Un texte de Roseline KISA et Pascal TORRE, coprésident·es de l’association France-Kurdistan.
Point névralgique de la Syrie pendant plus d’une décennie, le Rojava se trouve dans la tourmente depuis l’offensive du gouvernement islamiste transitoire de Damas. L’expérience de l’Administration Autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) voit ses perspectives se restreindre sous l’action conjuguée des trahisons, des ingérences extérieures et des violences miliciennes d’Hayat Tahrir al-Sham (HTS). Quelle est la situation et peut-on esquisser des perspectives ? Parallèlement, le Rojava demeure une question centrale pour la Turquie qui poursuit, avec son affidé, le président auto-proclamé A. al-Charaa l’objectif d’anéantir les Kurdes. Cette perspective n’est pas sans incidence sur le processus de paix engagé après l’Appel d’A. Ocalan.
De la révolution au pouvoir des islamistes
En 2011, dans le sillage des Printemps arabes, les insurgés syriens ont exigé la fin du régime de Bachar al-Assad et la démocratisation de leur pays. Avec la confessionnalisation des oppositions et la fragmentation milicienne, les Kurdes ont proclamé leur autonomie promouvant un programme progressiste, démocratique, féministe et écologiste. D’aucuns prétendent aujourd’hui que cette ambition était une « illusion » occultant des acquis indéniables, ignorant l’espoir qu’elle a pu susciter comme son rayonnement international.
Lors de l’offensive de l’État Islamique (EI) de 2014 en Irak et en Syrie, les Kurdes, avec le soutien de la coalition internationale, ont été au premier rang pour combattre Daesh. Ils lui ont infligé sa première défaite à Kobané, au prix de sacrifices immenses. Durant cette période la Turquie n’a eu de cesse d’apporter son soutien à Daesh pour détruire cette entité naissante.
A côté du Rojava, la province d’Idlib a été la seconde région à avoir échappé au contrôle de Bachar al-Assad. Après la défaite de l’EI de nombreux djihadistes y ont trouvé refuge sous la protection de la Turquie. L’un de leurs chefs, A. al-Charaa, après avoir été un homme de main d’A. B. al-Baghdadi, y a fondé l’organisation Al-Nosra puis HTS. Cette formation est constituée de 17 à 18 milices dont certaines sont d’origines étrangères voire sous la tutelle de la Turquie, constituant un socle ultra-islamiste.
A la faveur d’un effondrement interne du régime baasiste et d’un repli des puissances extérieures qui lui apportaient un soutien décisif, A. al-Charaa a lancé en 2024 une offensive, avec ses milices, et s’est emparé du pouvoir à Damas.
Avec le soutien de la Turquie et des pays du Golfe, il tente désormais d’imposer une logique nationaliste, centralisatrice sans renoncer à fonder un émirat basé sur une idéologie fondamentaliste issue de Daesh même si le contexte ne s’y prête guère pour le moment. Incapable de penser la pluralité de la société et la décentralisation du pouvoir, il a déclenché une guerre sanglante contre les minorités Alaouites et Druzes.
Offensive contre les Kurdes et fragilité des accords
Pressé par la Turquie, avec l’appui des États-Unis, d’Israël et des pays du Golfe, Damas a lancé, en janvier 2026, ses hordes de combattants sur Alep puis sur les territoires à majorité arabe dont Raqqa et Deir Ez Zor, placés sous l’AANES, reprenant notamment le contrôle des champs pétroliers.
Durant cette offensive, préparée de longue date, Ankara a été à la manœuvre stratégique, a fourni des armes et a localement participé aux combats.
Évoquant l’opération en cours, certains médias ont insisté sur la défection de tribus arabes jusqu’alors alliées des Kurdes avançant l’idée de l’échec de la politique intégratrice des diversités ethniques au sein de l’AANES. Il n’est pas inutile de rappeler que les Kurdes n’ont jamais souhaité être présents dans ces zones. Les États-Unis ont fait pression sur eux pour qu’ils en prennent le contrôle afin de lutter contre l’EI. L’AANES a accepté par nécessité et pas toujours de gaieté de cœur tandis que sa présence était contestée à Raqqa et Deir Ez Zor. Ces tribus conservatrices ont été aisément retournées après l’arrivée d’A. Al-Charaa d’autant qu’elles appréciaient peu la tutelle et le projet politique des Kurdes.
Ce repli des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) s’explique également par le fait que les États-Unis et les puissances occidentales ont abandonné leurs alliés kurdes, fer de lance de la lutte contre Daesh. Après qu’ils aient perdu 15 000 combattants, Washington avait promis de les soutenir. Entre-temps, A. al-Charaa est devenu l’allié de D. Trump et des monarques du Golfe qui misent sur lui pour établir une stabilité sous leur subordination. L’envoyé spécial du président américain, Tom Barrack, un magnat sulfureux de l’immobilier, soutient même que les Kurdes ne sont plus une carte dans son jeu et les enjoint de ratifier des accords inacceptables.
Alors que les défections se multipliaient, les Kurdes syriens ont pu compter sur une extraordinaire mobilisation de ceux d’Irak et de Turquie, d’un soutien exceptionnel des diasporas et des amis des Kurdes dans le monde entier.
En ces temps incertains, des observateurs avancent l’idée de dissensions entre le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) et les FDS. Ils font porter la responsabilité de l’absence d’accord aux cadres du PKK présents, prétendument jusqu’au-boutistes. Les FDS et le PKK entretiennent des liens profonds mais ne sont pas réductibles l’un à l’autre. Des combattants du PKK sont engagés au Rojava (1500 probablement) mais l’essentiel des forces kurdes sont syriennes et ce sont elles qui prennent les décisions qui s’imposent pour protéger leur peuple. Pour ces raisons A. Ocalan a apporté son soutien au commandant des FDS, Mazloum Abdi. Plus fondamentalement, les Kurdes ne sont pas dans une logique de guerre. Celle-ci leur est imposée. Ils cherchent avant tout une solution politique.
Depuis le 10 mars, plusieurs accords ont été conclus sous la contrainte, après les massacres des Alaouites et des Druzes, bafouant le droit des Kurdes à l’autonomie et à leur autodéfense. Damas, qui se plaît à offrir une façade lissée aux puissances occidentales, n’a eu de cesse de les rendre irrecevables pour mieux les violer.
Le dernier en date, du 31 janvier, a été ratifié par les Kurdes afin d’éviter les massacres qui se profilaient. Il survient après l’offensive militaire d’une extrême violence d’A. Al-Charaa et de R.T. Erdogan qui a pulvérisé une confiance déjà bien mince.
Certes, un décret présidentiel, dont le contenu est déjà mentionné dans la constitution provisoire, reconnaît les droits linguistiques et culturels des Kurdes et leur permet de retrouver la nationalité dont ils avaient été déchus. Cet accord prévoit l’intégration des fonctionnaires de l’AANES mais les informations en provenance de Raqqa nous indiquent que leurs candidatures ont toutes été rejetées. Quant à l’intégration des forces armées, A. al-Charaa souhaitait qu’elle se fasse individuellement et a rejeté la présence des combattantes dans les unités. Face à la résistance des Kurdes, Damas a provisoirement reculé acceptant la formation de quatre divisions, dont une à Kobané. Ces décisions sont précaires et les craintes de régression sont nombreuses d’autant que la concession de marges n’est pas dans la culture politique de Damas. La pérennité de l’Administration autonome, le contrôle des municipalités, le principe des coprésidences et l’avenir du projet politique sont suspendus aux simulacres de discussions en cours. Quoiqu’il advienne, tout sera question de rapports de force.
Sur le théâtre des opérations, il n’existe aucune équivoque sur la volonté d’anéantir les Kurdes. Le martyr des populations d’Afrin avait donné le ton et sans surprise, les milices HTS, sans foi ni loi, poursuivent leur besogne. Les populations des deux quartiers d’Alep et de nombreux villages ont fui les combats et ont souvent été pris pour cible par des patrouilles HTS embusquées. On compte 21 000 réfugiés à Qamishlo qui vivent dans le dénuement et le désarroi. A cela s’ajoute les pillages généralisés, voire l’occupation illégale des maisons et des terres.
Les violences à l’égard des femmes, qui craignent à juste titre pour leur intégrité, sont particulièrement documentées : défenestration de combattantes, exécutions, agressions sexuelles et coupes de leurs tresses que les djihadistes brandissent comme des scalps
En dépit de l’accord qui prévoyait la levée du siège de Kobané, la population est soumise à un blocus les privant d’eau, d’électricité, d’internet et de la moindre possibilité de déplacements. Contrairement aux engagements, dans les zones de front, les milices d’HTS tentent toujours de s’infiltrer en territoire kurde.
Enfin, les médias du gouvernement, ceux de la Turquie et de l’Arabie Saoudite attisent la haine contre les Kurdes rendant la situation explosive et pouvant dégénérer dans un conflit ethnique particulièrement meurtrier.
Enfin jusqu’à présent, les prisonniers de l’EI et leurs familles étaient sous la surveillance de l’AANES. Les accords en vigueur prévoient que Damas en prenne le contrôle. Cependant, la Syrie actuelle n’en a absolument pas les moyens ce qui explique le transfert de quelques centaines de djihadistes dans un autre État failli, l’Irak, qui sert de déversoir. En attendant, certains membres de l’EI en profitent pour s’évader et reprendre du service tandis que d’autres trépignent d’impatience de voir les Kurdes prendre leur place dans ces camps.
Les puissances occidentales commencent à prendre la mesure de la résurgence de l’EI qui commet désormais au moins un attentat par semaine contre les FDS.
Quelles perspectives pour la Syrie ?
L’avenir des Kurdes syriens est incertain, leurs marges de manœuvres sont limitées et il est difficile de penser, de là où nous sommes, les perspectives. Actuellement, tous les projets municipaux sont arrêtés et les élus du Rojava se concentrent exclusivement sur l’accueil des réfugiés. Des inquiétudes légitimes surgissent sur la sécurité intérieure des territoires à dominante kurde ainsi que sur l’avenir de la gouvernance municipale.
Le futur dépend de nombreux paramètres. La résistance pour défendre les acquis de la Révolution constitue le facteur le plus déterminant et a déjà fait, modestement, bouger des lignes.
De plus, les puissances occidentales se sont engagées à faire respecter cet accord mais cela ne sera possible que si les pressions s’avèrent suffisantes. Nous en sommes très loin.. Notre mobilisation est donc capitale et la France est probablement le pays concerné le plus au fait de tous les détails de la situation.
De toute évidence, le Rojava issu de la guerre civile en Syrie, des luttes contre l’EI et la Turquie n’est plus. Cependant si le contexte n’est pas favorable, le Rojava continue à exister et l’éventualité de l’émergence d’un autre Rojava n’est pas totalement à exclure. La force du mouvement kurde ne réside pas seulement dans sa force armée mais aussi dans d’autres formes de résistance que constituent par exemple les institutions civiles comme les municipalités ou les maisons des femmes.
Les Kurdes veulent être reconnus, se projeter dans l’avenir pour construire une nouvelle Syrie en tant que sujets collectifs. Leur projet d’autonomie n’est pas incompatible avec une Syrie unie. La décentralisation ne signifie pas l’absence d’État central mais que le pouvoir s’exerce à différents niveaux. La question est donc bien de savoir si le pouvoir sera monopolisé ou bien s’il peut se diffuser à plusieurs échelles.
Penser à l’avenir du Kurdistan suppose dans notre action de partir de cette réalité.
Quelles conséquences pour le processus de paix en Turquie ?
Les événement du Rojava ont une immense résonance au Kurdistan de Turquie. Cela amène les Kurdes et leur formation politique, le DEM-Parti, à examiner leurs choix stratégiques récents.
Il n’est pas inutile de rappeler que le PKK s’est constitué sur la base du déni du peuple kurde dans un contexte de décolonisation et de guerres révolutionnaires qui avaient leur légitimité. Cette lutte leur a permis de sortir de la marginalité et d’être aujourd’hui debout. Mais la grammaire politique de cette époque, comme le contexte, n’existent plus et la société kurde a profondément changé. Pour les Kurdes de Turquie, une page est définitivement tournée et on peut difficilement imaginer que le PKK reprenne les armes.
Pour autant, le processus de paix est bloqué car L’État turc n’a fourni aucune réponse aux propositions de paix d’A. Ocalan. Pour R.T. Erdogan la question kurde reste associée au terrorisme et il perçoit la dissolution de l’organisation comme une victoire historique personnelle. Or la question kurde, en Syrie comme en Turquie, est une question de reconnaissance de ce peuple comme sujet collectif. Il y a plus d’une décennie que le PKK ne mène plus d’opérations militaires en Turquie. Le mouvement kurde ne veut plus s’exprimer par la lutte armée mais par la voie parlementaire, le municipalisme ou la créativité artistique. Les Kurdes de Turquie ne portent pas un projet d’autonomie mais un renforcement des pouvoirs locaux.
Par ailleurs, des questions cruciales ne sont pas traitées comme l’avenir des membres du PKK ou le sort d’A. Ocalan.
Pour R.T. Erdogan la question kurde peut être dissoute dans la fraternité islamique. Il est prêt à reconnaître les Kurdes à la condition qu’ils se mettent au service de la nation turque et sunnite. Les Kurdes le refusent. La fraternité doit se faire sur les bases de la justice, de la reconnaissance des crimes passés et sur la satisfaction des revendications fondamentales négociées ensemble.
Le cheminement du processus en cours doit donc être observé avec beaucoup de prudence. A. Ocalan a cependant raison lorsqu’il affirme que la Turquie a besoin d’une double légitimation : les Kurdes et la démocratie.
Comme pour la Syrie, nous en sommes loin comme en témoigne la criminalisation de toutes les oppositions.
En dépit de ce contexte sombre, les Kurdes portent la voix d’une société de justice, féministe et écologique. Ils doivent pouvoir compter sur la solidarité et la mobilisation de toutes les forces progressistes.
Image d’illustration : « Manifestation « Stop à l’offensive turque au nord de la Syrie » (Lausanne, le 15 octobre 2019) », photographie par Gustave Deghilage (CC BY-NC-ND 2.0)
