Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.
Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (12).
Pourquoi suis-je choisi en cette fin des années soixante pour devenir un des dirigeants d’une des fédérations les plus importantes ? Je ne suis pas ouvrier. Mes premières armes se sont faites dans une ville alors secondaire pour le Parti. Je ne suis pas un “héritier” qui a grandi auprès de dirigeants. Une double raison explique probablement ce choix. D’abord, mon profil correspond tout simplement aux qualités souhaitées pour un cadre de notre organisation. Je devais être suffisamment pugnace, passionné de tout ce qui touchait à la politique, et également conforme aux attentes des tous premiers dirigeants pour vite émerger et m’imposer dans l’appareil. J’emploie la formule “conforme aux attentes” car elle me semble la plus appropriée. Comme dans toutes les organisations pyramidales, mais plus largement dans tous les groupes humains, la hiérarchie des pouvoirs se reproduit à l’identique, ou au moins à peu de choses près. Le ou les responsables d’une organisation choisissent en règle générale pour une promotion une femme ou un homme avec précaution. La préférence va vers celui qui vous ressemble ou dont les qualités supposées sont censées être proches de celles dont vous vous croyez doté.
La seconde raison qui me conduit au secrétariat est la réponse que le Parti souhaite donner aux difficultés qu’il rencontre pour consolider et étendre son influence dans les catégories intellectuelles. La fédération des Hauts de Seine n’est pas un cas particulier. Dans toutes les grandes fédérations, on s’efforce de désigner au sein du collectif dirigeant, un camarade apte à mener cette tâche. C’est l’organigramme de la direction nationale, avec Roland Leroy en charge de ce secteur de travail, qui est reproduit un peu partout. Je dois apparaître comme le permanent le plus en mesure d’assurer la fonction. En devenant membre du secrétariat fédéral en 1970, ma responsabilité s’élargit. Je conserve évidemment sous ma direction tout le secteur de l’enseignement, mais je suis chargé d’assurer notre présence dans toutes les catégories “d’intellectuels” pour reprendre la formule en vogue alors.
Il faut se replacer dans le contexte de ces années pour saisir le sens que nous donnions à cette activité. La France de la fin des années soixante n’a plus grand chose à voir avec le pays de l’après-guerre, surtout dans un département tel que les Hauts-de-Seine. Ce ne sont pas des ouvriers qui arrivent dans les tours de La Défense et l’allongement des études conjugué à la croissance démographique produit une poussée spectaculaire du nombre d’étudiants. Mai 68 est un coup de semonce. Une course pour combler un manque était engagée. Le Parti avait toujours donné beaucoup d’importance à l’art, à la science, aux chercheurs. Les dirigeants s’étaient toujours défendus de tout ouvriérisme. Les grands écrivains, les artistes de premier plan, les savants étaient systématiquement mis à l’honneur. Mais, donnée embêtante, l’attention aux personnels de l’enseignement, de la culture, de la recherche, à tous ceux ne détenant pas un capital prestigieux, n’était pas une priorité pour le parti de la classe ouvrière. Il y avait historiquement le sentiment fort que le combat de classe décisif se déroulait sur un autre front. Dans une France encore très rurale, longtemps le monde agricole a eu plus de place dans les projets “d’alliance” que les “travailleurs intellectuels”. L’ensemble du Parti, à la fin des années soixante, est appelé à prendre la mesure des changements survenus.
Bien qu’assez seul dans mon travail, je crois avoir réussi à faire face. J’ai évoqué mon engagement sur les questions de l’école et de l’université, je n’y reviens pas. J’ai poursuivi de 1970 à 1972 mon activité en direction des enseignants du primaire et du secondaire, mais c’est durant cette période que mon attention en direction de la cellule des universitaires de Nanterre, a été la plus forte. J’ai participé alors à toutes leurs réunions et multiplié les contacts personnels avec leurs principaux animateurs. Notre implantation était modeste. Notre nombre d’universitaires communistes a toujours été inférieur à celui qui existait à Orsay, à Jussieu ou à Paris VIII-Vincennes. Aucun de nos camarades ne boudait ma présence. J’étais certes le permanent de la fédération mais il était admis qu’un tel lien s’opère. J’étais très clairement le réceptacle de leurs récriminations. Et ils en avaient ! J’étais là pour défendre la ligne du Parti et argumenter sur le bien-fondé de nos prises de position. Les réunions étaient sereines, nous étions “des gens bien élevés”. J’étais bien évidemment la cible de l’essentiel des critiques mais des différences sérieuses s’exprimaient dans les prises de position des uns et des autres.
Georges Labica et Jean Rony étaient en pointe dans nos controverses. Tous deux étaient brillants. Georges Labica était un philosophe ayant un certain poids dans le monde de la recherche. Sa hantise était une éventuelle dérive opportuniste de droite du Parti. Jean Rony, lui, était un brillant commentateur de la vie politique. Nous dirions aujourd’hui un politiste. Ce terme n’était pas employé alors. Spécialiste de l’Italie, Jean avait les yeux braqués sur les mouvements opérés par nos camarades transalpins. Il en était un chaud partisan. La vie de la cellule était donc très agitée intellectuellement. Denise Maldidier, linguiste, était la secrétaire de la cellule et tentait grosso-modo avec mon aide de trouver les synthèses. Simone Roux, Colette Détraz, Régine Robin étaient les participantes les plus présentes dans les débats. Philippe Herzog n’était pas encore là. Jacques Bidet non plus. J’avais naturellement des relations avec nos camarades étudiants mais sans aucune responsabilité dans l’aide à leur apporter. Ceci étant dit, ma nouvelle mission couvrait l’ensemble de notre activité en direction des intellectuels. C’est la raison pour laquelle j’ai évoqué une certaine solitude.
Roland Leroy était peu préoccupé par la vie des fédérations et de ses correspondants départementaux. A l’exception de quelques rencontres lors de soirées théâtrales, je n’ai jamais eu une seule réunion ou discussion avec Roland en deux ans. A vrai dire, je crois que la vie courante du Parti, même si l’itinéraire de Roland avait débuté par une tâche de premier secrétaire départemental au lendemain de la guerre, était le dernier de ses soucis. Quelques mots tout de même sur cette personnalité hors-norme. J’ai eu bien après des relations assez suivies avec Roland dans un grand climat de complicités militantes et de franchise. Certains de ses proches le présentaient, lorsque Waldeck Rochet se trouva hors d’état de continuer son mandat, comme une alternative éventuelle au poste de secrétaire général adjoint, poste qui revint à Georges Marchais. Je pense que cette hypothèse n’a pas de fondement et que l’éventuelle succession avait été tranchée au moins deux ans avant l’accident de santé de Waldeck. Il y aurait eu, semble-t-il, quelques réticences au mitan des années soixante sur l’ascension progressive de Georges. J’ai le témoignage que me fit ces dernières années René Piquet, benjamin du secrétariat national depuis le 17ème Congrès. Selon lui, Benoît Frachon, relayant le sentiment d’autres syndicalistes aurait émis des réserves auprès de Waldeck sur le choix comme éventuel second de Georges Marchais et préférait une phase de transition avec Etienne Fajon comme successeur. Mais l’histoire a eu le cours que l’on connaît. Pour en revenir à Roland, je peux témoigner qu’il fut, par son talent et sa vivacité d’esprit, un des grands témoins de l’Histoire du Parti durant soixante ans. L’homme était séduisant, charmant, mais avait aussi la dent dure plus souvent qu’à son tour. Prenant de l’âge, il est souvent revenu sur sa vie et celle du parti dans ses écrits. Il s’est crédité volontiers et un peu facilement de vertus visionnaires qui auraient manqué à d’autres. Je fais cette remarque avec malice mais sans méchanceté. J’ai suffisamment aimé le personnage pour éviter tout contentieux sur les traces qu’il nous a laissées.
Mon élection au secrétariat fédéral m’avait donné plus d’autorité. Que me reste-t-il à l’esprit de ce que nous avons entrepris ? Ma première préoccupation, du même niveau que celle que je portais envers le corps enseignant, était de mieux nous adresser aux techniciens, ingénieurs et cadres. C’était présenté comme une priorité à l’échelle nationale. Leur place de plus en plus grande dans les processus de production induisait que l’essentiel de nos efforts devait leur être consacré. Longtemps cette activité politique a relevé du secteur des intellectuels. Il suffit de se plonger dans nos textes de congrès pour saisir les attendus de ce dispositif. Ce n’était pas évident. Pourquoi classer les techniciens parmi les intellectuels et en exclure les ouvriers professionnels? Cela conduisait à quelques débats sibyllins. Devait-on désigner ces catégories sous l’appellation ITC ou ICT, l’ordre des lettres pensions-nous ayant son importance.
L’activité quotidienne du parti trancha la question mais assez tard. Il fallut attendre une dizaine d’années pour que la direction nationale décide avec raison que cette activité relevait du secteur de la vie aux entreprises et non du secteur des intellectuels mais nous n’en étions pas là au début des années soixante-dix. Nous eûmes du mal dans les faits à avoir une activité soutenue en leur direction. Et ce n’était pas faute de volonté. Les secrétaires de section d’entreprise étaient d’accord, mais le dialogue avec les ingénieurs et cadres n’était pas concrètement leur premier souci. Nous avions dans chacune de ces concentrations quelques camarades de grande valeur. Nos efforts eurent un certain écho parmi la frange progressiste des ingénieurs, des cadres et des chercheurs de grands organismes publics. Mais, pour être franc, seulement vers une poignée d’entre eux. Nous avions réussi à mobiliser quelques dizaines de communistes, des camarades le plus souvent issus de grandes écoles, privés de parole sur leurs lieux de travail car prisonniers de leur positionnement hiérarchique. Ils prenaient plaisir à débattre des mutations de leurs métiers. J’assistais à ces réunions et c’était le plus souvent passionnant, mais de peu d’effets sur la vie départementale. Toutefois, l’influence que ces camarades eurent sur les messages que nous produisions chez Dassault, à l’ONERA, au CEA, à l’Observatoire et au CNRS de Meudon et bien entendu à EDF, n’a pas été négligeable. Le comité central avait créé une revue fort bien faite, ITC, qui servait de point d’appui au débat.
Joë Metzger, un cadre politique de notre département, était l’animateur de cette revue. Il avait un pied au comité central, un pied chez nous comme membre du comité fédéral. Je livre une anecdote dont il est l’objet mais non l’instigateur. Au début 1973 s’est tenu le 20ème congrès du Parti. Notre conférence fédérale devait présenter ses candidats au comité central. La direction nationale fit savoir que peu de nouveaux dirigeants des Hauts-de-Seine seraient retenus car le département était déjà largement surreprésenté. Je crois que onze camarades avaient été élus ou réélus au précédent congrès. Le secrétariat national, sous l’influence probable de Leroy, nous fit tout de même comprendre que l’ajout de Metzger à la liste était souhaité. Joë n’avait pas une très grande aura dans le département. Sa présence dans nos instances connaissait quelques éclipses et ses responsabilités en direction des ingénieurs et cadres n’étaient malheureusement pas un atout auprès des plus “ouvriéristes” de nos cadres. Gaston Plissonnier, craignant quelques grognements avec Joë comme seul nouveau candidat, demanda à notre secrétariat l’ajout de ma candidature à celle de Metzger, ma jeunesse et ma grande présence dans la vie régulière de nos instances pouvant mieux faire comprendre le désir de la direction nationale sortante de s’ouvrir à de nouveaux profils de militants. L’opération n’était en réalité qu’un leurre, et Gaston, très crûment, me l’avoua dès mon acceptation en me remerciant et en me précisant que je ne serai pas retenu. C’est ce qui s’est passé une semaine plus tard à Saint-Ouen. J’eus pour lot de consolation d’être choisi pour participer à la commission de la résolution.
Quelle fut notre activité auprès des autres catégories d’intellectuels ? En réalité nous avions des ambitions modestes. Il s’agissait avant tout de marquer auprès des médecins, avocats ou architectes, tout l’intérêt et la considération que notre direction leur portait, en sachant qu’ils n’étaient pas en situation de mener départementalement un débat d’idées auprès de leurs confrères. Il y a toujours eu un mur entre notre Parti et les professions libérales. Mes contacts avec le monde de la culture furent plus intenses. Je ne connaissais alors Ralite que de nom mais son action soutenue auprès des villes à direction communiste portait ses fruits. Les adjoints aux maires chargés de la culture étaient souvent des gens qui comptaient. J’étais porté par ces changements. Je ne crois pas que nous ayons été capables par la suite de réunir au siège de la fédération, alors situé rue Franklin à Nanterre, autant d’acteurs culturels, bibliothécaires, cadres municipaux et animateurs culturels que nous ne le fîmes alors à plusieurs reprises. La plupart d’entre eux venaient de villes que les communistes dirigeaient. Mon but était de stimuler le débat politique mais, c’est un souvenir encore vivace, les présents s’échinaient surtout à contester et refaire la politique culturelle de leur propre ville.
Ma présence à la commission des affaires culturelles du Conseil général, commission prodigue en subventions, favorisait les contacts avec les responsables des compagnies théâtrales. Mais ce ne sont pas ces motivations matérielles qui m’ont conduit alors à multiplier les discussions avec les deux pionniers que les Hauts-de-Seine avaient accueillis à Nanterre et Gennevilliers. J’y trouvais un vif intérêt. Je regrette d’être passé à côté de Malakoff et Guy Kayat. Les Amandiers ont débuté à Nanterre sous chapiteau en 1965 avec une création de Pierre Debauche À Dieu que la guerre est jolie. J’en fus un témoin enthousiaste. Le théâtre est un lieu politique par excellence. J’ai retrouvé trace dans un numéro de l’Éveil d’un des nombreux débats qui se tenaient. Aux côtés du maire se trouve Pierre Bourdieu, jeune intellectuel encore peu connu à l’époque. Pierre Debauche était un homme remarquable qui, arrivé trop tôt ou trop tard, n’a pas été reconnu comme un des principaux acteurs de la décentralisation théâtrale. À tort à mon avis. L’autre forte personnalité de nos scènes théâtrales fut Bernard Sobel. Gennevilliers lui doit beaucoup. Le théâtre de sa création à son développement fut son enfant. Ses premières créations datent des années soixante. Très vite ses talents ont fait de lui, formé à l’école de Brecht à Berlin, un “maître” incontesté, unanimement reconnu. Sobel était un homme compliqué, désespéré et fascinant. Il transmettait dans le même discours sinistrose et enthousiasme. Bernard étant membre du parti et de surcroît conseiller municipal de Gennevilliers, je n’ai jamais cessé d’avoir un dialogue fructueux avec lui. En réalité, je l’ai surtout beaucoup écouté, sa pensée riche mais déroutante ne se prêtant pas aux échanges réciproques. J’ai appris des tas de choses à chaque rencontre. Malheureusement, dans les deux institutions théâtrales, celle de Nanterre comme celle de Gennevilliers, les contacts sont restés au sommet de l’institution. Nous n’avons jamais pu avoir un travail politique avec les personnels artistiques et techniques de ces lieux. Se contenter de bonnes relations avec les “stars” du monde du spectacle vivant, et croire par là que nos messages sont entendus, est un défaut dont nous ne nous sommes jamais vraiment débarrassés.
Une belle épreuve sur Rueil, les élections municipales de 1971
Les élections municipales de 1971 à Rueil, sont un de mes meilleurs souvenirs militants. Elles disent beaucoup de choses sur nos ambitions électives, notre résilience et nos efforts d’ouverture. Mais je commence par élargir mon propos au département.
On sait la place que les scrutins municipaux occupent dans la vie des citoyens. Ce n’est pas pour rien que le maire passe pour le “politique” préféré des électeurs. Perdre ou conquérir la direction d’une commune est capital dans la stratégie des partis. C’était vrai hier comme aujourd’hui. Aujourd’hui, les maires ont acquis une autonomie à peu près totale dans le choix de leur stratégie électorale et dans les compositions de leurs listes. C’est aux directions politiques régionales ou nationales de s’adapter ou non à leurs choix. Rares sont les maires sortants qui attendent le feu vert d’une instance dont ils sont pourtant proches. Les maires communistes ou apparentés n’échappent pas à la règle, et sont seuls “maîtres à bord”. Il n’en allait pas de même jadis. Dans les Hauts-de-Seine, l’instance fédérale décidait du cadre général, de la stratégie à adopter dans les alliances puis des équilibres à atteindre et respecter avec les autres forces politiques. Les maires et responsables de villes étaient consultés et associés en amont aux démarches à entreprendre mais constituaient ensuite un bloc uni avant la mise en musique de l’accord obtenu.
Une solidarité liait les trente-six villes du département. Un maire communiste ne signait pas un accord avant que les rapports de forces n’aient été établis départementalement. J’étais en 1971 aux côtés de Lucien Lanternier et de Pierre Sotura dans la délégation chargée de négocier avec les autres partis de gauche, pour l’essentiel avec le parti socialiste, les accords ville par ville, actant la place de chacun. Robert Pontillon menait la négociation chez notre partenaire. Les négociations étaient serrées. D’élection en élection le même processus se reproduira. J’y reviendrai plus loin dans mon récit lorsque je fus conduit à assumer la première responsabilité dans la conduite des débats. Je pense que nous étions arrivés à boucler pour ce scrutin les contours d’un accord dans presque toutes les villes. Robert Pontillon était un proche de Pierre Mauroy et un partisan du rapprochement scellé entre une partie des caciques de la SFIO et François Mitterrand. Le choix tactique et stratégique d’une nécessaire union à gauche en découlait. La constitution de listes d’union et d’une participation pluraliste aux bureaux municipaux furent retenues pour toutes les villes à direction communiste. Il en fut de même pour Suresnes et Châtenay-Malabry. Le maire de Clichy avait dû, fidèle à l’ancienne ligne, refuser tout accord. Je rappelle que le choix de “l’union de la gauche” était récent pour le parti socialiste. Ces négociations se déroulent avant le Congrès d’Epinay. L’accord prévoyait une configuration identique en cas de victoire pour toutes les villes dirigées par un maire de droite. Une analyse fine de l’application de cet accord départemental reste bien entendu à vérifier au cas par cas à partir des archives. Il y avait du côté socialiste le discours officiel et bien entendu la persistance de manœuvres. Rueil en fut un bel exemple.
Départementalement, le parti socialiste jurait ses grands dieux qu’il n’existait aucune raison pour que l’union ne se fasse pas à Rueil, et cela sur les bases prévues. L’accord départemental nous attribuait la responsabilité de “tirer” la liste. Dans les faits, il en alla autrement. La situation sur la ville était loin d’être figée. La droite n’était pas homogène. Nous avions d’un côté un maire “très vieille droite”, totalement démonétisé. De l’autre côté un député, Jacques Baumel, président du conseil général, qui se posait en successeur du premier magistrat de la ville. Enfin un conseiller général communiste, certes affaibli par deux défaites aux élections législatives, mais doté d’une fougue de trentenaire et entouré d’une équipe dynamique.
La droite mit de côté ses dissensions et se présenta unie. Le maire sortant Marcel Pourtout, isolé dans son camp, accepta de figurer en seconde position derrière Baumel. La division fut à gauche. Contrairement à 1965, la gauche non communiste essaya de faire de la compétition locale un laboratoire. Le modèle avait été expérimenté avec succès à Grenoble six ans plus tôt. Le principe était simple. Les partis devaient se résoudre à une présence discrète sur la liste, les personnalités mises en valeur devant avant tout être connues par leur place dans la société civile. Le parti communiste n’était pas rejeté mais appelé, au nom de l’efficacité, à laisser à d’autres la conduite du combat. Le noyau, qui s’était constitué pour cette OPA sur la ville, était un petit groupe d’amis, médecins, cadres supérieurs, avocats, chercheurs, militants catholiques, ayant des responsabilités dans des mouvements de parents d’élèves, dans des associations de quartiers, dans les cercles paroissiaux. Ces gens avaient de l’influence et du talent. Les principaux animateurs de cette nouvelle donne politique prétendaient être en mesure de faire basculer politiquement la ville. Leur porte-parole et candidat pour être maire était Christian Tamalet. Leur opération avait été rondement menée. Tous les courants de gauche, anciens SFIO et rocardiens en tête ainsi que nos anciens colistiers de 1965, avaient donné leur accord. L’ouverture vers les courants centristes avait fonctionné. C’était la “deuxième gauche” avant la lettre. Cette équipe était magnanime et avait daigné dialoguer avec les communistes. Elle proposa d’ouvrir sa liste à nos représentants en me promettant une belle place en cas de victoire. Il faut admettre qu’ils menèrent une belle bataille, constituant un groupe séduisant de candidats et innovant en matière de communication. En d’autres lieux, cette tentative aurait peut-être été gagnante. Ses initiateurs n’avaient d’ailleurs aucun doute sur leur victoire mais ils eurent à faire à forte partie. D’une part, la droite était solide. Baumel avait de l’expérience, et sut, en dépit de la concurrence que ce «groupe d’action communale» ( GAM) exerçait sur les catégories sociales jeunes et aisées, résister au délitement qui aurait pu l’atteindre. D’autre part, notre parti n’avait rien de naïf. Nous étions même retors, coriaces et bien décidés à ne pas tomber dans le piège de l’isolement. Avec mes amis nous fîmes que notre liste, bien que conduite par le conseiller général communiste, l’identification était forte, soit avant tout perçue comme une liste d’union de la gauche.
Nous fîmes adhérer deux amis au parti socialiste, manœuvre que Robert Pontillon, coincé, valida. Durant plusieurs mois, il n’y eut pas de réunions sans que nous ne mettions en valeur nos deux néo-socialistes. L’un deux devint mon second sur la liste. Ce garçon était fort sympathique mais peu politique, et se dispensa une fois l’élection passée de tout engagement. On sait encore aujourd’hui la force du désir d’union, parfois au dépit de tout contenu et de toute clarté. C’était encore plus fort dans les années qui suivirent 1968. Nous devions avant tout éviter d’être taxés de sectarisme. Les séquelles de mai-juin étaient encore vives. Nous fîmes d’un dialogue amical au grand jour avec les responsables du GAM notre règle. Je m’invitais à leurs réunions, j’y étais en général courtoisement accueilli, je prenais la parole, nous y faisions des propositions. Pendant des mois la question d’une hypothétique alliance demeura en attente. Une ou deux listes contre J. Baumel ? Ce fut en réalité un jeu de dupes. L’anti-communisme des personnalités du Gam était trop puissant pour aller à Canossa. Notre implantation dans les milieux populaires de la ville et notre attachement partisan ne pouvaient non plus nous conduire à céder au chantage. Après une bataille épique, ce fut le verdict des urnes. La droite était élue dès le premier tour avec 50,4 %, nous étions second avec 30,7 % et la troisième liste recueillant 18,85 %. Nous étions contents d’avoir conservé notre suprématie à gauche mais conscients que ce serait dorénavant rude sur la ville.
Notre équipe de communistes était dynamique et soudée Deux amis sympathisants, Robert Moreau et Albert Moutenet, deux hommes de qualité, tinrent une belle place ainsi que mes deux principaux colistiers communistes, Renée Pacouret et Marc Lachal. Le plaisir que chacun trouva dans ce combat avait suffisamment marqué les esprits pour que quarante-quatre ans plus tard, le benjamin de la liste, Michel Van Praët, que je n’avais jamais revu en raison de son éloignement des Hauts de Seine et de son désengagement partisan, me fasse signe. Devenu un éminent muséologue – il présida à la naissance de la Grande Galerie de l’Évolution – et de surcroît un membre du conseil national d’éthique, il m’indiqua souhaiter ma présence à sa remise des insignes de chevalier de la Légion d’honneur. Il souligna dans son discours de remerciements, devant une assistance apparemment surprise, tout l’apport pour sa jeune existence de son combat politique en cette année 71 à mes côtés.
Les années écoulées me conduisent à voir aujourd’hui toutes les limites qu’eut cette intense et spectaculaire bataille municipale. Nous étions dynamisés par un militantisme à toute épreuve et nous étions des as de la manœuvre politique. Mais quel était le contenu de cette bataille ? Avions-nous une vision du développement urbain de Rueil? Parlait-on d’environnement avec des exemples concrets ? Étions-nous innovants en matière de démocratie? Que mes seuls souvenirs soient ceux d’âpres polémiques et de coups tordus est significatif. Je ne pense pas que nous ayons été localement bien différents de ce qui se faisait ailleurs. Tout moment électoral était guidé par l’objectif de renforcer nos positions. Tout, pensions-nous, n’était que “politique” dans le sens national et étatique du terme. Imaginer le champ municipal comme un terrain d’expérimentations, un lieu où se construit une hégémonie culturelle, ne nous effleurait pas.
Ces élections permirent au Parti de consolider ses positions dans le pays sans atteindre d’aussi bons résultats que ceux qui suivront en 1977. Dans les Hauts-de-Seine, le Parti conservait la direction des huit villes acquises depuis 1965 et allait en diriger une neuvième avec la conquête de Sèvres. Nous espérions arracher la victoire à Issy-les-Moulineaux et Antony mais les reliquats de l’ancienne SFIO étaient de sérieux obstacles. Les maires déjà en place dans ces deux villes furent une nouvelle fois réélus, en bénéficiant de leur appartenance encore récente au parti de Guy Mollet. Ces notables étaient encore perçus par l’électorat ancien de leurs communes comme des élus appartenant toujours à un parti de gauche. Leur conversion à la droite se fit sous un sigle “bidon” les rattachant à la social-démocratie.
