Témoignage : une militante communiste dans les AG du 10 septembre


Shares

Je suis militante communiste. Encadrée, encartée. J’ai appris la discipline des organisations, la tenue des débats entre camarades, les règles que l’on respecte même quand elles agacent. J’ai beaucoup de respect pour les militant·es organisés et pour tout ce que ces expériences collectives m’ont apporté. Je participe aux campagnes électorales, aux luttes sociales, aux manifestations. Mais je sais aussi que l’histoire ne se laisse pas enfermer et peut déborder.

Parfois, souvent, le peuple invente ses propres formes de lutte. C’est dans cette brèche que je choisis de marcher. Et je sais qu’il y en a d’autres, de brèches – j’en fais partie – et qu’elles doivent finir par se rencontrer et se nourrir.

Cet été, la colère a pris corps. Le plan Bayrou a été l’étincelle. Supprimer des jours fériés ? Bah oui, comme si on allait bosser deux jours de plus gratos. Ponctionner les retraites ? Comme si les retraités roulaient sur l’or. Couper dans les allocations ? Comme si les familles vivaient dans l’opulence.

Ce n’est pas de l’« équilibre budgétaire », c’est du pillage social.

Ajoutons à cela le hold-up démocratique des législatives et la montée vertigineuse de l’extrême droite. S’y ajoute aussi la paupérisation, souvent invisibilisée quand elle frappe les zones rurales ou les périphéries, alors même qu’elle y est dure et persistante. On l’avait vue surgir au grand jour avec le mouvement des Gilets Jaunes, avant que la répression brutale ne la réduise au silence sans jamais en éteindre les causes.

La colère est toujours là, plus profonde encore, parce que les injustices qui l’ont nourrie non seulement demeurent, mais s’aggravent.

L’air du temps est saturé de mépris social et de poison politique.

Le 25 juillet, un copain m’envoie un visuel annonçant une mobilisation le 10 septembre. Je lui réponds aussitôt : « déjà dans l’agenda », « déjà partagé 😉 ». On a rigolé. Il y avait là quelque chose de l’ordre du désir immédiat. Bien sûr que j’ai cherché d’où venait l’appel, qui l’avait lancé. On vit dans une époque où l’extrême droite rôde partout, prête à parasiter les colères. Je ne sais pas qui réellement a lancé l’idée. Et donc ? Moi, ce que j’ai vu, c’est qu’elle ne trouve pas de terreau fertile à ses idées nauséabondes : ses sorties sont balayées, rejetées.

Ce mouvement semble naître de la colère partagée et de l’épuisement face aux atteintes répétées à nos droits. Une idée revient sans cesse : « ça suffit ». Je n’hésite pas une seconde à m’y engager, non par naïveté ni par idéalisation abstraite, mais parce que j’y vois un espace pour nous battre face au mépris du gouvernement et à l’extrême droite qui tisse sa toile. De cette colère émerge un mouvement sans sigle unique ni organisation tutélaire, qui se construit et s’élargit au fil des semaines, à travers des assemblées générales locales, des groupes de travail, des tracts improvisés et des relais sur les réseaux sociaux : un patient tissage où chaque geste compte et chaque voix trouve sa place.

En amont de l’assemblée générale du Val-de-Marne qui s’est tenue après des rencontres franciliennes, l’organisation s’est faite en ligne sur les réseaux. Une multitude de petites conversations, de relais, de messages, de visuels etc…

Évidemment, les discussions sur l’organisation prennent du temps : où se réunir, comment faire tourner la parole, qui anime… Je sais que beaucoup de mes camarades, trouvent que vite, on peut s’apparenter à des « enculeurs de mouches » (je n’ai pas trouvé expression moins triviale, j’en suis bien désolée). Mais chercher ensemble, même si c’est lent, c’est déjà une façon de prendre le pouvoir sur nos vies. Chaque décision prend du temps, mais pourquoi serait-ce un défaut ? Dans un collectif, la lenteur est parfois le prix de la démocratie.

C’est décidé : la deuxième assemblée générale du Val-de-Marne se tiendra dans un parc à Ivry-sur-Seine. Rien que cela constitue déjà une réappropriation : la politique dans l’espace public, au vu et au su de tous. L’espace public nous appartient à tous. Se réunir dehors, c’est le réaffirmer.

Il est 19h15, une soixantaine de personnes sont là : salarié·es de différents secteurs, étudiant·es, retraité·es, jeunes, militant·es politiques et syndicalistes, curieux·ses, tou·tes concerné·es (moi, j’aurais dit 80 mais j’ai cette fâcheuse tendance à « gonfler les chiffres »).

C’est un gars qui a participé à l’AG francilienne qui introduit, un autre qui passe le micro, trois autres dont deux femmes qui prennent des notes. Je me surprends à tiquer : pourquoi encore des hommes pour introduire ? Je ris de moi-même : je sais que je compte les points, même inconsciemment. Ici, tout n’est pas parfait, mais, en même temps, tout s’apprend en marchant.

À un moment, un rat – sans aucun doute – file sous une grille d’égoût avec un bruit métallique que je n’apprécie guère : « Ils sont forts les RG maintenant ! ». Éclats de rire.  Et tout autour de nous, les cris des enfants qui jouent couvrent nos voix. C’est ça, la politique : pas un spectacle tragique ou un drame national, mais un moment ordinaire où des vies s’entrecroisent.

Les prises de parole se succèdent, chacun parle à partir de son vécu : les grèves en cours dans le département, le manque de moyens dans les hôpitaux, la lutte pour le logement, la défense des squats, les violences policières, la Palestine et le génocide actuel à Gaza, les salaires, les galères des habitants des quartiers populaires. On discute revendications : augmentation du SMIC, suppression de la TVA, droit à l’école, AME, convergence des luttes, assemblée constituante tirée au sort, destitution du gouvernement…

Certain·es  demandent à ce que l’assemblée soit très précise sur les mots à employer, d’autres sur la nécessité de ne pas parler « à la place » des autres.  Certains trouveront que ce genre d’interventions est une perte de temps.  Moi, j’y vois autre chose : la preuve que plus rien ne passe. Marre du mépris. Du ton condescendant venu d’en haut. Comme si peser chaque mot devenait une exigence vitale. Alors oui, on discute des mots, on s’interrompt, on reprend. Ça prend du temps, mais ce temps-là a un sens. Parce qu’il dit qu’on reprend la main.

La diversité est frappante, mais elle ne produit pas une cacophonie : elle ouvre un espace pour chercher du commun avec comme fil rouge, selon moi, la dignité.

Je ne suis pas une révolutionnaire romantique. Je ne crois pas aux lendemains qui chantent, ni aux luttes magnifiées comme dans certains films dit sociaux. Mais je crois en la joie, au désir, au rire. Bien sûr, j’entends les sceptiques : « Tu crois que ça servira à quelque chose ? », « Tu es naïve ». Ces phrases reviennent souvent, avec leur petite dose de mépris. Mais c’est oublier que les moteurs de l’histoire ne sont pas seulement la résignation et le calcul. Il y a aussi l’envie partagée de relever la tête ensemble. C’est déjà une victoire, même provisoire. Et sans cette énergie, rien ne commence jamais.

Alors, oui, il y a des réserves. Hier soir, je dînais chez un couple d’amis très proches. Dans la discussion, la copine nous dit : « Moi, je ne me sens pas légitime. Mon pouvoir d’achat tient à peu près ». J’entends son doute, sincère. « Et le sens de ton travail ? Tes rêves ? Ta fatigue ? ». La vérité, c’est que nous sommes tous concernés, même quand nos fins de mois tiennent debout. Ce qui est attaqué, ce n’est pas seulement le portefeuille : c’est la dignité, la possibilité de se projeter dans un avenir commun.

Contrairement à ce que certain·es pourraient penser et dire, les organisations politiques et syndicales ne sont pas rejetées en bloc, en tout cas pas à l’AG val-de-marnaise à laquelle j’ai assisté.

Sans doute, les organisations politiques que je connais mieux que les structures syndicales pâtissent de leurs coté « nous soutenons » comme pour dire, « nous restons en périphérie ». Combien de fois en manifestation, je me suis retrouvée à tenir le « point fixe » de mon parti politique en regardant les manifestants défiler ? Combien de fois je me suis dit qu’on était ridicules, plantés sur le côté, avec nos tracts, à regarder le train passer (j’ai volontairement évité une comparaison bovine) ? Cette distance réduit le mouvement à un spectacle. Ce dont nous avons besoin, c’est de présence, d’action, que tout le monde marche et participe ensemble et pleinement.

Sans aucun mépris, ni condescendance, j’espère, je veux leur dire : rejoignez le mouvement, pas pour applaudir depuis la tribune, mais pour être ce mouvement lui-même, écouter, débattre, décider, discuter dans les jardins, agir en commun. Ce mouvement peut avoir la vie, la faim d’unir, la diversité, l’imprévisible – quoi de plus puissant ? Et si les organisations s’y fondent pleinement, ce n’est pas une faiblesse, c’est une chance.

On m’a aussi dit : « ce sont des gauchos ». Je suis moins indulgente, je pense, à cette remarque et ne répond pas par un « Et donc ? ». Elle reflète tellement, pour moi, un vieux logiciel de pensée, basé sur la peur et les étiquettes faciles et qui, vite, devient méprisant des colères et des expériences qui veulent s’exprimer. Balayer tout cela d’un « ce sont des gauchos » revient à rester prisonnier·e des catégories du passé. Ça fait longtemps que ces clivages traditionnels auraient dû être balayés.  

J’entends aussi les discours de gauche que je trouve un tantinet moralisateurs : « il faut être sérieux », « ne pas donner de faux espoirs », « respecter ce qui se fait », « être dans les cadres ». Comme si la raison appartenait à quelques-uns. Comme si les collectifs n’étaient pas sérieux par nature. Comme si la résignation était synonyme de maturité et de sagesse.

Pour moi, c’est l’inverse : la joie, le rire, le désir, l’imagination, l’irrévérence, tout cela est profondément sérieux. C’est ce qui peut rendre l’espoir et donc un mouvement durable.

Derrière les revendications concrètes, il y a une exigence : ne plus être traités comme des variables d’ajustement. Une envie de faire commun, une exigence partagée de dignité, malgré les différences de parcours. C’est ce qui reliait les interventions à Ivry : une mosaïque d’expériences, de colères, de propositions, qui refusent clairement les logiques racistes et réactionnaires. Une mosaïque où la résignation se fissure, où l’on découvre qu’on n’est pas seuls, où la joie militante refait surface. Voilà ce que j’ai vu dans ce parc.

Ça donne envie, parce que c’est joyeux, militant, collectif – c’est de la vie. La suite ? « C’est quoi les actions prévues ? », « Et après le 10, vous allez faire quoi ? »… Eh bien je ne sais pas, viens et on verra ensemble.


Image d’illustration : « Grande manifestation du 6 avril 2023 contre la retraite à 64 ans », photographie du 6 avril 2023 par Jeanne Menjoulet (CC BY 2.0)

Shares

fr_FRFrançais