L’horreur et l’exploitation de l’horreur

la silhoutte d'un homme tenant un couteau

Par Patrick Le Hyaric.

Cet article du 17 juin 2023 est extrait de la lettre hebdomadaire de Patrick Le Hyaric. Cliquez ici pour lire la lettre de cette semaine en intégralité et ici pour vous y abonner.

Annecy et avec elle la France entière a été fortement ébranlée par l’horreur, l’indicible, l’incompréhensible. Des petits enfants attaqués, poignardés par un homme âgé de 31 ans, lui-même père de famille.

Un homme poussé et égaré sur les routes de l’exil depuis sa Syrie natale pour fuir les horreurs de la guerre dont il était l’un des soldats.

Le malheur frappe six familles à qui nous apportons notre pleine solidarité, notre affection et nos souhaits de meilleurs rétablissements. Tout en sachant que les douleurs dans les chairs comme dans les esprits ne s’effaceront pas avant longtemps.

Poignarder l’innocence, c’est poignarder l’avenir.

Il est bien que ce criminel ait pu être arrêté et déféré devant la justice. Son procès permettra sans doute d’écarter les manipulations et les amalgames, notamment le lien malhonnête entre droit d’asile et l’acte d’un forcené.

Comme après chaque drame désormais, jusqu’à l’abjection, une cohorte de responsables politiques, de la présidente du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale en passant par le sinistre Ciotti, voyagent dans le même wagon-lit poisseux de l’extrême droite avec Le Pen et Zemmour. Comme des rapaces, les uns et les autres se sont jeté sur les torrents de larmes causées par la lâcheté d’un homme, pour déverser leur haine et remettre en cause le droit international, le droit d’asile, l’immigration.

Ce fut pour eux, une aubaine pour tenter de faire oublier la loi des 64 ans et les méthodes antidémocratiques déployées pour l’imposer.

« Chaos migratoire » crie le sinistre Ciotti. « Rétrécir le droit d’asile » s’enflamme Le Pen. « Il y a plus important que les conventions internationales, il y a la survie du peuple français » éructe Zemmour tandis que ses amis de Génération identitaire appellent à « une reprise en main virile de notre civilisation ».

Ils ont été déçus que ce criminel ne soit pas musulman. Il se revendique chrétien. Oui, mais alors !… « Un mauvais chrétien » s’est-on exclamé sur Cnews.

Peu importe ! Pour la grande parade des obsédés de la différence, des obnubilés de l’expulsion, c’est un étranger. Certes ! Mais, avant tout, la vérité c’est qu’il est malade mental et que sa demande d’asile lui a été refusée il y a quelques jours. On estime à 40% le nombre de sans domicile fixe souffrant de pathologies psychiatriques. Très peu bénéficie d’une prise en charge et de protection. De la faute à celles et ceux qui surfent sur l’horreur après avoir voté et mis en œuvre tous les plans d’austérité. Les mêmes qui se contre-foutent des trente-cinq millions (oui 35 millions de réfugiés) qui vaquent sur la planète. Ce sont les pays pauvres qui en accueillent quasiment le quart d’entre eux !

Les lugubres propagandistes savent pourtant que plusieurs crimes et de féminicides perpétrés ces derniers jours ne sont pas le fait « d’étrangers » en Bretagne, en Vendée et ailleurs.

Ces discours ont libéré à Annecy la fachosphère dans la rue, menaçant le maire de la ville et la présidente de la communauté d’agglomération, la Ligue des droits de l’Homme et les associations de solidarité.

La stratégie des extrêmes droites est de travailler la déraison, de jouer sur les peurs pour mieux cacher leur mission fondamentale : servir de bouée de sauvetage au capitalisme exploiteur, diviseur, aliénant en désignant « l’autre », l’immigré, l’enfant d’immigrés même s’il est Français, l’étranger comme le responsable des malheurs que provoque ce système.

Tout est fait pour cultiver la méfiance, la défiance, les peurs irraisonnées détournant chaque jour un peu plus les yeux et les esprits des valeurs éthiques, sociales et solidaires qui fondent notre civilisation.

C’est ainsi que le spectre politique du gouvernement jusqu’à l’extrême droite procède à une mutation du droit tournant le dos aux politiques d’accueil, au droit d’asile, au regroupement familial, et au bout du compte aux intérêts de la France qui n’a cessé de s’enrichir des apports extérieurs. En envisageant « la déchéance de nationalité, l’ancien président socialiste avait libéré une ignoble voie :

Une dangereuse hybridation des discours des droites, des extrêmes droites, des centres maintenant et d’une partie de ceux qui se réclament de la gauche, est en cours.

Au moment où la faim et la misère reprennent de la vigueur, où les guerres et les conflits ensanglantent les pays où la population est la plus démunie ; au moment où les modifications climatiques accélèrent les migrations de celles et de ceux qui veulent échapper à la mort, la question n’est pas de savoir si on est pour ou contre l’immigration.

L’enjeu fondamental est d’être à la hauteur de l’humanité tout en combattant les véritables tares de nos sociétés : l’exploitation, la précarité, la mise en concurrence, les destructions des services publics.

La question est de savoir si nous allons agir pour bâtir un monde commun où primerait la coopération entre les peuples, la fin du pillage des pays du sud et leur mise sous dépendance. L’immigration n’est pas une problématique nouvelle. On ne peut oublier les déplacements humains au fil des époques et leurs intégrations pour faire société commune malgré des peurs et des appréhensions.

Ce qui s’est passé à Saint-Brevin-les-Pins, avec la démission du maire, aurait pu être l’occasion pour les pouvoirs publics d’organiser un débat serein, raisonné, autour d’un accueil digne et organisé des étrangers et des demandeurs d’asile. Le pouvoir et les grands médias ne l’ont pas voulu, préférant accréditer la thèse d’une violence banalisée contre un maire, comme en subissent tant d’autres. Or, il s’agissait ici d’un projet l’accueil de réfugiés que l’extrême droite veut empêcher par tous les moyens. À l’immense majorité de nos concitoyens qui souffrent, qui peinent, qui ne sont jamais écoutés, nous faisons appel au débat, à la réflexion, a la raison : les demandeurs d’asile ne sont en rien responsable de la pression sur les salaires, la galopante inflation, les meurtrissures contre les services publics, les mépris des puissants, les précarités et insécurité de toutes sortes.

C’est bien l’inaction publique qui crée les problèmes que dénoncent ceux-là mêmes qui ne veulent pas de l’accueil : l’errance, la délinquance, la folie. Rien à voir avec la génétique raciale ou civilisationnelle. Ces maux sont le résultat d’un système économique qui exclut, précarise les travailleurs français et immigrés, leurs enfants mis partout en concurrence.

Il est possible de combiner humanisme, respect, dignité et garantie de la tranquillité publique à condition de ne pas livrer les Français comme les immigrés, à l’insécurité de vie, à la précarité, à la rue. C’est à l’action pour une sécurité humaine pour chacune et chacun, incluant le droit d’asile, la protection humaine et environnementale des personnes qui en ont besoin, qu’il faut s’atteler.

Le respect de nos principes constitutionnels va de pair avec le respect du droit à une vie digne, au respect du droit à l’éducation, au travail, à la culture et au sport, à la santé et à l’alimentation pour toutes et tous. Cela appelle l’application pleine et entière du principe de solidarité.

L’exploitation capitaliste n’a que faire des origines, des religions, de la couleur de peau. Les premiers de corvée, redécouverts par les médias et les pouvoirs durant la pandémie, sont ceux-là même, habitants des quartiers populaires, enfants des travailleurs que depuis les années soixante les gouvernements ont fait venir en France pour travailler dur et renforcer notre pays.

Et le grand patronat profite d’une main-d’œuvre immigrée, sans papiers corvéables à merci, rémunérée au rabais et jetable puisque les gouvernements refusent de la régulariser.

Que le défi soit complexe, nul, ne le nie ! Mais il doit être relevé au nom même de l’intérêt général, au nom des valeurs originelles de la République, au nom de l’humanisme. Il passe par une information exacte, par la fin de la stigmatisation, des discriminations, de l’exclusion et de la précarisation des classes populaires et une partie des classes moyennes. C’est la condition pour refermer les plaies de la violence des fractures sociales.

Nous devons alerter toutes les travailleuses et tous les travailleurs, les citoyennes et les citoyens : le grand clivage n’est pas comme veulent le faire croire la droite extrême et l’extrême droite entre le national et le racial, entre Français et étrangers. Il est entre le capital lucratif, qui exploite toutes les femmes et tous les hommes quelles que soient leurs origines – et la capacité de toutes et tous à faire cause commune pour gagner la souveraineté sur le travail et construire ensemble un monde commun, juste, solidaire, libre, désarmé et en paix.

Je vous conseille la visite de l’excellente nouvelle exposition qui s’ouvre ce 17 juin au Musée national de l’immigration rue Daumesnil à Paris.

Lire aussi en complément mon livre « Et nos frères pourtant », aux Éditions de l’Humanité (accès à la boutique de L’Humanité)

Image par Intelligence Artificielle.


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