janvier sur Nos Révolutions, Patrick Le Hyaric qualifie à juste titre l’enlèvement de Nicolas Maduro de « rapt » et de « coup d’État », et appelle à une réaction ferme au nom du droit international et de la souveraineté des peuples. Cette dénonciation est nécessaire. Elle dit l’illégalité, la violence et le scandale politique de la séquence en cours.
Le propos qui suit s’inscrit dans un autre registre. Il ne vise pas à répéter l’indignation légitime mais à comprendre le moment historique qui rend cette opération possible, à en saisir les logiques profondes, et à interroger ce qu’elles révèlent de l’état de l’impérialisme américain, de ses fragilités internes, et des responsabilités qui en découlent pour la France et pour l’Europe.
Ce qui nous intéresse ici sont les raisons profondes de la mise à nu de l’impérialisme américain. Car ce qui se joue aujourd’hui n’est ni un accident, ni une rupture, ni même une dérive récente. C’est la continuité d’une histoire moderne, déjà analysée, déjà théorisée, déjà décrite, notamment par Lénine, lorsqu’il définit l’impérialisme non comme un choix politique, mais comme une nécessité structurelle des puissances dominantes parvenues à un stade de fragilité intérieure.
Autrement dit, ce que nous voyons aujourd’hui n’est pas un excès, mais un aveu.
Un moment où l’empire cesse de se raconter comme une exception morale pour apparaître pour ce qu’il est : un système de domination contraint de se rendre visible pour se maintenir.
C’est précisément ce cadre qui permet de comprendre la séquence actuelle.
Si l’intervention américaine intervient maintenant, ce n’est ni par impulsion idéologique ni par rupture stratégique, mais parce que le moment est politiquement contraint. Les tensions internes, la fragilité du consensus, les fissures démocratiques et sociales rendent nécessaire une démonstration de continuité, de contrôle et de fiabilité pour les marchés comme pour les appareils de pouvoir.
L’impérialisme ne surgit donc pas ici comme une exception, mais comme une réponse structurelle à une fragilité intérieure devenue trop visible. Et c’est en ce sens que la séquence vénézuélienne doit être lue d’abord non comme un événement international, mais comme un moment de politique intérieure américaine.
La veille même du rapt de Nicolas Maduro, Zohran Mamdani prêtait serment à New York, sous le patronage de Bernie Sanders. L’Amérique, saturée de récits hollywoodiens sur elle-même, offrait là une image presque trop parfaite : celle d’un duel symbolique entre deux visions du futur.
Dans son discours, Mamdani n’a pas seulement parlé de justice sociale ou de réformes. Il a lâché le mot : collectivisme, et évoqué explicitement l’ouverture d’une nouvelle ère. Peu importe ici la portée réelle de ce projet ou ses chances d’aboutir. Ce qui compte, c’est le signal politique : une partie du pays ne se résigne pas ; une autre Amérique continue de se formuler, de se dire, de s’organiser.
C’est précisément ce type de moment qui rend l’initiative impériale nécessaire aux yeux de l’appareil d’État. Non parce qu’il menacerait immédiatement le pouvoir, mais parce qu’il empêche sa stabilisation idéologique complète. Le trumpisme, malgré sa brutalité et sa capacité de mobilisation, n’a pas écrasé les contre-pouvoirs. Il n’a pas produit d’héritier clair. Il n’a pas refermé le cycle politique.
Dès lors, l’intervention extérieure a quelques mois de midterms joue un rôle précis : rendre lisible la continuité de l’État, rassurer les marchés, discipliner les alliances, rappeler que, quelles que soient les fractures internes, le cœur impérial reste opérationnel. Mais ce faisant, le pouvoir prend un risque majeur : celui de rendre visible ce qu’il prétendait refuser.
Car intervenir ainsi, au nom de la stabilité et des intérêts stratégiques, c’est exposer au grand jour la contradiction centrale de America First : il n’existe pas de recentrage national durable sans projection impériale. L’aveu est là et il est politique.
Le trumpisme s’est construit contre l’impérialisme libéral classique : contre les guerres longues, contre le multilatéralisme moral, contre l’exportation coûteuse de la démocratie. America First promettait une rupture, une priorité donnée au dedans contre le dehors. Mais gouverner une puissance dominante n’efface pas les contraintes structurelles qui la fondent. Les marchés doivent être rassurés. Les flux énergétiques sécurisés. Les zones d’influence stabilisées. Et surtout, l’appareil d’État diplomatique, militaire, financier ne disparaît pas avec un slogan.
L’intervention au Venezuela rend cette contradiction éclatante. Elle montre que le trumpisme ne supprime pas l’impérialisme : il le débarrasse de son vernis universaliste, tout en en conservant l’ossature matérielle. Là où l’ordre libéral parlait de droits et de valeurs, le trumpisme parle de stabilité, d’intérêts et de rapports de force. Le geste reste fondamentalement le même.
Cette séquence n’est donc pas l’expression d’une toute-puissance sereine, mais un pari risqué. Risqué vis-à-vis de la base trumpiste elle-même, largement hostile aux interventions extérieures. Risqué idéologiquement, car il révèle la continuité avec ce que le trumpisme prétend combattre. Risqué politiquement enfin, car la question de la succession reste entière : l’autoritarisme avance, mais il n’est pas consolidé.
Ce mouvement de resserrement impérial ne se limite pas à l’Amérique latine. Il s’étend vers le Nord, dans un mouvement symétrique et tout aussi révélateur. Le cas du Groenland est à cet égard central. À mesure que les fronts se multiplient Moyen-Orient, Europe orientale, Indo-Pacifique ; l’Arctique cesse d’être une périphérie pour devenir un verrou stratégique du centre impérial.
Au Sud, le pétrole et la stabilisation de l’arrière-cour latino-américaine. Au Nord, le contrôle des routes, des ressources futures et des capacités de projection. Dans les deux cas, il s’agit moins d’expansion que de reconsolidation impériale. Ce double mouvement dessine les contours d’une « grande aire américaine », non plus universelle, mais prioritaire. Un retour assumé à une logique inspirée de la doctrine Monroe : non comme nostalgie idéologique, mais comme repli stratégique contraint.
Mais il serait trop simple de lire la séquence vénézuélienne comme le seul produit de l’impérialisme américain. Car si l’intervention est rendue possible, c’est aussi parce que l’alternative s’est épuisée.
Le chavisme a constitué un temps un véritable contre-modèle. Mais sous Maduro, le pouvoir s’est figé. L’État est redevenu rentier, coupé des dynamiques populaires, incapable de se transformer. L’autoritarisme y est devenu défensif, sans horizon émancipateur. Le résultat est brutal : un adversaire affaibli, en papier mâché, qui ne fait plus peur à l’impérialisme et lui facilite la tâche.
Sans alternative solide, populaire et démocratique, l’impérialisme avance. Non parce qu’il serait irrésistible, mais parce qu’il ne rencontre plus de force capable de le contenir.
Nous sommes donc face à un moment dangereux; mais pas inexorable. Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas la preuve de la brutalité du système : elle est visible. Ce qui manque, ce sont des alternatives crédibles, capables d’articuler souveraineté populaire, justice sociale, démocratie réelle et coopération internationale. Cela oblige les peuples et les progressistes à la solidarité la plus totale avec le peuple vénézuélien attaqué.
Dans cette recomposition impériale, la France ne peut se contenter d’un rôle d’auxiliaire discipliné, ni se réfugier dans l’illusion d’une souveraineté solitaire. Les réactions et menaces de l’administration Trump après la condamnation de Marine Le Pen, comme l’interdiction de séjour infligée à Thierry Breton pour avoir défendu une régulation prudente contre les géants numériques, montrent une réalité désormais assumée : même les démocraties alliées sont sommées de s’aligner.
Face à cela, le populisme d’extrême droite n’est pas une alternative. Il feint la rupture, mais prépare une autre forme de soumission personnelle, autoritaire, transactionnelle. Il n’oppose pas l’impérialisme ; il s’y adapte.
La seule voie crédible passe donc par une réorientation populaire de l’Europe. Une Europe capable de rompre avec l’alignement automatique sans tomber dans le nationalisme. Une Europe fondée sur la paix, la planification écologique, la justice sociale et la souveraineté populaire réelle.
Le moment est grave, mais l’histoire n’est pas écrite. Elle impose désormais un choix clair : l’alignement ou l’émancipation, le populisme ou le mouvement populaire, la résignation ou la révolution démocratique européenne. C’est à ce niveau que se joue désormais l’essentiel.
Image d’illustration : « 22nd MEU Conducts Live Fire Deck Shoot on USS Iwo Jima », photographie du 17 septembre 2025 par Sgt. Tanner Bernat (Public Domain)
