Un témoignage confié à titre anonyme par Djeneba.
« Je suis partie de Côte d’Ivoire lorsque j’avais 15 ans et demi.
Ma mère est tombée malade et a été placée dans un hôpital, je n’ai jamais su où. Avec mon titre de séjour je suis retournée la chercher mais je ne l’ai pas retrouvée. Je continue les recherches.
Mon père s’est remarié avec une femme qui ne m’aimait pas, et qui a toujours refusé que j’aille à l’école alors que c’était mon rêve.
Une ancienne amie de ma mère connaissait ma situation et voulait partir aussi. Elle m’a pris sous son aile. Nous avons travaillé en Côte d’Ivoire dans la restauration pour payer le voyage.
Nous avons voyagé la nuit dans une fourgonnette jusqu’au Maroc. Nous avons passé 6 mois avec un groupe, cachées dans les montagnes en dormant dehors sans nourriture. Quand des gens passaient on donnait de l’argent, ils revenaient avec de la nourriture ou ne revenaient pas.
J’ai été brûlée avec des cigarettes pendant une tentative de viol, heureusement la dame qui m’accompagnait et un autre homme ont pu me sauver.
En été, c’était un 11 août, nous avons été conduits au bord de l’eau à 1h du matin pour un départ en Espagne. J’avais peur de l’eau, je ne sais pas nager. On m’a dit « tu pars ou on te tue, et tu dois toujours dire oui ». Je suis partie.
Nous sommes restés de longues heures sur l’eau et heureusement nous avons été sauvées en pleine mer par la Croix Rouge.
Quand nous sommes arrivés en Espagne nous avons été séparés en deux groupes, les mineurs et les majeurs. La dame qui a pris soin de moi a hurlé pour que nous ne soyons pas séparées, mais je ne l’ai jamais revue.
J’ai été hospitalisée, j’ai refusé de manger. Je voulais aller en France pour aller à l’école. Une dame de la Croix Rouge m’a aidée. Elle m’a dit de dire que j’avais 22 ans, car si j’étais mineure je ne partirais pas et m’a donné un billet pour Bayonne. Là, j’ai croisé des jeunes Ivoiriens qui m’ont aidé à prendre un bus pour Paris.
Je suis arrivée à Bercy où j’ai passé deux nuits seule. Une dame de ménage m’a dit de l’attendre et à la fin de son travail nous sommes parties ensemble. Elle m’a hébergée et dit d’aller à l’ASE1 à Nanterre. On m’a donné un hôtel pour trois jours. L’ASE a refusé de croire que j’étais mineure et j’ai dû quitter l’hôtel. Une jeune Ivoirienne m’a donné le numéro d’une dame de RESF2, qui a payé deux nuits supplémentaires et a contacté Utopia.
L’association m’a mise en contact avec une psychologue (je faisais des cauchemars), qui a rédigé un courrier demandant une protection jusqu’à ma majorité et m’a orienté vers une famille d’accueil pour une semaine, mais en fait ils m’ont gardé jusqu’à ma majorité.
Le juge a accepté la demande de la psychologue, mais l’ASE n’était pas d’accord avec le juge. Mon avocat a insisté.
J’ai suivi des cours de français grâce à une association, puis j’ai fait une demande pour un stage de sapeur-pompier. L’ASE a refusé de signer le papier, j’ai protesté sans succès et finalement c’est la dame de l’association qui a signé le papier.
J’ai trouvé une formation pour faire un CAP cuisine en alternance, et là nouveau refus de l’ASE. Pour prouver ma minorité j’avais envoyé une amie chez mon père pour récupérer un acte de naissance. Ensuite il a fallu faire parvenir ce papier. L’ASE contestait ce document, alors que j’avais réussi à faire un passeport.
À 18 ans, j’ai eu un récépissé de 6 mois. L’ASE m’envoie une convocation pendant que je suis à l’école pour préparer mon examen. Je dois y aller tout de suite, c’est une pour OQTF3. La dame de RESF a trouvé un avocat pour faire un recours, que j’ai gagné.
Puis j’ai mon CAP, une entreprise voulait m’embaucher mais je n’avais pas encore reçu ma carte de séjour. J’ai reçu ma carte juste une semaine après.
Maintenant j’ai un CDI depuis un an, je travaille dans un restaurant et je loge dans un foyer de jeunes travailleurs. J’ai un titre de séjour pour un an. Mais dans six mois c’est le renouvellement, je suis inquiète, j’y pense tous les jours. »
- Aide Sociale à l’Enfance (ASE) : service départemental chargé de la protection de l’enfance. ↩︎
- Réseau Éducation Sans Frontières (RESF) : réseau composé de collectifs et d’organisations associatives, syndicales et politiques, militant contre l’éloignement d’enfants étrangers scolarisés en France. ↩︎
- Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF) : mesure administrative délivrée par la préfecture, qui a pour objectif d’expulser une personne du territoire français. ↩︎
Image d’illustration : « Refugees on a boat crossing the Mediterranean sea, heading from Turkish coast to the northeastern Greek island of Lesbos », photographie du 29 janvier 2016 par Mstyslav Chernov (CC BY-SA 4.0)