Le parti-pris de Nos Révolutions, discuté le 16 mars 2025.
Ces dernières semaines, deux événements ont produit l’effet d’une bombe dans des dizaines de chancelleries occidentales. Le discours du vice-président états-unien J.D. Vance, le 14 février à Munich1, puis l’altercation entre Zelensky, Vance et Trump, le 28 février à la Maison Blanche2, ont donné à voir le spectaculaire revirement stratégique de la première puissance mondiale. Les États-Unis retirent leur soutien à l’Ukraine et se rapprochent de la Russie.
Que penser de cette reconfiguration, inédite depuis 80 ans et la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Quelles conséquences pour les peuples européens ? Enfin et surtout, que peut la gauche face à l’engrenage sans fin des impérialismes ?
L’extrême-droite à Washington
Depuis leur retour triomphal à la Maison Blanche, les leaders MAGA3 ont entrepris de repolitiser la diplomatie US. Trump rompt avec les formes traditionnelles de la diplomatie : entre ses politiques intérieure et extérieure, les frontières s’estompent. Prédation fossile, autoritarisme et lutte contre le “wokisme” sont les nouvelles priorités affichées de l’Oncle Sam, dans le Michigan comme au Canada, à Los Angeles comme à Berlin.
Il est donc plus facile qu’avant de comprendre les intentions du gouvernement états-unien. Car Trump rompt aussi avec les valeurs au nom desquelles les États-Unis prétendaient jusqu’ici agir. Seuls apparaissent désormais les intérêts de la bourgeoisie US : contrôler des territoires, piller leurs sous-sols, imposer les conditions commerciales et monétaires les plus favorables possibles aux USA. Les violentes attaques de Trump et Musk contre les fondements de l’État de droit américain, tout comme le nouveau traitement infligé aux alliés historiques de l’Amérique, font craquer le vernis du “monde libre”.
Pour les nouveaux maîtres de l’Amérique, les institutions internationales créées après 1945 sont devenues des freins à leur déploiement impérial. Les règles de l’ONU, mais aussi celles de l’OTAN (dont le traité fondateur consacre “les libertés individuelles et le règne du droit”4), ne sont plus compatibles avec le niveau de violence qu’ils comptent déchaîner face à la Chine. Cette dernière constitue en effet le premier défi sérieux à l’hégémonie américaine mondiale depuis la chute du Mur.
Qui dit nouvelles doctrines, dit nouveaux systèmes d’alliances. De Netanyahu à Poutine, de Orban à Milei, l’administration Trump apporte un soutien appuyé à la plupart des leaders d’extrême droite dans le monde. En Allemagne, Musk et Vance sont carrément entrés en campagne publique pour le parti néonazi AfD. Mettre à bas les libertés, remettre au pas les sociétés, assurer le règne sans partage des oligarques : voilà le programme de cette nouvelle “Sainte-Alliance”5 contre les peuples !
Les nationalistes du monde entier ont, eux aussi, reconnu Trump comme un allié. Cela est valable y compris en Russie, pays pourtant traditionnellement ennemi des USA. « Les valeurs traditionnelles ont de nouveau triomphé dans un autre pays […] En ce sens, la victoire de Trump et Vance est aussi notre victoire. Elle n’est pour l’heure que provisoire, mais elle pourrait s’avérer décisive », notait ainsi l’idéologue ultra-nationaliste russe Alexandre Douguine, le 5 novembre 20246. À l’image des fascismes des années 1930, les idéologies des extrêmes droites des années 2020 ne connaissent pas de frontières.
L’effondrement de l’Europe
Face à ces nouvelles alliances l’Europe, placée depuis 1945 sous la tutelle états-unienne, se trouve complètement démunie. Ces dernières semaines, la panique pouvait se lire dans les yeux des principaux dirigeants du continent. C’est un véritable effondrement européen auquel nous assistons, et pour cause.
Dans les années 1990 et 2000 l’Europe semblait être le nouvel Eldorado mondial, profitant tout à la fois :
– d’une expansion continue de son bloc commercial et politique à l’Est, suite à la chute de l’Union soviétique. Les bourgeoisies européennes pouvaient continuellement bénéficier de nouveaux débouchés commerciaux, délocaliser en flux tendu et détruire les droits sociaux en Europe de l’Ouest par la concurrence des nouveaux entrants dans le marché unique.
– de l’intégration récente de la Chine à l’OMC et de l’ouverture commerciale de nombreux pays d’Asie, garantissant aux consommateurs européens un solide pouvoir d’achat grâce aux produits manufacturés à bas coût en provenance de ces pays.
– et de la protection militaire états-unienne, permettant d’évacuer tout risque sérieux de conflit militaire en Union Européenne, et minimisant la part des richesses nationales devant être consacrées à l’effort militaire.
Cette mécanique géopolitique, grippée depuis près de 15 ans, vient d’exploser à la figure des bourgeoisies européennes en raison :
– de l’offensive de la Russie de Poutine, qui compte bien mettre un terme à l’expansion du bloc occidental à l’Est et reconstituer l’influence russe sur le continent (et dans le monde, en profitant par exemple de l’effondrement de la Françafrique) ; l’Ukraine illustrant parfaitement le conflit entre cette ambition et celle des dirigeants de l’UE.
– de la montée en puissance de la Chine, qui a diversifié son économie vers les productions à haute valeur ajoutée, s’est tournée vers son marché intérieur et souhaite rééquilibrer la valeur de ses échanges avec l’UE.
– du retrait des forces militaires US d’Europe (programmé depuis Obama), qui concentrent leurs efforts sur la confrontation avec la Chine dans l’océan Pacifique ; cela tout en assurant dans le même temps une vassalisation toujours aussi forte des pays européens.
– à cela s’ajoute le cruel retour de bâton des politiques de déstabilisation du Moyen-Orient, avec des actes de terrorisme islamistes endeuillant régulièrement plusieurs pays européens depuis dix ans.
Si ce tableau est déjà bien sombre, l’Europe n’en est pourtant qu’aux préludes de son effondrement. Cessez-le-feu ou pas, la guerre d’Ukraine va continuer à faire ressentir durablement ses effets économiques. D’autant qu’en l’absence de changements politiques en Russie, Poutine devrait continuer à imposer au continent le tempo de la guerre pour réaliser ses objectifs – les menaces planant sur la Transnistrie moldave et les pays baltes étant souvent évoqués.
Habituée à financer la frivolité de ses classes dirigeantes et le train de vie de ses classes moyennes grâce aux “dividendes de l’impérialisme”7, l’Europe se retrouve en grande fragilité face à l’expansionnisme russe et au retrait états-unien. Et pourtant, entièrement englués dans les intérêts US, ces mêmes classes dirigeantes sont incapables de tirer les leçons de la stratégie de Trump, et de considérer le gouvernement américain pour ce qu’il est, un adversaire. Ursula von der Leyen a annoncé un plan de 800 milliards d’euros pour le réarmement du continent, ce qui correspond étrangement à l’objectif trumpien de 5% du PIB consacrés à la défense. Ce plan se traduira par des commandes records aux marchands d’armes européens, mais aussi… américains.
La faillite des bourgeoisies européennes est donc en passe de devenir intégrale. En lieu et place du beau slogan “Unis dans la diversité”8, elles ont forcé les travailleurs d’Europe à se livrer une concurrence féroce, précipitant l’essor des extrêmes droites. Au lieu de la prospérité et de la souveraineté promises par leurs règles budgétaires, elles ont appauvri le continent et l’ont désindustrialisé. Plutôt que de défendre la paix et la liberté, elles ont fait de la Méditerranée un cimetière et se préparent, de concert avec Poutine, à plonger toute l’Europe orientale dans la boue des tranchées.
Et pourtant par-delà son histoire contrastée, l’Europe n’est-elle pas ce grand continent qui a fait naître l’humanisme, proclamé les droits humains, engendré tant de révolutions ? Nos peuples ne sont pas condamnés à finir ainsi, dans le déclin, la guerre et le racisme. Mais pour cela, le pouvoir doit changer de mains. Les promesses de liberté et de prospérité que les bourgeoisies de l’UE ont échoué à honorer, seul·es les travailleuses et travailleurs d’Europe peuvent les réaliser.
La gauche et le nouveau désordre mondial
Face à l’effondrement d’un atlantisme qu’elle a toujours combattu et à la marche forcée des sociétés (russe mais aussi européennes) vers un conflit continental, la gauche – en tout cas dans sa composante radicale – se trouve désorientée. Comment continuer à défendre la paix, la liberté et le progrès social, à l’heure où sonnent les tambours de guerre ?
D’abord, nous pensons que les gauches européennes doivent refuser d’adhérer aux programmes militaristes de leurs gouvernements, qu’ils soient libéraux, conservateurs ou d’extrême droite, car ceux-ci convergent in fine vers les mêmes politiques. Cela suppose de rompre l’unanimisme qui caractérise les périodes de tensions internationales – comme viennent d’ailleurs de le faire avec courage les député·es communistes et insoumis·es à l’Assemblée nationale.
Évidemment, il ne s’agit pas de promouvoir un antimilitarisme de principe. Face à une agression impérialiste, les peuples ont droit à l’autodéfense et à l’autodétermination. Mais le plan de réarmement proposé par Macron constitue une énorme hypocrisie. L’Europe n’est pas désarmée : la France est la 7ème puissance militaire mondiale, le Royaume-Uni la 6ème, l’Italie la 10ème9, etc… Par ailleurs la France est le deuxième exportateur mondial d’armements, et elle ne se prive pas d’en disséminer partout dans le monde… y compris en Russie10, que le chef de l’État nous annonce pourtant comme une “menace”. Tout ça ne tient pas debout.
Face à cette mascarade, les principes que la gauche doit défendre sont simples : amitié avec les peuples du monde (c’est-à-dire, solidarité internationale), confrontation avec les fauteurs de guerre. Nos différences ne sont insurmontables, ni avec le peuple états-unien, ni avec le peuple russe. Si la guerre doit être déclarée, c’est à nos dirigeants respectifs qui poussent l’humanité vers un suicide collectif ! En effet, la seule manière de stopper l’engrenage des guerres commerciales, qui inévitablement se transforment en guerres militaires, est de retirer le pouvoir à ceux qui les commanditent, pour le placer directement entre les mains du peuple.
Dans de tels contextes révolutionnaires, les forces progressistes en France ont toujours défendu l’importance démocratique d’entretenir des forces armées pour la défense du territoire national. Cette exigence rejoint par ailleurs les principes de la Charte des Nations Unies, bien loin du modèle d’armée expéditionnaire promu de longue date par nos gouvernements.
Dans cette perspective, il est donc essentiel pour les forces de gauche d’acquérir une solide culture relative aux questions militaires et de défense. Car refuser toute guerre guidée par les intérêts des bourgeoisies européennes n’équivaut pas à renoncer à vaincre les dirigeants d’extrême droite – au premier rang desquels Poutine – et leurs dangereuses idéologies, par tous les moyens possibles, de la diplomatie à la force.
À ce titre, notre solidarité avec tous les peuples du continent, leur liberté et leur droit à l’autodétermination, doit être totale. Il est urgent d’avancer dans la coordination des forces de gauche à l’échelle internationale pour riposter à l’essor mondial du militarisme. Rappelons que la majorité des pays du monde, par exemple, s’est refusée à “choisir un camp” dans la guerre d’Ukraine11 ! L’engagement de ces peuples au service de la paix peut s’avérer déterminant.
Faire face aux fauteurs de guerre n’est pas chose aisée, tant la propagande et l’intimidation font leur œuvre dans chaque camp – depuis des décennies en Russie, et désormais également en Europe. Mais s’il est une leçon à tirer des premiers mois de Trump à la Maison Blanche, c’est que la politique peut tout lorsqu’elle s’appuie sur le soutien actif de millions de gens.
À la lumière de cette expérience, les gauches européennes seraient bien inspirées de prendre leur courage à deux mains et de donner raison aux millions d’Européen·nes qui ne veulent pas d’une guerre continentale, pour faire, demain, de leur revendication de paix une réalité durable.
Signataires :
Hadrien Bortot
Sophie Bournot
Marie-Pierre Boursier
Alexan Colmars
Leïla Cukierman
Manel Djadoun
Rosa Drif
Michel Duffour
Anaïs Fley
Nadine Garcia
Laureen Genthon
Antoine Guerreiro
Noâm Korchi
Nicolas Haincourt
Fabienne Haloui
Marie Jay
Helena Laouisset
Nuria Moraga
Frank Mouly
Martine Nativi
Basile Noël
Philippe Pellegrini
Hugo Pompougnac
Mona Queyroux
Laurène Thibault
Armeline Videcoq-Bard
Clément Vignoles
- Discours à lire ici, dans sa version intégrale traduite en français : https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/14/changement-de-regime-le-discours-integral-de-j-d-vance-a-munich/ ↩︎
- Échange à lire ici, dans sa version intégrale traduite en français : https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/28/lechange-entre-trump-et-zelensky-transcription-integrale/ ↩︎
- Make America Great Again, slogan des Trumpistes depuis 2016 ↩︎
- https://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_17120.htm ↩︎
- Référence à la “Sainte-Alliance” évoquée par Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste. ↩︎
- https://legrandcontinent.eu/fr/2025/01/23/lere-du-wokisme-de-droite-genealogie-de-larc-douguine-musk/ ↩︎
- Détournement de l’expression prisée des classes dirigeantes européennes, qui évoquent volontiers les “dividendes de la paix” pour décrire l’absence de conflits en Europe ces dernières décennies. ↩︎
- Devise de l’Union Européenne. ↩︎
- https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/carte-les-effectifs-militaires-des-etats-de-l-union-europeenne/ ↩︎
- https://disclose.ngo/fr/article/en-pleine-guerre-en-ukraine-des-milliers-de-composants-airbus-et-boeing-equipent-laviation-russe ↩︎
- https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/25/qui-attribue-la-responsabilite-de-la-guerre-a-lukraine-letat-du-monde-apres-le-revirement-trump-cartes-et-tableaux-exclusifs/ ↩︎
Image d’illustration : « Volodymyr Zelensky & Donald Trump 02 », image du 21 février 2025 par Trong Khiem Nguyen (PDM 1.0)