Venezuela, Palestine, Cuba, Groenland : l’urgence de rupture en Europe


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Cet article du 12 janvier 2026 est tiré de la lettre de Patrick le Hyaric. Cliquez here pour y accéder et ici pour vous abonner.

Les grands discours de chefs d’État européens, à commencer par le président Macron, sur « l’Europe forte » ou « l’Europe puissance » se révèlent n’être que d’avariés gargarismes.

Le refus de la condamnation du rapt du président Maduro par les États-Unis, après les silences complices ou l’approbation de la colonisation israélienne de la Palestine et la poursuite de la guerre éliminant la population de Gaza, le silence qui pèse sur les menaces contre Cuba ou la Colombie  est une caution de plus à un monde sanglant où la force remplace le droit. Ces approbations, ces complicités, ces silences contre le viol de la charte des Nations Unies rendent impuissantes les institutions européennes. Les mots faux, mille fois répétés, « alliés des États-Unis » ne sont qu’un voile qui cache une vassalisation mortifère.

Des fractions de la haute bourgeoisie et des porte-voix des forces du capital européen commencent à s’en inquiéter, mais refusent de tirer les conclusions des impasses actuelles.

Ainsi le rapport de l’ancien président du conseil italien, puis de la Banque centrale européenne, M. Draghi  a alerté il y a plusieurs mois sur « la menace existentielle* » qui pèse sur l’actuelle construction européenne, sans remettre en cause ses fondements.

Le dogmatique concept de « marché ouvert où la concurrence est libre », alors que tous les continents se protègent est devenu l’autoroute par laquelle à coups de délocalisations, de spéculations et de fluctuations monétaires  L’Europe est dépouillée de ses atouts industriels et agricoles. Et la conception de la défense comme pilier européen de l’OTAN, soit l’inféodation aux desiderata de l’imperium, empêche l’Union européenne d’agir pour faire cesser des guerres comme on le voit en Ukraine, à Gaza et ailleurs.

 Voilà qui conduit les dirigeants européens à n’utiliser aucun instrument « anti-coercition » pourtant à leur disposition vis-à-vis des mastodontes américains. C’est ainsi que les dirigeants européens sapent la crédibilité des institutions européennes et maintenant laissent contester le projet même d’organisation continentale coopérative.

Source d’inspiration du droit international, l’Europe serait « forte » si elle se portait  à la pointe de la défense du droit, de son utilisation et de la valorisation de L’ONU. Cela lui donnerait une force considérable et lui donnerait une aura positive auprès des peuples et de la majorité des États membres de l’Assemblée générale des Nations Unies. Une attitude politique qui, du même coup encourageraient les forces démocrates et progressistes aux Etats-Unis dans leurs combats contre Trump.

Or, L’UE se décrédibilise de plus en plus, trahissant les valeurs qu’elle prétend défendre et en s’affranchissant de plus en plus des textes internationaux dont elle est signataire : politique migratoire inhumaine et volonté désormais de renvoyer des migrants vers des pays lointains ; accompagnement de la politique de purification ethnique que mène Israël en Palestine ; silence face aux crimes de guerre, crimes contre l’Humanité et présomption de crime de génocide perpétrés par ce pays dirigé par une extrême droite décomplexée ; soumission à la guerre commerciale et monétaire menée par le capitalisme nord-américain ; réponse positive aux demandes trumpiste de démantèlement de tous les lieux de régulation de l’espace numérique et des protections commerciales et environnementales, dont les dispositifs du pacte vert européen.

Le sommet du ridicule de cette vassalisation a été atteint avec ce déplacement au cœur de l’été dernier de l’aristocrate Mme Von Der Leyen sur le terrain de golf écossais de D. Trump pour accepter l’achat du pétrole et du gaz américains, des armes américaines et un don de plus de 600 milliards de dollars aux États-Unis pour conforter leurs industries après la piètre acceptation au sommet de L’OTAN de consacrer 5 % des richesses produites dans chaque pays membre de l’Union européenne à la course aux armements et son sombre corollaire : « l’économie de guerre ».

C’est la même présidente de la Commission européenne qui a débarqué, avec l’accord d’E. Macron, M. Thierry Breton de la Commission européenne parce qu’il avait entrepris de vouloir garantir les droits des citoyens européens face aux appétits du complexe numérique, et ne dit mot aujourd’hui des nouvelles sanctions qui le frappent. Elle ne dit non plus mot des menaces contre des juges de pays européens à la cour pénale internationale ni du chantage fait à des magistrats français à l’occasion du jugement en appel de Mme Le Pen et une cohorte de ses comparses jugées pour détournement de fonds au détriment du Parlement européen.

Cette même Europe soumise qui impose à la Chine des sanctions dictées par le matamore américain, place aujourd’hui nombre de ses petites entreprises et d’agriculteurs dans la pire des situations, accélérant sa désindustrialisation et perdant ses capacités de coopération. Et que dire du siphonage de centaines de milliards d’euros de l’épargne européenne au profit du grand capital états-unien et de l’engagement de transférer au moins 600 milliards de dollars dans l’industrie américaine ? Curieusement, les petites chamailleries parlementaires sur le budget n’abordent jamais ces enjeux cruciaux qui ont pourtant à voir avec la capacité de l’Europe et de La France de conserver leur souveraineté.

Du discours de JD. Vance à Munich en février 2024 au programme pour « la stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique » prévaut sur une même orientation agressive : d’un même pas, sont accélérés le nationalisme et l’expansionnisme territorial, l’objectif de contrôle de « l’hémisphère nord » et de détruire tout projet de coopération européenne.

Une version longue*** du document de « stratégie de sécurité nationale » révélée par le site américain « Défense-One » est d’autant plus inquiétante qu’elle est encore plus précise. On peut y lire la volonté de démanteler le projet des Brics+ et l’Union européenne et de remplacer le G7 ou le G 20 par un nouvel instrument dénommé le « Core 5 » composé des États-Unis, de la Chine, de la Russie, de l’Inde et du Japon pour une sorte de partage des zones d’influence en excluant tous les pays de l’Union européenne, ceux  du continent africain ou de grandes nations comme le Mexique et le Brésil. Il projette, noir sur blanc, de faire rompre rapidement quatre États membres de l’Union européenne qui « combattraient l’immigration et défendraient la liberté d’expression » : l’Italie, l’Autriche, la Hongrie, la Pologne. Cette orientation s’accompagne du soutien aux partis « voulant rétablir les valeurs traditionnelles » soit les extrêmes droites.

Le projet mondial de l’internationale réactionnaire et fascisante n’est donc pas secret. Il se met en œuvre. Il doit ardemment nous interroger sur le monde dans lequel nous nous réveillerons demain si nous n’organisons pas la riposte.

La visée trumpo-fascisante est une  conception fantasmée d’une nation blanche, sans immigration, refusant le multiculturalisme. C’est, pour une part, à ce titre que l’Europe est sous les feux des critiques car prétendument vouée à « un effacement civilisationnel ». Son grand tort ? Avec tout l’Occident, elle aurait renoncé à ses empires et à ses colonies tout en accueillant après la Seconde Guerre mondiale les ressortissants de ses anciennes dépendances.

La guerre intra-capitaliste ne fait aucun cadeau. Il s’agit pour l’imperium nord-américain d’expulser les impérialismes européens du club des grandes puissances mondiales pour en faire des périphéries et de simples protectorats. Les fondements mêmes d’une construction européenne ultra-libérale ouvre cette possibilité. Les faiblesses endémiques d’une construction technocratique, en dehors et contre les peuples, permettent la violence de cette offensive, alors qu’une union des peuples et des nations coopératives et solidaires, souveraines et associées, libérerait les forces de la création, de la recherche et du travail pour des progrès de civilisation. Car il ne faut pas s’y méprendre, l’autre objectif trumpien, fer de lance des intérêts des hautes bourgeoisies mondiales, est la destruction des conquis sociaux et démocratiques, civilisationnels, culturels résultant des luttes des classes au sein des pays européens et du rôle qui y ont exercé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale les partis communistes, souvent avec des forces socialistes, syndicales et autres mouvements progressistes. Ces conquis sont considérés aujourd’hui comme dangereux à la Maison-Blanche comme au Kremlin.

Il est urgent que les peuples brandissent haut flambeau de la paix pour obtenir un projet de paix durable en Ukraine, mais aussi pour empêcher un sordide troc ou le laisser-faire permettrait aux Américains de faire main basse sur le Groenland pendant que la guerre russe s’élargirait aux pays Baltes. La géopolitique du Far-West doit être remplacée par une mobilisation des peuples pour construire une solide architecture de sécurité commune sur tous les continents, européens respectant la souveraineté de tous, tout en étant ouverte à de nouveaux types de coopérations pour le bien-être humain et l’environnement.

Il n’y a pas d’Europe forte, respectée, utile aux travailleuses et aux travailleurs, aux peuples, au-delà même de ses frontières, sans des institutions démocratiques défendant pied à pied le droit international, le désarmement et un pacte mondial de sécurité humaine et environnementale globale.

Une construction européenne ne pourra être solide qu’à la condition qu’elle se fonde sur une union coopérative et solidaire des peuples, des travailleurs associés et libres, souverains jusque sur la production, le travail et la création monétaire, cherchant les coopérations fertiles notamment avec les pays du Sud pour des progrès civilisationnels.

L’Europe pourrait devenir un pôle clé, non-aligné d’un monde multipolaire et coopératif, actrice du désarmement notamment nucléaire et de la paix, poussant les feux d’une diplomatie visant à préserver le climat et la biodiversité et porteuse d’une humaine mondialité.

Au lieu de mettre sur pied un programme d’endettement commun pour un plan « réarm-Europe » elle le ferait pour inventer – y compris dans des cadres communs à géométrie choisie – avec les travailleurs de diverses catégories, les chercheurs de nouveaux projets innovants pour une mutation industrielle, agricole, numérique, énergétique, de développement des biotechnologies et une expansion des services publics producteurs d’humanité, particulièrement pour l’éducation, la santé, la recherche, protégée par des mécanismes de préférence européenne.

 Elle ne viendrait pas au secours des pétrodollars, mais pousserait en avant avec les Brics+, le projet d’une monnaie commune mondiale pour un co-développement humain et écologique.

Face aux périls, il appartient à la majorité de celles et ceux qui refusent le chaos que préparent les prédateurs de se parler, de se rencontrer pour se faire entendre jusqu’à l’activation d’une internationale antifasciste solide, capable de mettre en échec la marche du rouleau compresseur contre les droits, les souverainetés des peuples et des citoyens de leur environnement et la paix.


* « menaces existentielles », c’est la qualificatif employé par M Draghi dans son rapport qualifiant la situation de l’UE.

** « Instruments anti coercition » ou instrument de défense commerciale de l’Union européenne votés en 2023(IDC) en lien avec  l’article 122 du traité de Lisbonne (TFUE) visant à dissuader des Etat-tiers d’exercer des pressions commerciales pour des raisons politiques : ce peut être des boycotts,  vient d’être utilisé pour geler les avoirs Russes.

*** « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique » publié le 5 décembre 2025 par l’administration américaine. 

**** publié sur le Site américain spécialisé « Défense One » le 9 décembre 2025.


Image d’illustration : « Gone with the wind », 28 janvier 2015, Theophilos Papadopoulos, licence CC BY-NC-ND 2.0.

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