Séquences d’une vie militante (6) – À fond dans une vie de section


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Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.

Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (5)

À fond dans une vie de section….

J’ai beaucoup évoqué la section de Rueil du Parti. Ce furent pour moi des références incontournables puisque pour l’essentiel le cadre de mes activités politiques. Comment cette section évoluait ? Quels en étaient les animateurs? En 1964, la section de Rueil du Parti a un peu moins de deux cents adhérents. Si ma mémoire est fidèle, ses adhérents se répartissent sur six cellules de quartier. Sept cellules d’entreprises complétaient notre organisation. Nous étions implantés à l’Arsenal, chez Bernard-Moteurs et au Centre Technique Renault, site de la Régie n’ayant alors qu’une concentration modeste de salariés. Ces trois entreprises, qui ont toutes été rasées, se situaient sur le plateau et plus précisément sur le site où le Grand Paris Express arrivera en 2032. Nous étions aussi présents à l’Institut français du pétrole, chez Technip, à EDF, et chez Belin, une entreprise située dans le quartier des Closeaux et qui s’appellera par la suite Schlumberger. La section de Suresnes avait historiquement intégré dans ses effectifs Degrémont, entreprise pourtant géographiquement rueilloise. 

Quels sont les principaux cadres communistes de la section en cette période? Le premier responsable, Jean Morlec, est élu en 1961. Il est membre du comité fédéral de Seine-et-Oise. C’est un technicien de l’Institut français du Pétrole. Jean avait de solides qualités et s’était imposé dans la section à la fin des années cinquante au détriment d’une équipe plus classique.   Son « modernisme” était peu partagé par ses camarades de combat. L’environnement communiste le comprenait mal. C’était un militant à éclipses, mobilisé sur les enjeux au cœur de la vie de l’entreprise mais qui réservait ses week-ends à sa vie personnelle et n’était jamais présent les samedi et dimanche pour les activités de la section. Les critiques allaient donc bon train. Il a dû officiellement conserver sa responsabilité jusqu’au printemps 65. C’est officiellement le moment où je deviens le premier responsable de la ville. Quels sont ceux qui entourent Morlec et moi-même au cours des années 62-66? J’ai en mémoire une équipe jeune, peu féminine et peu expérimentée. En dehors de Morlec, personne n’a eu à un moment ou un autre une responsabilité fédérale. 

La fédération de Seine-et-Oise veillait au suivi de chaque section par un de ses permanents politiques. C’était une pratique générale. Il en était de même partout. La tradition s’est maintenue tant que le parti a disposé des forces nécessaires. Il y avait des “suivis” tatillons et bureaucratiques, d’autres se traduisant par une aide enrichissante. La direction départementale désigna successivement trois camarades pour nous “suivre”, Colette Jobard-Laurin, Mario Urbanet puis Jean Dréan. Je garde un excellent souvenir de ce dernier. Il était d’une fidélité totale à la “ligne” politique définie en haut lieu mais le faisait avec intelligence. Jean Dréan a été membre du comité central et premier responsable de la CGT en Ile de France. 

A partir de l’année 66, la confection d’une rubrique locale dans le journal l’Eveil nous occupa beaucoup. Les élections municipales de l’année précédente avaient mis en valeur notre absence de réflexions spécifiques sur la ville. Nous étions persuadés qu’une rubrique régulière dans un hebdomadaire local ferait l’affaire. Nous arrivions bien à faire paraître quelques articles dans l’hebdo “d’informations locales” rayonnant sur Saint-Germain-en-Laye et sa région, le Courrier Républicain, mais nous voulions plus et mieux. Nous fîmes notre première tentative avec  la Renaissance de Seine-et-Oise, hebdo communiste édité à Argenteuil, mais c’est avec l’Eveil que nous nous mîmes réellement au travail. La date correspond-elle à notre arrivée dans les Hauts-de-Seine à l’automne de la même année? Probablement, mais les archives du journal permettent de le vérifier. Nous eûmes deux pages dans l’Eveil. L’Eveil rayonnait essentiellement sur Nanterre, son siège était commun à celui de la section du parti, mais toutes les villes avoisinantes avaient leur rubrique. Les efforts journalistiques étaient rares mais les pages de Rueil sortaient parfois de la grisaille rédactionnelle. Je glisse dans le récit ce constat après une relecture récente, pour une étude, des numéros parus en 1967 et 1968. La plume acérée de sa principale rédactrice, Renée Pacouret, y était pour beaucoup. Rédiger deux pages hebdomadaires, se rendre à l’imprimerie, suivre jusqu’au bout sur le marbre la réalisation des pages, étaient une rude épreuve. Tout ce travail qui fut très prenant reposa pour l’essentiel sur les épaules de Renée Pacouret et de Gérard Duffour. Il me reste de nombreuses images de mes investissements militants d’alors. Des images à vrai dire très routinières et éreintantes sur la vie de l’organisation, la préparation des fêtes, le soutien à notre presse en maintenant le maximum de tournées de l’Humanité-dimanche, l’organisation au moins deux fois par an d’écoles élémentaires ouvertes aux nouveaux adhérents et aux jeunes sympathisants, les visites au domicile des camarades qu’on voyait peu dans les réunions pour conforter leur engagement et leur remettre leur carte. Je suis loin d’avoir tout bien fait, mais il est certain que je n’ai pas alors ménagé ma peine. 

Je ne sais pas si on peut parler d’un regain de notre influence au cours des années durant lesquelles Waldeck Rochet est secrétaire général du Parti mais un léger sursaut électoral se profilait. Les résultats électoraux ne sont pas la seule traduction de la place qu’une formation politique occupe dans un pays. C’est néanmoins dans le cadre d’une démocratie représentative un bon baromètre. Le Parti a été au sommet de son influence aux lendemains de la seconde guerre mondiale avec 28.26% aux élections législatives de 1946. Il y eut ensuite une régression durant la guerre froide mais le Parti s’était maintenu en 1951 à 25.90% et à 25.89% aux élections de 1956. L’arrivée de De Gaulle provoqua une chute sensible amenant le Parti à 18.90%. Durant ensuite vingt ans, la côte s’établit à environ 20%, de 21.87% en 1962 à 20.61 en 1978. Le niveau le plus haut, atteint lors de la cinquième république, est obtenu en 1967 avec 22.46%. La progression n’était pas considérable mais correspondait assez bien au climat ambiant. A l’époque, j’avais même été déçu du résultat obtenu. Je m’attendais à mieux. En effet l’image de De Gaulle en homme providentiel s’était estompée dans une bonne partie de l’opinion publique. Les élections présidentielles de 1965 avaient été un coup de semonce. Beaucoup de commentateurs considéraient comme possible l’hypothèse d’une perte par le parti gouvernemental de sa majorité absolue à l’Assemblée nationale. La presse faisait alors grand cas de Lecanuet, homme politique très télégénique, le Kennedy français disait-on, placé plus au centre de l’échiquier politique que ne l’était le jeune ministre des finances Giscard d’Estaing. Lecanuet était très atlantiste, ce qui ne devait pas déplaire aux dirigeants de la SFIO.  Il est clair que nous ne faisions localement aucun cadeau ni aux uns, ni aux autres. Le parti gouvernemental passa très près de la défaite aux législatives de 1967. La gauche est sortie de cette élection renforcée. Le centre démocrate de Lecanuet faisait un score honorable mais sans réussir la percée attendue. Il se retrouvait en quatrième position. Le parti communiste et la FGDS, la fédération de la gauche démocrate et socialiste qui regroupait la SFIO, les radicaux socialistes et les conventionnels de François Mitterrand, recueillaient ensemble 41.25% des suffrages. Et cela dans une élection où près de 81% des gens votèrent. Un score inouï pour des observateurs d’aujourd’hui. Le parti sortait en tête de la gauche et son groupe comportait 31 députés.

Face à face avec Jacques Baumel…..

L’élection législative de mars 1967 fut mon baptême du feu. Je suis désigné candidat titulaire et donc placé aux premières loges. Le rendez-vous fut soigneusement préparé. Ma désignation était venue neuf mois avant la date du scrutin. La concertation des communistes avait été formelle. La fédération de Seine et Oise coïncidait avec le département; elle était donc très étendue, ses limites étaient celles recouvrant à peu près celles des Yvelines, de l’Essonne et du Val d’oise d’aujourd’hui. Bizarrement la décision avait été prise aux débuts des années soixante, pour gagner en efficacité militante, de couper la fédération en deux, sud et nord, alors que le projet de créer trois unités était dans les cartons du gouvernement ! Deux responsables départementaux, Rueil était dans la partie nord alors que Garches et Saint-Cloud relevaient du sud, étaient venus à la section dès juin  et avaient suggéré mon nom pour être candidat. Illico la proposition fut ratifiée.

Dès la fête de l’Huma en septembre la première affiche était prête. La victoire dans cette circonscription électorale, ses limites n’ont pas bougé depuis, était inaccessible à nos couleurs. Rueil était la commune la plus peuplée. Saint-Cloud et Garches étaient électoralement plus à droite. Saint-Cloud, à mi-chemin de l’axe Paris-Versailles, a toujours abrité une population argentée d’un certain âge. Je n’ai pas de documents permettant de relater le tableau militant de cette campagne électorale. Je sais toutefois que nous étions loin en 1967 des niveaux de campagne que le parti sera apte à mener dix ans plus tard. La comparaison entre les affiches éditées serait parlante. Nous en étions encore au petit format. Dix ans plus tard, nos affiches auront beaucoup plus d’allure. En revanche nous étions friands de réunions publiques. Nous avons eu tendance par la suite à être moins sensibles à leur tenue, les estimant de peu d’efficacité en gains de voix. C’était pourtant l’exercice démocratique par excellence. Nous nous étions fait le devoir d’en organiser le maximum. Le plus souvent les assistances étaient maigres mais permettaient le dialogue avec les courageux venus nous écouter. Quel était le contenu des débats? Sur quoi portaient les propos liminaires? Ces débats ne se limitaient pas au champ purement électif. Les exposés préliminaires devaient y contribuer. Les questions les plus diverses venaient dans le débat. Je me souviens d’un moment difficile dans un préau du bas de Saint-Cloud à partir d’une question sur le structuralisme. J’en avais été fort désemparé. Ce détail reste vivace par la présence d’Anicet Lepors qui habitait la ville et qui ce soir-là me sauva de la panne totale. Je n’ai rien conservé de ces échanges, ce qui me contraint à la prudence dans mon appréciation. Toutefois, je ne pense pas me tromper en affirmant que leur tonalité était avant tout très dénonciatrice. Il faut attendre les prémices du programme commun, la publication de Changer de Cap, pour une mise en avant de mesures alternatives de gouvernement. Ce fut dans l’ensemble une belle campagne. La bataille se déroula surtout sur Rueil, le rapport de forces étant par trop inégal dans les deux autres villes. Nous avions recueilli à Rueil 7042 voix et 27,6% et au second tour 47,3% après le désistement du candidat de la FGDS. Nous avions la majorité dans plusieurs bureaux électoraux. Le score était donc prometteur pour le devenir de la ville.

Notre implantation militante sur Rueil était encore modeste. Nous avions sur le plateau de Rueil un réseau de militants ayant une réelle audience. C’étaient des gens populaires, connus de leurs voisins, bénéficiant d’une réelle implantation. Mais le rayonnement des idées n’est pas qu’une affaire de  militantisme. L’influence obtenue, surtout lors d’une élection de portée nationale, découle d’abord de la  sociologie de la ville. Les ouvriers et les employés étaient encore majoritaires à Rueil et le rayonnement des idées communistes dans ces catégories populaires était la clef de tout résultat. Mes principaux concurrents furent Jacques Baumel pour le parti gouvernemental, Francis Chaveton, le maire de Saint-Cloud pour les centristes partisans de Lecanuet, et pour la FGDS un conseiller d’état, Gourdon, homme brillant qui disparut par la suite de toute compétition électorale. Baumel était de très loin le favori.  Il ne fit qu’une bouchée de Chaveton dans la ville même de ce dernier. La droite savait où était l’homme fort, celui en mesure de briser les rêves éventuels de la gauche. Baumel avait indéniablement une forte personnalité que j’ai longtemps sous-estimée. Je dus admettre, ce que je fis bien après, que l’homme possédait une volonté, une intelligence pratique et une assurance qui étaient la marque de ceux ayant traversé suffisamment d’épreuves pour ne pas être hésitant dans une compétition locale. C’était un authentique résistant, faisant partie des jeunes gens regroupés à Londres et envoyés en mission dans la France occupée, pour organiser ou conforter une présence gaulliste. Il ne fut pas un des grands barons entourant le Général, ni avant ni après 58, mais était tout de même, à la veille d’arriver sur notre circonscription, secrétaire général du parti gouvernemental. Un homme donc qui comptait. Il faisait partie du clan Chaban-Delmas. Son arrivée dans la huitième circonscription des Hauts-de-Seine était un parachutage. Il avait précédemment été élu dans l’est de la France et il n’habitait aucune des trois villes constituant le territoire convoité. Mais il avait du savoir-faire. Nous n’en fûmes pas impressionnés pour autant. J’ai entamé avec lui cette année-là de mémorables polémiques et “engueulades”. A la fin de sa vie, atteint de gâtisme, il ne cessa de se répandre publiquement sur l’amitié qui nous avait toujours liés. Naufrage de la vieillesse!

Nous vendîmes chèrement notre peau.  Il n’existait aucune possibilité d’arracher le siège de député mais nous prîmes l’échéance très au sérieux. Notre investissement fut total. Ma suppléante, Fernande Tâche, j’ai évoqué précédemment son nom, joua évidemment un rôle mais sa présence était avant tout symbolique. Nous l’avions choisie pour rassurer les anciens, éventuellement troublés par la jeunesse du candidat. Parmi les Rueillois, Renée Pacouret, m’épaula beaucoup dans mes écrits. L’aide purement politique, en termes de conseils, vînt surtout de Saint-Cloud et de Garches. Michel Verdaguer, tout en résidant à Houilles, était la personnalité communiste majeure de Saint-Cloud. Quelques mots sur ce jeune et brillant intellectuel qui s’est éloigné du parti à la fin des années soixante-dix à mon grand regret. Fils de parents ouvriers du Languedoc, boursier, il avait décroché à vingt-deux ans une agrégation de chimie. Professeur à l’École nationale supérieure de Saint-Cloud, ses talents avaient tapé dans l’œil des dirigeants communistes de la fédération qui dès cette année 1967 avait fait en sorte qu’il soit élu membre de la direction fédérale. Il partit ensuite professionnellement dès le début des années soixante-dix à Orsay-Paris XI et devient un des secrétaires nationaux du Snes-sup. Mon dernier contact politique avec lui date de 1978 et de la crise qui avait résulté de l’affaire Fiszbin.

C’est autour de la famille Rabaté que vivait la section de Garches. Je reviendrai plus loin sur le rôle de Jean, journaliste à l’Humanité, qui n’avait pas pour cette élection pu être mon suppléant. Mes rapports les plus intenses alors furent avec sa mère. Maria Rabaté était une forte personnalité. Institutrice au lendemain de la première guerre mondiale, elle avait été révoquée dès le début des années vingt pour un refus de faire chanter la Marseillaise à ses élèves. Son mari Octave fut un permanent syndical des métaux liés à la troisième internationale et assura une partie des liaisons de Moscou avec les partis d’Amérique latine. Envoyé en Espagne lors du soulèvement des Asturies, il y fit de la prison. Santiago Carillo nous dit (j’étais ce jour-là avec Jean Rabaté) avoir partagé avec lui en prison la même cellule. Maria avait vécu avec son époux une bonne partie de leurs déplacements de l’Union soviétique à l’Espagne. Elle échappa, tout en étant résistante, à la déportation que vécut Octave. Ce dernier eut une conduite héroïque à Mauthausen.  Maria était peu diserte sur cette période mais quand elle parlait, c’est tout un pan de notre histoire qui surgissait. Quarante-cinq ans après sa révocation de l’Education nationale, elle n’en était plus à ses contestations tapageuses, mais pleine de verve, aucun des traits rapaces, mesquins ou hautains de la bourgeoisie ne trouvait grâce à ses yeux. Ses répliques étaient percutantes. Elle fut députée du 14ème arrondissement de Paris à la Libération et membre du comité central. Retraitée, elle continuait d’avoir une activité auprès de la direction des élus communistes, cultivait à Garches un petit réseau de quelques familles huppées et conservait ses petites et grandes entrées à l’hôpital Raymond Poincaré. Elle m’en fit amplement profiter. J’ai eu pour cette campagne électorale, sans que les retombées en fussent quantifiables, des contacts politiques et des dialogues que ma situation d’inconnu rendait inenvisageables. Cette femme admirable n’eut pas, après son court passage comme membre du comité central au lendemain de la guerre, de plus amples responsabilités. Ce fut bien dommage! Pétillante et intelligente, elle aurait certainement rendu de fiers services à une direction politique qui n’a pas brillé par son avant-gardisme féministe. C’est grâce à elle, et à Juliette Dubois-Plissonnier qui représentait la fédération dans notre collectif de direction, que Jacques Duclos vint à Rueil pour mon meeting final. Je garde de cette réunion publique un souvenir très mitigé. Duclos n’avait plus en 1967 l’aura qu’il avait eue après-guerre, et n’avait pas encore celle que sa formidable campagne deux ans plus tard lui donna. Le préau de l’école de la place de l’église de Rueil était tout juste plein. L’assistance était vieillotte. Les photos de la soirée, que je garde précieusement en font foi. J’avais parlé en avant-première. Duclos avait ensuite été long, très long. J’ai en mémoire sa tirade finale s’adressant à toutes les catégories de la population, ouvriers, artisans, commerçants, employés, aux “vieux papas” et “vieilles mamans » et les enjoignant de voter pour moi. J’avais trouvé ces images ridicules. Le discours datait et j’étais conscient qu’il aurait fallu tout autre chose. Mais quoi? Pas plus que les autres communistes je ne le percevais.

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