EN DÉBAT. Le communisme à l’épreuve du moment politique


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Nous publions ce texte de Dominique Misslin, militant communiste à Ivry-sur-Seine, à propos du texte alternatif « Communistes à l’offensive – Pour battre l’extrême droite et ouvrir l’espoir », présenté pour le 40ᵉ congrès du Parti communiste français.

Dans le paysage souvent routinier des textes de congrès, saturés de formules attendues et d’équilibres internes, le document intitulé « Communistes à l’offensive – Pour battre l’extrême droite et ouvrir l’espoir » présente une singularité qui mérite attention : il part de la conjoncture.

Ce point de départ, en apparence modeste, constitue en réalité son geste théorique principal. Là où nombre de textes d’orientation s’installent d’emblée dans une généralité abstraite — la « crise systémique du capitalisme », la « nécessité du dépassement » — celui-ci choisit de prendre au sérieux la situation politique concrète : la possibilité effective de l’accession au pouvoir du Rassemblement national.

Ce déplacement n’est pas anodin. Il réintroduit une notion que la gauche a souvent perdue de vue : celle de hiérarchie des contradictions. Autrement dit, toutes les dimensions de la crise ne se valent pas politiquement à un moment donné. Et dans la période ouverte, le texte soutient que la contradiction principale n’est pas seulement celle qui oppose capital et travail dans l’abstrait, mais celle qui pourrait voir se traduire, dans l’ordre politique, une radicalisation autoritaire du capitalisme.

Une lecture politique de la crise

Le mérite du texte est ici d’opérer un recentrage. Il ne nie pas la profondeur de la crise du capitalisme ; il en propose une traduction politique. Celle-ci prend la forme d’une hypothèse forte : la crise actuelle ne débouche pas mécaniquement sur une alternative progressiste, mais peut tout aussi bien nourrir des formes autoritaires, nationalistes et xénophobes, soutenues ou tolérées par des fractions du capital.

Le Rassemblement national n’est donc pas appréhendé comme une simple formation protestataire, ni comme une anomalie nationale, mais comme un élément d’une recomposition plus large, où se nouent :
– radicalisation du capitalisme mondialisé
– montée de forces politiques réactionnaires
– offensive idéologique sur les représentations sociales
– et banalisation de la violence politique.

Ce schéma présente une cohérence indéniable. Il permet d’éviter deux écueils symétriques :
celui d’un économisme qui réduirait la crise à ses déterminations structurelles, et celui d’un moralisme qui ferait de l’extrême droite une simple dérive idéologique sans ancrage matériel
.

Le retour de la question stratégique

Mais c’est peut-être ailleurs que réside l’apport le plus significatif du texte : dans sa tentative de redéfinir la stratégie.

La thèse centrale peut se formuler ainsi : aucune réponse politique crédible ne peut émerger sans une remise en mouvement des classes populaires elles-mêmes. Ce que le texte nomme la « primauté du mouvement populaire » ne relève pas d’une simple rhétorique militante ; il s’agit d’un positionnement stratégique.

Contre une vision étroitement institutionnelle de la politique, centrée sur les échéances électorales et les combinaisons d’appareils, le texte réaffirme une idée classique du mouvement ouvrier : la transformation sociale suppose la constitution d’un sujet collectif capable de porter une alternative.

Cette position a des conséquences concrètes. Elle conduit à relativiser la centralité de la candidature présidentielle comme point de départ de la stratégie, pour insister au contraire sur la construction d’un rapport de forces social et politique plus large, dont l’élection ne serait qu’un moment.

Il y a là une tentative de sortir de l’impasse dans laquelle la gauche française se trouve depuis plusieurs cycles électoraux : oscillant entre la dispersion des candidatures de témoignage et l’unité formelle sans ancrage social réel.

Un communisme comme processus

Sur le plan théorique, le texte propose également une inflexion intéressante dans la définition du communisme.

Plutôt que de le penser comme un état final ou comme une étape historiquement codifiée, il reprend — explicitement — la formulation de Karl Marx : le communisme comme « mouvement réel ».

Cette conception présente un double avantage. D’une part, elle rompt avec une vision téléologique qui a souvent figé le discours communiste dans une succession d’étapes abstraites. D’autre part, elle permet d’inscrire le projet communiste dans des pratiques déjà existantes : services publics, conquêtes sociales, formes d’appropriation collective.

Le communisme n’est plus alors un horizon lointain, mais une dynamique immanente aux luttes.

Cependant, cette ouverture théorique a son revers : elle tend parfois à produire un certain flou. À vouloir éviter la rigidité des modèles, le texte peine à préciser les médiations concrètes qui permettraient de passer du mouvement à la transformation structurelle.

Une analyse encore incomplète du capitalisme contemporain

C’est sans doute sur ce point que le texte révèle sa principale limite.

S’il identifie la radicalisation du capitalisme, il n’en analyse pas suffisamment les mutations profondes. Or celles-ci sont déterminantes pour penser les formes contemporaines de la lutte de classes.

Le capitalisme actuel ne se réduit plus à l’exploitation industrielle classique. Il est traversé par des transformations majeures :
– montée du capitalisme de plateforme, avec des entreprises comme Amazon ou Uber
– développement du capitalisme de surveillance, théorisé par Shoshana Zuboff, fondé sur l’exploitation des données
– extension de ce que certains nomment le capitalisme cognitif, dans lequel la production repose sur la connaissance et la coopération sociale.

Ces évolutions prolongent une tendance déjà identifiée par Marx : la subsomption croissante de la vie sociale par le capital. Autrement dit, le capitalisme ne se contente plus d’organiser la production ; il tend à intégrer l’ensemble des activités humaines dans ses logiques d’accumulation.

Cette transformation a des conséquences politiques majeures : fragmentation du salariat, individualisation des trajectoires, affaiblissement des collectifs de travail. Elle rend plus difficile la constitution d’un sujet politique unifié.

Or le texte, tout en insistant sur la nécessité du mouvement populaire, n’explore pas suffisamment ces conditions nouvelles de sa formation.

L’énigme du vote populaire pour l’extrême droite

De la même manière, l’analyse du Rassemblement national, bien que pertinente dans sa dimension structurelle, reste partiellement inachevée.

Le texte identifie correctement les logiques de classe à l’œuvre, les soutiens dont bénéficie ce parti, ainsi que son inscription dans une dynamique internationale. Mais il interroge moins profondément les raisons de son implantation dans les classes populaires.

Or c’est là une question décisive. Elle ne peut être résolue par la seule dénonciation idéologique. Elle suppose une analyse fine :
– des transformations du travail
– du sentiment de déclassement
– de la crise des médiations politiques
et de la bataille culturelle menée depuis plusieurs décennies.

Sans cette élucidation, le risque est de penser l’alternative en termes exclusivement volontaristes, sans prendre pleinement la mesure des obstacles.

Le rassemblement comme horizon et comme problème

Enfin, la stratégie de rassemblement proposée par le texte constitue à la fois sa force et sa fragilité.

Elle repose sur une intuition juste : aucune force politique, isolément, n’est aujourd’hui en mesure de construire une alternative majoritaire. D’où la nécessité de convergences larges, sociales et politiques. Mais cette nécessité ne suffit pas à en garantir la possibilité.

Le texte sous-estime peut-être les contraintes qui pèsent sur un tel processus :
logiques d’appareils, présidentialisation de la vie politique, fragmentation idéologique de la gauche. Autrement dit, il indique une direction stratégique pertinente, mais sans en expliciter pleinement les conditions de réalisation.

Une contribution ouverte

Au total, ce texte alternatif présente un intérêt réel. Il se distingue par :
– sa capacité à saisir la dimension politique immédiate de la crise
– son effort pour réarticuler stratégie et mouvement populaire
– et sa tentative de repenser le communisme comme processus.

Mais il laisse ouvertes plusieurs questions décisives :
– celle des transformations contemporaines du capitalisme
– celle des formes actuelles de la lutte de classes
– celle des conditions concrètes du rassemblement
– et celle de la bataille culturelle.

En ce sens, il ne constitue pas un point d’aboutissement, mais une contribution stimulante à un débat plus large. Car la question qui traverse aujourd’hui l’ensemble des forces communistes peut se formuler ainsi : comment reconstruire une capacité de transformation dans un capitalisme profondément reconfiguré, tout en faisant face à une menace politique immédiate d’une intensité inédite ?

C’est à cette articulation entre analyse de long terme et stratégie de court terme que ce texte invite, sans encore la résoudre pleinement.


Image d’illustration : « Manif contre la réforme des retraites du 12 octobre », photographie du 12 octobre 2010 par PCF Bourges (CC BY-NC-SA 2.0)

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