Depuis le début de l’année 2026, la France insoumise déploie la notion de « Nouvelle France » dans l’espace médiatique. Pour le mouvement fondé par Jean-Luc Mélenchon, ce n’est pas une expression nouvelle ni même, il faut bien le dire, si radicale que ce que les réactions faussement choquées de la droite laissent entendre. En 2005, alors qu’il était le très respectable sénateur socialiste de l’Essonne, Mélenchon disait, à propos des révoltes des banlieues : « nous traitons non pas d’abstractions mais d’êtres humains et de la fabrication de la nouvelle France. Je suis élu d’un département où il n’y a que des immigrés : Corses, Maliens, Auvergnats… ».
Personne, à l’époque, n’aurait imaginé déchaîner une tempête médiatique sur la seule base de ces mots plutôt anodins. Dans l’esprit des insoumis·es, la notion est encore utilisée d’une manière très proche de celle d’il y a vingt ans : il s’agit de valoriser la faculté, pour un public qui en était éloigné, d’accéder aux responsabilités culturelles, économiques et politiques de la société pour en refléter au mieux la diversité et les prétentions démocratiques.
On pourrait s’attendre à ce que des idées aussi consensuelles ne suscitent pas d’émotions particulières. Après tout, des pouvoirs politiques libéraux ont souvent prétendu aspirer à des transformations comparables, dans le discours, à cette Nouvelle France. Par exemple, dès le début des années 2000, on mit en place des conventions pour permettre aux élèves issu·es des quartiers populaires de disposer de voies d’accès spécifiques aux instituts d’études politiques sans avoir à passer le concours commun. L’idée étant très précisément de permettre à une jeunesse plus diverse d’accéder à des responsabilités significatives en embrassant des carrières journalistiques, économiques ou politiques.
Or, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’idée d’une « Nouvelle France » telle qu’exprimée par la France insoumise n’a pas rencontré, dans l’espace médiatique, une grande compréhension. Bien au contraire, CNews, propriété du milliardaire Bolloré, a réalisé un reportage affolé aux relents racistes, « Bienvenue dans la Nouvelle France de LFI », pour démontrer que les insoumis·es promouvraient une France Orange Mécanique, communautariste et violente. Le Figaro explique doctement que la notion de Nouvelle France « rompt avec la tradition assimilationniste de la France ». Le Parisien s’alarme que LFI utilise ce champ lexical au service d’une « bataille identitaire ». Le Monde et Pascal Riché, plus perfides, commencent par relever que nous avons affaire à une « expression banale » devenue une « grenade dégoupillée ». Oui, mais seulement pour insinuer que la théorisation d’une Nouvelle France serait un acte hostile envers une « Ancienne France », en prouvant ces sombres desseins insoumis par des propos de François Ruffin !
Alors, quel est, au fond, le problème ? Le problème, c’est que, contrairement aux discours qui peuvent s’approcher de l’idée d’une Nouvelle France sans jamais avoir de débouchés concrets, les insoumis·es, avec d’autres, mettent en application concrète leurs idées et aboutissent effectivement à un renouvellement et enrichissement, notamment du personnel politique. On en voudra pour preuve l’élection de Bally Bagayoko comme maire de Saint-Denis, ville de 150 000 habitants et plus grande ville d’Île-de-France hors Paris, sur une liste d’union LFI-PCF ; ou encore celle d’Omar Yaqoob à Creil.
Ces scrutins, et quelques autres, sont la preuve que des organisations d’une gauche déterminée, unies, peuvent surmonter les résistances d’une société encore structurellement empoisonnée par le racisme et porter aux responsabilités des Français·es issus de l’immigration – d’origine malienne pour Bally Bagayoko. Ce qui ne devrait pas être un sujet mais l’est évidemment encore, comme on a pu le voir avec le déferlement raciste qui s’est abattu contre les nouveaux élus, non seulement sur les chaînes du groupe Bolloré mais dans l’ensemble de l’espace public.
De fait, le racisme, le mépris de classe, le conservatisme d’une partie de notre société et de ses élites gouvernantes s’opposent à ce que des personnes non blanches, prolétaires, femmes, bref, issues de catégories sociales opprimées, puissent accéder à la moindre position d’influence. Il s’agit en effet de rappeler que vouloir la Nouvelle France, ce n’est pas seulement aspirer à ce que les Français·es racisé·es puissent avoir autant de chances que les autres de servir comme élu·es, mais aussi que les inégalités de genre disparaissent, que les ouvrier·es ne courbent plus l’échine, que les écocidaires reculent.
Bref c’est l’émancipation dans les domaines où la Nouvelle France est attendue, comme cela est régulièrement rappelé par les insoumis·es.
Quand une gauche confuse sert l’adversaire
Pourtant, et voici bien le drame, si l’on comprend que le pouvoir macroniste et les forces à sa droite ne goûtent guère un tel programme, comment expliquer que même à gauche il y ait levée de boucliers face à la « Nouvelle France » ? Comment comprendre la tribune de Fabien Roussel publiée le 7 avril 2026 dans le journal Le Monde, intitulée « la “nouvelle France” de Jean-Luc Mélenchon enferme les individus dans des déterminismes au lieu de les fédérer » ?
Ce texte a largement de quoi interpeller le public le plus tolérant. Embrouillé et querelleur, le secrétaire national du PCF reproche à Mélenchon et ses ami·es de ne pas reconnaître que la France n’a « qu’un seul peuple », attaquant même « un projet émancipateur commun ». C’est particulièrement incompréhensible dans la mesure où les résultats de la « Nouvelle France » sur le plan électoral, y compris dans des démarches d’union avec le Parti communiste français, sont positifs et ont, au contraire, permis à un « projet émancipateur commun » de briser justement les « déterminismes ».
Mais, quoique ne fournissant jamais d’élément concret pour expliquer en quoi la notion de « Nouvelle France » fragiliserait la lutte, Fabien Roussel énonce quelle est sa solution pour faire mieux : être « unis par une conscience de classe suffisamment forte pour nourrir les luttes, imposer un rapport de force contre l’oligarchie qui nous gouverne et prendre le pouvoir ». Ainsi en vient-il au malentendu fondamental qui parasite bon nombre de discussions sur la stratégie politique à adopter pour les forces de la gauche de rupture. La Nouvelle France et la notion de peuple s’opposeraient à la notion de classes, et à la lutte de celles-ci, et il y aurait un choix à faire entre deux notions antagonistes. C’est à cette idée totalement infondée qu’il convient de faire pièce. Loin de relever de l’oxymore, la question de la participation réelle du peuple, structuré par une conscience de classe forte, au sein d’une Nouvelle France émancipée de ses dominants, est, au contraire, un but que doit se fixer le camp social.
Pour ce faire, il faut bien entendu se garder de plusieurs écueils. D’abord, il y a certainement un mauvais usage du mot peuple et de la notion de « populisme de gauche ». Pour comprendre, on peut revenir, par exemple, au débat intellectuel qu’avait suscité en 2009 le livre publié par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. C’est peu dire que cette sortie fut controversée dans la mesure où les auteurs affirmaient avoir la capacité de « redéfinir le projet socialiste comme une radicalisation des principes éthico-politiques déjà inscrits dans la démocratie moderne, l’idée de liberté et d’égalité pour tous ».
En partant de ce postulat audacieux et quelque peu flou, l’ouvrage s’inscrivait dans une volonté d’intellectualiser un « populisme de gauche » et faisait la part belle à la notion de peuple, par opposition à des concepts plus fermement délimités comme la classe ou la répartition de la valeur. Assumant pleinement le caractère possiblement évanescent du mot « peuple » dès lors qu’on ne lui donne pas de substance, Laclau et Mouffe écrivaient « notre analyse réfute la distinction entre pratiques discursives et non discursives (…) dans la mesure où aucun objet n’est donné en dehors de sa condition discursive d’apparition ».
L’angle, très net, était donc celui du refus de tout ancrage matériel de la notion politique convoquée, avec le développement de la théorie de « l’autonomie du politique » comme l’affirmation que les identités et la conscience politique dépendent du discours et de la création de relations affinitaires plutôt que de l’intérêt de classe. À rebours du matérialisme historique, le duo prônait, dans une approche faussement gramscienne, de créer une hégémonie par la transformation de la conscience populaire grâce à des « signifiants vides ». C’est-à-dire, en substance, des concepts flous et ouverts à toutes les interprétations, matière protéiforme, qu’il s’agirait de sculpter pour y faire adhérer la population dans un « bloc historique ».
Parmi ces signifiants vides, le peuple donc, qui, suffisamment investi, sculpté par un discours politique pour revêtir certains attributs, pourrait amener à s’y reconnaître une population réceptive. Une telle approche, disons-le tout net, paraît vaine. Il semble y avoir un hubris démesuré dans la pensée qu’il suffirait de jeter des idées peu claires et « attrape-tout » à des citoyen·nes qui joueraient avec comme des enfants devant de la pâte à modeler en suivant les instructions que les maîtres à penser voudraient bien donner. Pour creuser la question, on lira avec profit Ellen Meiskins Wood, impitoyable contemptrice des stratégies populistes anti-matérialistes. Ainsi, si le concept de Nouvelle France était à rapprocher de celui du « bloc historique » précité, ce serait assurément un écueil majeur, rédhibitoire.
Un autre problème possible serait celui de donner au moins en partie raison à la droite et de tomber dans des stratégies d’assignation identitaires tout à fait contraires au mouvement d’émancipation. Ainsi, si la Nouvelle France servait à intégrer politiquement des idées telles que celles de Houria Bouteldja, qui pense que le corps des femmes « appartient à leur communauté » avant de leur appartenir à elles-mêmes et que la surveillance patriarcale dont elles peuvent faire l’objet dans certains environnements est une façon pertinente de résister aux oppressions, alors plutôt que d’incarner une voie émancipatrice, les tenants du renouveau ne se feraient que les publicitaires d’un modèle de fragmentation communautaire dont le capitalisme saurait bien tirer profit.
Le “peuple”, ou l’extension hégémonique de la classe
Or, il n’y a pas de raison sérieuse de penser que la notion de Nouvelle France tombe dans l’un ou l’autre des périls évoqués. Reconnaître son existence, c’est reconnaître que le peuple français, qu’on peut voir de mille manières, notamment comme l’ensemble des habitant·es et groupes sociaux de notre pays, a changé depuis l’émergence du régime actuel en 1958, et que les légitimes exigences des classes et groupes dominés qui en font partie deviennent de plus en plus impérieuses. Pour autant, et c’est là l’erreur de Fabien Roussel, cela ne s’oppose en rien à la conscience de classe, bien au contraire.
Pour comprendre que, au contraire, la Nouvelle France peut et doit s’articuler avec la lutte des classes, il faut convoquer, et cette fois-ci de manière pertinente, Gramsci. On verra via ce dernier que le “peuple” n’est pas l’alternative à la classe, mais une forme de son extension hégémonique.
En effet, comme Gramsci l’explique dans ses Cahiers de prison, la suprématie d’un groupe social se manifeste de deux manières : par une domination mais aussi par un poids intellectuel et moral. Dès lors qu’un groupe social veut dominer ses antagonistes, il doit le faire par la direction de groupes distincts mais apparentés et alliés. Il doit donc déjà exercer une forme de leadership avant de gagner, peut-être, le gouvernement.
D’autre part, Gramsci met aussi en évidence que l’État bourgeois réussit quand il obtient le consentement actif de ceux qu’il domine. On le comprend si on adhère à la pensée de Gramsci : la lutte politique de la gauche de rupture ne peut être féconde que si elle parvient à éroder le consentement des groupes sociaux à l’ordre bourgeois et conservateur de la Ve République, qui incarne une France rance et passéiste. L’enjeu est donc bien que ces groupes sociaux, organisés en classes, décident de refuser de consentir plus longtemps.
Alors, et dans cette perspective, le fait d’être fermement antiraciste, féministe, écologiste, et d’inclure tout ceci dans un espoir de Nouvelle France, n’est pas seulement une question morale. C’est une volonté stratégique très concrète : c’est disputer fermement à l’État bourgeois le consentement des groupes sociaux qui subissent des oppressions éminemment matérielles. Dire que la classe prolétaire se vit différemment selon des expériences de racialisation ou d’assignation genrée, tenir compte de cette vérité élémentaire dans les luttes, ce n’est pas trahir, c’est mieux comprendre pour mieux servir notre cause.
Ainsi, concluons : LFI comme mouvement de masse peut faillir, certains de ses représentant·es peuvent, parfois, individuellement, s’exprimer d’une manière que le sérieux politique devrait prévenir. Mais le surgissement du concept de Nouvelle France ne fait pas partie de ces cas de figure et, au contraire, est à mettre au crédit de la communication du mouvement insoumis. Et si l’on trouve que ce dernier dédaigne par trop, dans sa communication, les notions de prolétariat, de classe, de bourgeoisie, d’accaparement de la survaleur, ou toute autre conception fondamentale du marxisme et du matérialisme historique, cela peut évidemment s’entendre et s’argumenter. Mais opposer entre elles des notions complémentaires et concourant à l’émancipation et au succès commun, voilà une triple faute stratégique, politique et intellectuelle pour n’importe quel responsable de gauche.
Image d’illustration : « Hôtel de ville de Saint-Denis, Seine-Saint-Denis. », photographie du 26 mai 2020 par Chabe01 (CC BY-SA 4.0)
