Dimanche 31 mai s’est déroulé le premier tour de l’élection présidentielle en Colombie. Les résultats de ce vote permettent déjà d’effectuer plusieurs constats, alors que le second tour se déroulera le 21 juin prochain.
Dans un contexte où l’abstention atteint 43%, le vainqueur annoncé du premier tour est Abelardo Gabriel de la Espriella, candidat d’extrême droite soutenu par l’administration Trump et possédant d’ailleurs la citoyenneté US, avec près de 44% des voix.
Iván Cepeda Castro, candidat de gauche du Pacte Historique [dont le portrait illustre cet article, ndlr] obtient, lui, près de 41% des voix. Iván Cepeda Castro est sénateur, fils de Manuel Cepeda Vargas, avocat, journaliste et sénateur de la Unión Patriótica (UP), un parti de gauche marxiste issu des négociations de paix entre le gouvernement et les FARC en 1985. Ce dernier fut assassiné en 1994 dans le cadre d’une campagne massive de violence politique entre 1985 et les années 1990, où plus de 2 000 à 3 000 militants et dirigeants de l’UP furent assassinés par des paramilitaires, des narcotrafiquants, des secteurs de l’armée et des services de renseignement de l’État.
Nous nous dirigeons donc vers un second tour encore plus polarisé que celui des dernières élections présidentielles chiliennes, dans un contexte où la troisième force représentée par Paloma Valencia, soutenue par l’ancien Président Uribe n’atteint pas les 7% des scrutins exprimés. Paloma Valencia, candidate nettement à droite avait tenté dans cette campagne un recentrage qui n’a pas porté ses fruits. Le centre disparaît d’ailleurs globalement de la scène politique, car ses nombreux représentants lors de ce scrutin arrivent encore derrière Paloma Valencia.
Il faut noter que les résultats annoncés ne sont pas encore certifiés par les autorités colombiennes, qui le feront plus tard, mais par un groupement de 16 entreprises privées qui ont effectué les premiers comptages. Le Président sortant, Gustavo Petro, lui-même issu du Pacte historique et premier Président de gauche de l’histoire de la Colombie, refuse d’ailleurs de reconnaître les résultats et parle d’une fraude portant sur 800 000 électeurs. À cela, on peut rajouter les faits documentés de nombreux achats de votes et les ingérences multiples de l’administration US jusque par la bouche de Marco Rubio, secrétaire d’État des USA.
Ainsi, deux projets politiques totalement opposés tant sur les questions nationales qu’internationales se retrouvent face à face. Toutefois l’arithmétique ne saurait prévoir clairement les résultats du second tour et on peut largement espérer que le Pacte Historique gagnera ce scrutin.
L’importance de ce dernier dépasse les frontières de la Colombie, avec notamment la réactivation par Trump de la doctrine Monroe, et les relais que celui-ci a déjà en Argentine, en Équateur ou au Salvador. Cette élection trouve place également après l’enlèvement par les USA du Président Maduro au Venezuela voisin, les menaces contre le Mexique et les agressions continues et toujours plus dures contre Cuba.
Dès le soir de l’élection, Juan Daniel Oviedo, candidat à la vice-présidence derrière Paloma Valencia appelle à ne pas voter pour Abelardo, qualifiant la campagne de ce dernier de machiste, homophobe et sale. Le candidat arrivé en quatrième position, Sergio Fajardo fit le même type de déclarations et la candidate arrivée cinquième, Claudia López, se rallie elle plus clairement encore à Iván Cepeda. De manière plus globale, la violence et la vulgarité du candidat arrivé en tête de ce premier tour est à même de mobiliser des secteurs entiers de la population qui ne votent habituellement pas à gauche, voire ne votent pas du tout.
D’autres éléments peuvent, de manière objective, faire espérer la victoire de la gauche et la poursuite des transformations sociales en Colombie, ainsi qu’une politique de pacification des rapports sociaux dans un pays marqué par des décennies de guérilla, de violence des groupes paramilitaires aux service de l’État ou de grands intérêts privés, par la corruption, le narcotrafic et les innombrables assassinats politiques.
Rappelons que Gustavo Petro, élu à la Présidence en 2022, ancien guérillero du M-19 passé par les prisons colombiennes, a notamment mis en place une réforme agraire avec plus de 2 millions d’hectares de terre redistribuées aux paysans. Il a aussi négocié avec la plus importante guérilla du pays (l’ELN – Armée de Libération Nationale) pour atteindre un objectif de paix totale.
Sous son mandat, près de 2,6 millions de personnes sont sorties de la pauvreté. La pauvreté extrême a également diminué d’environ 15% (environ 1 million de personnes). Il y a eu des hausses importantes et régulières du salaire minimum en moyenne de 9 % par an. Il a mené une réforme des retraites avec extension de la couverture à des millions de personnes âgées qui n’avaient pas cotisé soit environ 2,6 millions de bénéficiaires supplémentaires, mais aussi une amélioration des droits des travailleurs (réduction progressive de la journée de travail, protections renforcées). Le mandat de Petro, ce sont aussi de nombreux autres progrès comme des programmes d’alimentation scolaire assainis et renforcés, et l’accès gratuit à l’université pour les plus précaires.
Gustavo Petro a aussi systématiquement protesté contre les ingérences US dans la région et est à la tête, avec l’Afrique du Sud, des pays qui condamnent sévèrement et prennent des initiatives et des mesures contre la politique israélienne de colonisation et d’agression au Proche-Orient. Il a résisté à toutes les menaces et tentatives d’intimidations faites par les USA contre son pays voire sa personne.
En 2022, avant de devenir Président, Petro obtenait plus de 8 millions de voix soit 40% des exprimés lors du premier tour marquant un record historique pour la gauche en Colombie. Ce record a aujourd’hui été battu par Iván Cepeda, qui malgré le contexte de comptabilisation contestable, d’abstention, de fraude, et d’ingérence a réuni plus de 9,6 millions de voix !
Notons qu’Iván Cepeda a rompu avec certains codes d’une campagne électorale en sillonnant le pays, où il a multiplié les meetings classiques mais aussi et surtout les rencontres informelles avec l’ensemble des communautés du pays dans le cadre d’une campagne très participative en connexion directe avec la population, refusant les débats télévisés et n’ayant même pas d’affiches officielles. Son équipe de campagne a préféré à ces dernières la réalisation de « murales », ces fresques murales colorées que l’on retrouve dans l’ensemble de l’Amérique Latine.
Pour la Colombie, l’Amérique Latine et encore au-delà, la victoire d’Iván Cepeda Castro le 21 juin prochain sera un cri d’espoir dans la nuit obscurantiste qui s’abat sur trop de nations dans le monde !
Image d’illustration : Photographie du candidat de gauche, Ivan Cepeda Castro
« Foto de perfil », photographie du 16 avril 2020 par IvanCepedaCastro (CC BY-SA 4.0)
