Dans Le Un Hebdo du mois d’avril, Marine Tondelier et François Ruffin s’insurgent contre l’idée de “gauches irréconciliables”. Il est étonnant que tant de monde, dans les débats internes des différents groupes de la gauche, se sente obligé de se positionner à ce sujet. En effet, cette formule de Manuel Valls a été prononcée il y a plus d’une décennie, et dans un contexte entièrement périmé aujourd’hui : celui de la domination du parti socialiste sur la gauche (et de l’UMP sur la droite). De surcroît, elle n’a pas beaucoup d’intérêt sur le fond.
Depuis 1789, la « gauche » se répartit en deux composantes, aux bases matérielles différentes :
– Une gauche libérale, défendant la liberté du commerce mais soucieuse de réformes progressistes. Aujourd’hui, parmi les partis parlementaires, le PRG, Place publique, le PS et l’aile libérale des écologistes tombent dans cette catégorie.
– Une gauche sociale, considérant que les êtres humains sont plus importants que la liberté du commerce (c’est-à-dire, des riches). Le PCF, la FI, le NPA et l’aile antilibérale des écologistes tombent dans cette catégorie.
La gauche sociale, à son tour, comprend des révolutionnaires, défendant le changement de l’ordre existant par le renversement de la classe dominante, et des réformistes, défendant le changement par une succession de réformes. Les différents partis de gauche sociale contiennent l’une et l’autre sensibilité.
La question, ici, est donc de savoir si la gauche libérale et la gauche sociale sont irréconciliables. La réponse est évidemment non. Il arrive régulièrement qu’elles mènent des combats communs contre les structures rétrogrades de la société, car la bourgeoisie progressiste et le prolétariat progressiste ont la même aversion pour l’obscurantisme et le préjugé. Mais elles ont une différence importante : quand le débat s’intensifie sur les intérêts contradictoires du patronat et du prolétariat, la gauche libérale soutient les premiers, et la gauche sociale soutient les seconds. À l’Assemblée, le débat sur le dernier budget, soutenu par le PS, a bien illustré ce fait.
Les gauches, donc, ne sont pas « irréconciliables » ; elles sont simplement, comme tout ce qui vit, traversées par la lutte des classes. À la fin des fins, il ne s’agit que de savoir qui commande : la bourgeoisie ou le prolétariat, les riches ou les pauvres ? En d’autres termes : qui doit être placé en tête de la gauche dans le combat contre la monarchie présidentielle, et qui doit s’adapter ?
Dans le contexte de la France en 2026, les choses sont claires. Lorsque les libéraux exercent le leadership sur la gauche, cette dernière finit haïe dans le pays. C’est ce qu’il s’est passé entre 2012 et 2017, et c’est la raison pour laquelle, aujourd’hui, le RN est aux portes du pouvoir : lorsqu’on anéantit l’espoir de millions de gens, ils votent — tout naturellement — pour le désespoir.
Pour 2027, qui peut imaginer qu’une louche supplémentaire de politiques anti-sociales permettra de faire face à la progression de l’extrême-droite ? Il y a urgence. Nice, la cinquième ville du pays, est passée sous étendard fasciste. Nous n’avons plus le temps pour les petits jeux, pour les postures, pour les déclarations solennelles dans Libé (ou dans Le Un Hebdo).
Ensemble, les composantes de la gauche sociale – que l’on appelle aussi « gauche radicale » – sont capables d’exercer le leadership.
Il se peut que les différents mouvements, partis, groupes et sous-groupes concernés y renoncent, qu’ils se contentent de candidatures de témoignage ou pire, finissent par se ranger derrière des candidatures libérales. Alors, ils auront à s’expliquer auprès des millions de gens qui veulent changer le monde, qui en ont besoin, qui sont en danger ; et sans doute, ayant fait la démonstration de leur caractère inoffensif dans le combat pour le progrès social et démocratique, devront-ils laisser la place à des forces nouvelles, mieux à même de conduire la lutte. Ainsi va la vie des peuples, comme le dit Rosa Luxemburg.
Mais au moment où nous parlons, la faillite n’a pas encore eu lieu. Les congrès et conventions de ces organisations sont tous prévus pendant ou avant l’été. Dans l’intervalle, il faut œuvrer à les convaincre, de l’intérieur pour ceux qui y sont, de l’extérieur pour tout le monde.
La « gauche réconciliée », oui, mais derrière la bannière des classes populaires, la seule qui vaille !
Image d’illustration : « Discours de Jean-Luc Melenchon lors de la Convention de la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale », photographie du 7 mai 2022 par Hugo Rota (CC BY-SA 4.0)
