EN DÉBAT. « Voilà ce qu’on gagne à faire pendre des jacobins »


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Alors que le mouvement social issu des mobilisations lycéennes vient de connaître un tournant, Nos Révolutions met en débat la situation politique et stratégique, au travers d’une série de contributions et prises de position contradictoires.


« Voilà ce qu’on gagne à faire pendre des jacobins. À quoi je répliquerai : Il faut en pendre dix mille ou pas un : la Saint-Barthélemy a détruit les protestants en France. »

Macron, apôtre de la pensée complexe, méconnaît pourtant cette leçon simple donnée par le Comte Mosca dans La Chartreuse de Parme. En ne répondant aux lycéens que par le mépris et la répression, il a fait considérablement progresser le niveau de violence dans le pays. Après dix ans de macronisme, la part de gens qui a basculé dans une logique insurrectionnelle est sans commune mesure avec ce que l’on a connu depuis le début de la Ve République.

En détruisant méthodiquement, pour des logiques comptables, ce qui fait le contrat social, il n’est pas étonnant qu’une part croissante de la population le refuse désormais. Malgré ce bilan terrible, le gouvernement continue de sous-estimer la colère qui gronde et de se rendre responsable d’absolument rien dans ce pays !

Maintenant, ça n’enlève en rien la responsabilité de chacun·e.

Nous sommes gouvernés par des nuls, c’est un fait. « Soyons fiers d’être des amateurs »… près de dix ans après, la facture commence à être salée.

Le préfet avait interdit les manifestations dans tout Paris sans s’en donner les moyens. Les black blocs voulaient la confrontation, le 17 octobre, et ils ont été les plus malins. En tenant la place de la République dès midi, ils ont obligé tous les manifestants à se solidariser avec eux. La police a bêtement nassé la place pendant trois heures. Les entrées étaient bloquées alors même que la foule s’amassait. Encerclés, les CRS ont balancé des lacrymogènes à tout va. À 14h15, ils y avaient déjà des cortèges sauvages dans toute la zone. A Strasbourg Saint-Denis, à Arts et Métiers, à Bastille, sur le Canal Saint Martin, pendant que le cortège syndical débutait bien sagement sa déambulation vers le Nord. Il faudra peut être un jour qu’on s’interroge sur notre difficile adaptation à l’imprévu, sans quoi ce seront toujours les modes d’action les plus radicaux qui recruteront le plus lors de journées comme celle d’hier.

L’affluence était folle, du jamais vu depuis une décennie. Hier, le Nord et l’Est parisiens étaient envahis de manifestant·es, et ça a fourni un terrain de jeu idéal pour les black blocs. Mais l’on imagine mal le nombre de ceux qui, non équipés, pas forcément très politisés, se joignent au grand bazar, en entassant ça et là des barrières et des vélos pour empêcher la police de progresser dans les rues ou en criant « ACAB » à chaque coin de rue. On parle de milliers et de milliers de personnes, qu’on peut ajouter aux dizaines de milliers de personnes qui ont défilé, hier, dans des périmètres interdit par la préfecture. Se faire gazer injustement, prendre une charge et devoir détaler sans même comprendre pourquoi, ça crée de la colère et de la frustration. Si l’on a pas lu Weber, on se moque légèrement du « monopole de la violence légitime » dans ces moments là. De ce point de vue là, les black blocs ont finement joué, la préfecture, elle, n’a pas été fine du tout et les forces de police ont été complètement submergées.

Et puis, à mesure que l’après-midi touchait à sa fin, un troisième acteur est venu tirer profit du chaos ambiant à la manière d’un Thénardier. On a vu débouler des petites frappes, en complet de sport noir type Under Armour, venus participer à la bagarre mais principalement contre les vitrines des boutiques de luxe et de fringues de sport. La manifestation avait viré à l’émeute, l’émeute a viré au pillage. Bien évidemment, l’impact d’une boutique Dior pillée, à deux pas de l’Élysée n’est pas le même que celui d’une boutique téléphonie indépendante dévastée à République. La dimension morale non plus. Les images du propriétaire, indo-pakistanais, dévasté et abasourdi devant sa boutique en ruine font mal, tout comme celle du franchisé Micromania de Nice frappé par derrière. Ça n’est pas remettre en cause le capitalisme que de voler en masse des vestes à 900 balles pour les revendre, c’est, au contraire, agir en parfait petit capitaliste. Paris était un buffet, le 17 octobre, et la logique de prédation a attiré une nuée de pillards. Il ne s’agit pas de vikings ou des pirates. C’est le crime organisé. Et à côtés des vrais bandits, il y a les enfants d’une société à l’imaginaire si pauvre, matricés en permanence par la publicité, l’omniprésence du « bling-bling » et la culture de « petites frappes » type Scarface, GTA et clips de gansta rap. Cet apport a permis de faire le poids hier soir, dans la rue, face à la police. Or, le poids politique d’une convergence avec la composante délinquante de cette mobilisation a un coût politique très élevé.

La journée d’hier a été historique à n’en pas douter. Beaucoup ont compris le pouvoir véritable d’une foule. Sur le terrain, évidemment, et dans les manifestations en premier lieu. Il y a quelque chose de grisant à ressentir cette inversion du rapport de force, presque carnavalesque, dans la rue. Sur les plateaux télé, ensuite, où les chroniqueurs sont peu à peu pris à leur propre jeu et finissent par s’effrayer du spectacle qu’ils n’ont cessé de mettre en scène. La bourgeoisie, néanmoins, ne tremble pas et les déclarations de certains leaders d’extrême gauche sont, à ce titre, un peu affligeantes.

Les plateaux télé préparent déjà le terrain et évoquent la possibilité d’interdire la grande manifestation du 5 novembre. Lecornu intime à chacun l’ordre de choisir son camp. « Finie, la nuance » : Mélenchon est voué aux gémonies comme le grand organisateur du chaos global. Il y a tout de même assez peu de chance, néanmoins, que les pitreries de ceux qui nous gouvernent depuis 10 ans ne fonctionnent. La chienlit génère un désir d’ordre dans la population, c’est fait. Et tout le monde voit bien que l’ordre public est une chose que les macronistes sont incapables d’assumer. Une partie du bloc central et de la droite finira donc probablement sa transhumance vers l’extrême droite. Ils n’avaient pas besoin de ça pour gagner mais la séquence n’est pas mauvaise du tout. Entre promesse d’ordre et récit civilisationnel, voilà le Bardella qui fait oublier son passé.

Quant à la gauche, ça dépendra d’elle mais il faudra sortir de la « sidération » et autre opération de tri entre bons et mauvais manifestants. La réalité sociale est ainsi faite, plusieurs forces aux intérêts antagonistes s’y affrontent et si l’on prétend prendre le pouvoir, il faudra bien montrer qu’on est capable de reprendre la rue !

Image par Nos Révolutions

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