La gauche, le travail et l’antiracisme : un immense besoin de marxisme


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Le débat récent entre Antoine Léaument et Guillaume Roubaud-Quashie, prolongé par les prises de position de François Ruffin sur l’immigration de travail, la réindustrialisation ou la « France du travail », met en lumière une fracture stratégique profonde au sein de la gauche. Faut-il prioritairement parler des salaires, de l’emploi, de la désindustrialisation et du recul des services publics ? Ou bien partir des discriminations raciales, des violences policières, de la condition migratoire, des quartiers populaires et des nouvelles formes de précarité qui structurent désormais une large part du salariat ?

Cette controverse, sous des formes variées, traverse la gauche depuis plusieurs années. Elle est souvent caricaturée comme une opposition entre une « ancienne gauche sociale » et une « nouvelle gauche sociétale », entre la « France du travail » et une « nouvelle France ». Mais cette lecture est insuffisante.

Ce qui se joue ici dépasse une simple divergence tactique : il s’agit de deux manières distinctes de comprendre la composition actuelle des classes populaires, l’une centrée sur une figure historique de la classe ouvrière industrielle, longtemps implantée dans les centres productifs et urbains avant d’être repoussée vers les périphéries ; l’autre attentive à un prolétariat plus fragmenté, urbanisé et internationalisé.

Le dévoiement du concept de classe

Avant d’aborder le fond théorique, il faut dissiper un malentendu : l’idée, par exemple, que le PCF de Fabien Roussel serait simplement prisonnier d’un attachement romantique à la « vieille classe ouvrière » est une analyse trop indulgente. L’idée même que le PCF protégerait un bastion ouvrier traditionnel est d’ailleurs surestimée : défendre une classe exige de soutenir ses colères réelles, même quand elles bousculent les cadres. L’ambivalence face aux Gilets jaunes, tout comme l’absence de soutien structurant aux luttes de Sainte-Soline, prouve que cet appareil peine à reconnaître le peuple dès qu’il sort du rang.

Le problème n’est donc pas tant la nostalgie d’une classe ouvrière industrielle que l’usage sélectif et défensif de l’identité de classe. Pour la direction du PCF, la « classe » ne fonctionne plus comme un outil d’analyse du réel, mais comme un argument polémique pour disqualifier l’antiracisme politique, le féminisme ou l’écologie radicale.

Dès lors, le marxisme n’est plus qu’un vernis théorique, une arme rhétorique servant à légitimer les offensives contre les classes populaires qui s’organisent . Ce n’est pas de l’économisme classique ; c’est un « marxisme » de rappel à l’ordre. La classe n’y est plus un moteur d’émancipation, mais un outil de hiérarchisation des luttes.

Invoquer le « vrai social » ou le « matérialisme » dès que surgissent les questions du racisme ou du patriarcat ne vise pas à enrichir le débat, mais à fuir la conflictualité. C’est cette stratégie qu’il s’agit d’abord de combattre.

Où sont les classes populaires ?

Si l’on entre maintenant dans le débat de fond, deux lectures s’opposent plus nettement sur l’opposition classe/race. La première reste attachée à une représentation héritée du mouvement ouvrier du XXe siècle : centralité de la grande industrie, figure relativement homogène du salarié stable et national, primauté de la contradiction capital/travail dans sa forme la plus classique.

Les interventions récentes de François Ruffin sur l’immigration de travail, lorsqu’il accuse le patronat de recourir à une main-d’œuvre étrangère pour peser sur les salaires, se situent précisément dans cette tension : elles nomment correctement la logique patronale, mais tendent encore à poser la question depuis le point de vue du travail national plus que depuis celui de la recomposition réelle du prolétariat.

Dans cette perspective, les travailleurs racisés devraient d’abord se reconnaître comme travailleurs, la question raciale étant considérée comme secondaire ou contingente. Cette position repose sur une double abstraction : elle suppose une classe homogène, indépendante de ses formes historiques concrètes, et confine le racisme à une simple dimension idéologique.

La seconde lecture part des transformations réelles du capitalisme : tertiarisation, fragmentation des statuts, essor de la logistique et des plateformes, chômage structurel, concentration urbaine de la pauvreté, rôle central des travailleurs issus de l’immigration postcoloniale, importance croissante des quartiers populaires comme lieux de conflictualité. La notion de « Nouvelle France » vise à décrire cette mutation.

Cette seconde approche a un mérite décisif : elle reconnaît que la classe ouvrière n’a pas disparu, mais qu’elle s’est transformée, dans ses formes, ses lieux et ses visages. Toutefois, cette intuition sociologique ne suffit pas à elle seule. Encore faut-il expliquer les mécanismes par lesquels le capitalisme produit, organise et exploite ces différenciations internes. Autrement dit, constater la diversité ne suffit pas : il faut en comprendre les causes matérielles. C’est aussi la limite de Ruffin : voir l’usage patronal de la migration sans toujours replacer ce phénomène dans l’ensemble des mécanismes de segmentation du travail contemporain.

Pour une analyse matérialiste du racisme

C’est ici que le PCF manque sa vocation historique. Plutôt que de se cabrer face aux évolutions sociologiques en les qualifiant de « dérives », il devrait être celui qui radicalise la question posée par la France Insoumise. Car si la FI a eu le mérite de pointer la « Nouvelle France », elle le fait souvent sous l’angle de la composition d’un nouveau « peuple », une catégorie politique floue. Le rôle d’un parti communiste conséquent serait de ramener cette question à sa racine matérielle : la division du travail.

Prendre au sérieux le racisme ou la condition migratoire, ce n’est pas faire une concession au sociétal ; c’est analyser comment le capitalisme contemporain fragmente techniquement la classe ouvrière. Un parti communiste conséquent devrait défendre l’idée selon laquelle la classe ouvrière n’apparaît jamais sous une forme homogène et immédiatement unifiée. Elle est toujours produite dans des rapports internes de segmentation, de mise en concurrence et de hiérarchisation.

Autrement dit, le problème n’est pas qu’il y ait des travailleurs immigrés, mais que le capital organise leur vulnérabilité pour discipliner l’ensemble du salariat. Si un migrant coûte moins cher aux patrons, c’est parce qu’il est sur-exploitable, pas parce qu’il est migrant en soi.

Le racisme, dans cette perspective, ne relève pas seulement des mentalités, des représentations ou de l’ignorance. Il constitue un rouage matériel de la production et de la reproduction sociale. Il permet de naturaliser l’affectation de certaines fractions du prolétariat, souvent issues de l’immigration, des anciennes périphéries coloniales ou des migrations économiques récentes aux tâches les plus dures, les moins rémunérées, les moins visibles : nettoyage, logistique, BTP, agriculture intensive, livraison, sécurité privée, aide à domicile, travail de nuit, sous-traitance industrielle. Là où l’économie a besoin d’une main-d’œuvre flexible, exposée et remplaçable, le racisme fonctionne comme outil de division.

Mais avant de réduire la question sociale au seul salaire ou au seul emploi, il faut rappeler un point essentiel : le travail ne se limite pas au lieu de production. Il distribue des positions sociales, organise des dépendances et rend certaines fractions du salariat plus exploitables que d’autres. Quand s’ajoutent la peur du titre de séjour, le chantage à l’expulsion ou la dépendance administrative, on n’est plus seulement un salarié : on devient un travailleur placé sous contrainte permanente. Le tri à l’embauche, la relégation résidentielle, les contrôles au faciès ou le matraquage médiatique ne sont pas extérieurs au travail : ils prolongent l’exploitation en affaiblissant la capacité de résistance de ceux qui les subissent.

Évidemment, ces travailleurs ne sont pas les victimes passives de la surexploitation ; ils en sont les acteurs de résistance les plus déterminés. L’histoire sociale et politique de notre pays est jalonnée par leurs colères : des grèves historiques de l’automobile aux mobilisations actuelles dans le nettoyage, la restauration, le bâtiment ou la logistique. Souvent relégués aux marges les plus dures du salariat, ils se retrouvent pourtant à l’avant-garde des luttes contre les cadences infernales, l’arbitraire patronal et la dégradation des droits. Leur combativité brise le mythe d’une main-d’œuvre docile que le capital pourrait manipuler à sa guise. Ces luttes mêlent revendications salariales, lutte contre les discriminations internes et contestation des hiérarchies d’entreprise. Elles montrent que l’exploitation ne se limite pas au lieu de travail, mais s’étend aux conditions globales de reproduction de la force de travail.

De même, les jeunes issus de l’immigration et des quartiers populaires expriment fréquemment, sous des formes diverses, une conflictualité politique née de l’expérience directe des inégalités : luttes contre les violences policières, mobilisations pour l’égalité, engagements syndicaux, associatifs, antiracistes, écologistes ou sociaux. Ils portent souvent une conscience aiguë du caractère mensonger de la promesse méritocratique et de la violence réelle des institutions.

Le rôle des communistes

Ignorer ces luttes conduit à une double erreur : d’un côté, on invisibilise une partie décisive des traditions populaires contemporaines ; de l’autre, on abandonne ces énergies à des formes dispersées, localisées ou purement morales, faute de perspective de transformation générale. Un parti communiste digne de ce nom devrait reconnaître dans ces mobilisations non des mouvements étrangers à la question ouvrière, mais une composante centrale du prolétariat actuel en lutte/en mouvement.

Dès lors, l’erreur d’une partie du courant communiste français n’est pas d’avoir voulu défendre la classe ouvrière, mais d’avoir parfois pensé la classe comme un bloc déjà constitué, dont les divisions seraient secondaires ou superficielles. Or la classe est par définition divisée : par les contrats, les statuts, les diplômes, les territoires, la nationalité, le genre, la couleur de peau, l’accès différencié aux droits. Le capitalisme contemporain ne juxtapose pas simplement riches et pauvres ; il ordonne toute une stratification interne du monde du travail.

C’est pourquoi l’opposition caricaturale entre « social » et « sociétal » est intellectuellement vide. Le racisme n’est pas un supplément moral à la domination de classe ; il en est une condition d’existence. Inversement, le moralisme libéral qui réduit l’antiracisme à la représentation symbolique, à la diversité managériale ou à la sensibilisation culturelle est une vaste farce. On peut diversifier les élites, afficher des campagnes inclusives et maintenir intactes les chaînes de sous-traitance, les bas salaires, les ghettos et la l’exclusion scolaire.

La tâche d’un parti communiste n’est donc ni de dissoudre la classe dans une mosaïque d’identités concurrentes, ni d’exiger du travailleur issu de l’immigration qu’il oublie sa condition spécifique et son histoire pour rejoindre un universel abstrait. Un marxisme sérieux montre au contraire que sa condition de travailleur immigré, descendant de l’immigration est la forme historiquement déterminée sous laquelle son exploitation se réalise. Ce qu’il vit n’est ni extérieur ni additionnel à sa “classe” sociale : c’en est une expression située.

Que faire ?

Politiquement, cela implique de reconstruire l’unité de classe sur des intérêts matériels réels. Il faut relier la précarité du salarié périurbain dépendant de la voiture et frappé par la désindustrialisation ; le racisme que subit le jeune de quartier populaire assigné aux emplois subalternes ; l’angoisse du petit indépendant étranglé ; l’usure de l’aide-soignante ; l’atomisation du livreur de plateforme ; l’insécurité du sans-papiers ; le déclassement des employés des petites villes. Ces expériences diffèrent toutes, mais elles procèdent d’un même mécanisme : la mise en concurrence généralisée des travailleurs et des citoyens pour rendre possible la rentabilité du capital.

Cela suppose de proposer une stratégie de recomposition et de solidarités : hausse des salaires, fin du dumping social, titularisation des précaires, droits syndicaux dans les secteurs sous-traités, régularisation des travailleurs exploités, politique industrielle, services publics puissants, école égalitaire, contrôle démocratique des grandes entreprises, planification écologique créatrice d’emplois utiles, luttes pour l’égalité des droits.

La question n’est pas de célébrer la diversité ni de regretter une classe ouvrière homogène qui n’a jamais vraiment existé. Elle est de comprendre que le prolétariat réel du XXIe siècle est multiple, stratifié, dispersé, et pourtant objectivement lié par une même subordination au capital. La tâche communiste consiste alors à transformer cette fragmentation en force organisée, en partant des lieux réels de conflictualité : lieux de travail précarisés, secteurs de la logistique, du soin, de la livraison, quartiers populaires, mais aussi espaces de lutte contre les violences policières et les discriminations.

Cela implique des objectifs politiques concrets : en finir avec la précarité, sécurisation des statuts d’immigrés, égalité réelle des droits indépendamment de l’origine ou du titre de séjour, renforcement des organisations collectives dans les secteurs fragmentés, et recomposition d’un rapport de force commun entre toutes les fractions du salariat aujourd’hui mises en concurrence.

C’est à partir de ces luttes matérielles, et non d’une abstraction du “peuple” ou d’une nostalgie mystifiée de la classe ouvrière, que peut se reconstruire une unité populaire réelle.


Image d’illustration : « manif_lille_19_04_18_117 », photographie du 19 avril 2018 par Rémi-Ange Couzinet (CC BY-NC-ND 2.0)

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