ÉDITO. Ce que veut la Gen Z française : une nouvelle grammaire pour l’action politique


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Il y a quelque chose de profondément joyeux à voir une nouvelle génération entrer dans la bataille politique. Après des années de mobilisations, de défaites et de rapports de force difficiles avec le pouvoir, ces nouvelles colères font souffler un vent nouveau sur la contestation sociale. Mèmes, battles d’aura, déguisements, mots d’ordre viraux et nouvelles figures militantes : une jeunesse s’empare de la politique avec ses propres codes, son propre langage et sa propre manière d’occuper l’espace public. Cette créativité s’accompagne d’une colère profonde face aux inégalités, à l’absence de perspectives et à un ordre politique qui semble incapable de répondre aux aspirations populaires. Pour celles et ceux qui militent depuis des années, ces mobilisations rappellent une chose essentielle : l’histoire n’est jamais écrite d’avance.

Depuis 2024, des mobilisations de jeunesse ont secoué de nombreux pays, du Bangladesh au Népal, du Maroc à Madagascar, en passant par la Serbie et l’Albanie. Souvent regroupées sous l’étiquette de « Gen Z », elles recouvrent pourtant des réalités politiques, économiques et sociales très différentes. Il serait illusoire d’y voir une génération homogène, animée partout par les mêmes revendications ou les mêmes perspectives. Mais une rupture commune semble se dessiner : pour une partie de la jeunesse mondiale, la promesse d’une vie meilleure portée par le système capitaliste ne tient plus. Ce qui se casse, ce n’est pas seulement la confiance envers tel gouvernement ou telle institution, mais la croyance dans la capacité de l’ordre économique mondial à offrir un avenir désirable.

Dans ces nouvelles mobilisations, les réseaux sociaux occupent une place centrale. Sur TikTok, Instagram, X ou Discord, on ne se contente pas de relayer l’information : on y élabore des récits communs, on y met en partage des expériences vécues et on y produit des lectures politiques du monde. La lutte se mène donc aussi sur le terrain des images et des récits. Ces plateformes deviennent de véritables espaces de créativité politique, où certaines séquences accèdent au rang de références collectives. En France, la formule « Bismillah, c’est les ténèbres », devenue iconique, montre comment une expression peut s’affranchir de son contexte d’origine pour se muer en mème et irriguer une culture numérique partagée. Cette culture donne aux mobilisations une identité visuelle propre, qui favorise leur circulation bien au-delà des cortèges et des rassemblements.

La rapidité de diffusion constitue aussi un enjeu stratégique. Filmer une intervention policière, publier un témoignage avant que les médias ne s’en emparent, faire circuler des scènes de solidarité : autant de gestes qui permettent aux manifestants de construire leur propre récit et de contester celui des médias dominants. Il ne s’agit plus seulement d’occuper la rue, mais de rendre les événements visibles et de peser sur la manière dont ils sont interprétés. Ces pratiques numériques ne s’opposent pas pour autant à l’action de terrain : elles prolongent des formes d’engagement profondément ancrées dans des espaces bien réels, comme les lycées, les universités, les lieux de travail et la rue.

En France, ce sont d’abord les lycées qui se sont embrasés. Cette génération se présente à la fois comme une nouvelle génération politique, résolue à mettre fin à une époque qu’elle rejette, et comme l’héritière des cycles militants qui l’ont précédée. Elle entend reprendre le flambeau des luttes antérieures : celle des Gilets jaunes, dont elle appelle le retour dans la rue, mais aussi celle des mouvements contre les violences policières et les discriminations, ravivés par l’assassinat de Nahel par un policier.

Cet héritage, ces lycéens le réinventent. Leurs formes d’engagement déroutent : organisation sur Snapchat, vidéos et trends humoristiques. Si cette nouvelle génération pointe à juste titre les limites des schémas traditionnels des manifestations syndicales, elle reste attachée aux répertoires d’action déjà bien éprouvés : blocages de lycées, mégaphones, assemblées générales.

Cet héritage ne se limite d’ailleurs pas aux répertoires d’action pacifiques : il s’inscrit aussi dans l’expérience de la confrontation directe. Des attaques contre des commerces aux affrontements directs avec les forces de l’ordre, certaines formes d’action reviennent d’un mouvement à l’autre, tandis que la colère s’accumule et se transforme au fil des mobilisations. Les événements du 17 octobre dernier, comme les Gilets jaunes et les révoltes consécutives à l’assassinat de Nahel, ont fait éclater des colères qui débordent les cadres habituels du mouvement social. Ils ont aussi montré avec quelle rapidité le débat public se déplace vers les affrontements, au risque de reléguer les revendications initiales au second plan.

Pourtant, malgré les divergences stratégiques et la diversité des traditions politiques qui s’engagent dans le mouvement, tout le monde mesure l’enjeu : maintenir la pression. Les jeunes savent très bien dans quel moment politique ils se situent. La lutte contre le Rassemblement national et l’extrême droite structure le mouvement, et tous entendent bien peser sur les prochaines échéances électorales. Là où d’autres soulèvements de la « Gen Z » se sont souvent construits contre les organisations existantes, celui-ci s’adosse d’emblée à elles : syndicats et partis de gauche l’ont appuyé dès les premiers jours, et la gauche radicale en est un interlocuteur naturel.

Reste alors une question décisive, qui nous concerne toutes et tous : ces mobilisations seront-elles en mesure d’ouvrir la voie à une nouvelle Constituante, capable de refonder les institutions et de rendre au peuple le pouvoir de décider de son avenir ? Rien n’est écrit d’avance. Les grèves des travailleurs auront, espérons-le, un rôle décisif à jouer les 30 octobre et 5 novembre : celui de faire converger les colères de la jeunesse et celles des travailleurs, pour donner à la contestation une force collective capable de faire basculer le rapport de force politique. Entre fragmentation, durcissement autoritaire et émancipation collective, l’issue dépendra de notre capacité à unir les luttes et à leur donner une perspective commune. C’est toute notre énergie qu’il faut mettre dans cette bataille : faire de la colère une force politique organisée, des révoltes une révolution victorieuse.


Image d’illustration prise à la manifestation parisienne du 24 octobre 2026 par Jean Paul Romani (phototeque.org)

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