Par Basile Noël.
Le retour au pouvoir de Donald Trump et l’intérêt que lui portent les autres responsables d’extrême droite à travers le monde ont de quoi nous inquiéter. Suivre l’actualité provenant d’outre-Atlantique crée un climat particulièrement anxiogène concernant les politiques racistes anti-migrants, les attaques contre les droits des personnes trans, la chasse à l’inclusion et à la diversité qui pousse à réécrire l’histoire, ou encore la destruction rapide et à grande échelle des services publics. Tout cela ne fait que renforcer nos certitudes concernant le danger que représente l’extrême droite partout dans le monde, nos craintes concernant son éventuelle accession au pouvoir en France, mais aussi notre détermination à tout faire pour que cela n’arrive pas.
Pourtant, c’est un autre aspect de la politique trumpienne qui semble davantage inquiéter dans certaines sphères politiques et économiques : les « tarrifs », ou droits de douane en français. En effet, dès sa campagne, Trump en avait fait l’un des piliers de sa politique économique. Et si on a pour le moment entendu davantage de mots que d’actes en la matière, l’annonce de droits de douane visant des pays considérés comme « alliés » des États-Unis, comme le Canada, le Mexique ou l’Union européenne témoigne d’une rupture dans les politiques économiques états-uniennes.
Le libre-échange, c’est-à-dire la doctrine visant à réduire les barrières douanières afin de favoriser les échanges commerciaux entre pays, est au cœur de la vision économique libérale depuis Adam Smith, que l’on considère souvent comme le « père fondateur » de la science économique. Dès le XVIIIe siècle, et à rebours d’autres économistes, il voyait dans le libre-échange la possibilité pour chaque pays de se spécialiser dans les secteurs dans lesquels il était le plus efficace. Ce faisant, chacun pouvait « mettre tous ses œufs dans le même panier », gagner en productivité et produire plus de richesses. L’humanité toute entière était censée être gagnante dans cette vision, le commerce international étant source d’accroissement des richesses produites. Cette vision domine depuis chez les économistes. L’idée selon laquelle le commerce international est globalement plus bénéfique que néfaste est partagée par une grande majorité d’entre eux.
Or, Smith apparaissait alors comme en rupture avec des idées que l’on a regroupées a posteriori sous l’appellation « mercantilisme », davantage hostiles au commerce international et en particulier aux importations. Certains économistes voyaient alors les sorties d’or découlant des importations comme une perte de richesses pour le pays. Autant dire qu’on a vite fait de penser aux idées en vogue actuellement à la Maison Blanche.
Dans son récent ouvrage Le Monde confisqué (Flammarion, 2025), l’économiste et historien Arnaud Orain parle de « capitalisme de la finitude » pour qualifier ces idées – qu’il oppose aux idées libérales – selon lesquelles le monde et ses ressources sont finis et que l’enrichissement infini de tous n’est pas possible. En extrapolant cette idée, on pourrait faire un parallèle avec les développements de Lénine concernant l’impérialisme du début du XXe siècle. Les puissances impériales s’étant alors partagé l’essentiel du monde connu, elles n’avaient plus d’autre choix que de se faire la guerre pour étendre encore leurs territoires. Selon le même principe, si on estime que les richesses sont finies, il ne reste plus que les guerres commerciales pour freiner l’enrichissement des autres. Reste à savoir si cela ne serait pas donner trop de cohérence et de vision à la pensée trumpienne…
Le débat entre « libre-échange » et « protectionnisme » (mesures visant à limiter les importations) n’est néanmoins pas nouveau et traverse le champ politique français depuis longtemps. On retrouve d’ailleurs des idées protectionnistes dans les programmes de beaucoup de partis de tous bords, souvent pour des raisons différentes. Elles peuvent servir de sanction contre des régimes autoritaires ou des pays avec qui il existe des tensions ; elles peuvent se justifier pour des raisons sociales ou écologiques comme des raisons souverainistes et nationalistes. Et si la gauche met plus souvent en avant les raisons sociales et écologiques, elle mobilise parfois des arguments se rapprochant du souverainisme.
Dans un contexte où Trump et l’extrême droite apparaissent comme à l’avant-garde du discours souverainiste, il nous faudrait éviter un double piège : voir nos propositions assimilées à celles de l’extrême-droite d’une part, et se faire les chantres d’un libre-échange aveugle à ses conséquences par esprit d’opposition d’autre part. Nous devons garder à l’esprit que dans le cas des principaux partisans du libre-échange comme des protectionnistes à la Trump, il s’agit avant tout de défendre les intérêts de la bourgeoisie.
D’un côté, le libre-échange et l’internationalisation de la chaîne de production permettent aux capitalistes d’exploiter la main-d’œuvre la moins chère possible dans des pays émergents tout en profitant, au besoin, des qualifications acquises dans les écoles des pays développés. De l’autre, Trump va probablement utiliser la « protection des emplois des Américains » comme prétexte pour faire pression à la baisse sur les salaires – condition sine qua non pour maintenir le train de vie actuel des États-Unis sans voir les coûts (et donc les prix) exploser.
Comme pour d’autres sujets, il nous faut aborder cette question avec nos propres idées et éviter de se voir imposer les termes du débat. Nous devons garder à l’esprit que le problème des travailleurs français n’est pas que d’autres travailleurs, ailleurs, prennent leur ancien travail parce qu’ils se seraient moins battus pour leurs droits, voire qu’ils en profiteraient. Le problème, c’est que les capitalistes jouent de cette pression concurrentielle à la fois pour exploiter des travailleurs moins bien payés et avec moins de droits ailleurs, et pour faire pression pour limiter les hausses de salaires et réduire les droits ici. Et se contenter de mesures protectionnistes ne fera qu’augmenter les prix ici et diminuer les richesses produites ailleurs.
Finalement, on en revient au cœur du projet communiste : que les travailleurs s’approprient les moyens de production et les richesses qu’ils produisent, et pas seulement dans un pays mais dans tous. Si cette visée nous paraît bien loin au vu de l’état du monde, il est plus essentiel que jamais que nous portions haut et fort nos idées, en montrant que les « faux dilemmes » comme celui-ci n’ont pas à être le seul horizon du débat démocratique.
Image d’illustration : « Containers », photographie du 20 octobre 2006 par Jim Bahn (CC BY 2.0)