La planification : concept de boomer, ou condition d’un socialisme démocratique ?


Par Hannah Bensussan*.

À la faveur de la crise écologique et de l’impuissance du capitalisme de marché à modifier les comportements des acteurs en conséquence, le terme de « planification » refait surface à gauche.

Antithèse du laissez-faire et du libre marché, l’économie planifiée en tant qu’ordre économique alternatif se définit par la négation du capitalisme de marché1 : planifier, c’est se débarrasser du marché comme institution de validation sociale ex post de la production qui supposait 1) une absence de coopération entre producteurs privés en concurrence, et 2) la maximisation du profit comme critère d’orientation des décisions de production. Par négation de ces deux éléments, l’économie planifiée se caractérise par 1) la collectivisation des décisions de production, et 2) leur orientation par l’appréciation directe des besoins sociaux, dépourvue de médiation monétaire.

Au-delà de cette définition préliminaire qui n’a pas pris une ride, la gauche contemporaine entend renouveler la planification dont elle se réclame, à l’aune des leçons tirées du (relatif) échec de l’expérience soviétique et du débat sur le calcul économique socialiste (Hayek et al., 2015). Elle l’affuble donc souvent du qualificatif « démocratique » (Adaman & Devine, 1997; Albert, 2004), et cherche à l’assurer contre les dérives autocratiques, par 1) le levier politico-institutionnel : l’architecture institutionnelle devrait être pensée de manière à distribuer le pouvoir décisionnel de façon plus démocratique (conseil de citoyen, coopératives, « cybersoviets » (Durand & Keucheyan, 2024)) et 2) la technologie : les technologies de l’information faciliteraient l’expression de l’opinion du peuple, et rendraient possible la décentralisation des décisions de production (Cockshott & Cottrell, 1993; Limas, 2018; Phillips & Rozworski, 2019; Saros, 2014; Schaupp & Jochum, 2022).

Malgré cet effort de réhabilitation et de rénovation, la réticence d’une partie de la gauche radicale à vouloir « planifier » perdure. On distinguera au moins deux raisons à cela.

Premièrement, loin d’être l’apanage de la gauche, la planification écologique est aujourd’hui un terme revendiqué par un très large spectre du paysage politique, y compris, ironiquement, par des tenants du libéralisme économique (Bensussan, 2023). Certes, la définition posée plus haut en atteste, l’économie planifiée s’apparente théoriquement à un mode de production classiquement socialiste et anticapitaliste. Mais le marché pur et autorégulé n’étant qu’une fiction, le capitalisme doit lui aussi, en pratique, y avoir recours. Que l’on songe à la planification indicative à la française, où les grands patrons et le gouvernement se réunissaient pour réduire le risque des investissements (Aglietta & Espagne, 2021) ; à la planification dans la firme qui croit à mesure que le capital continue de se concentrer (Phillips & Rozworski, 2019) ; ou à la planification entre les firmes, fonction du pouvoir du capital monopoliste et de la captivité des entreprises qui lui sont subordonnées (Bensussan et al., 2023), force est de constater que la contrainte concurrentielle est perpétuellement niée, euphémisée, ou amoindrie par la volonté des acteurs privés de s’y soustraire. À côté de ces formes dominantes de négation des rapports concurrentiels, on trouve des « balbutiements » (Després, 2019) de planification écologique, fondée sur la tentative désespérée de concilier décarbonation et impératif de valorisation de capital. Cette planification écologique et capitaliste s’apparente donc davantage à un programme de sauvetage de ce mode de production qu’à un projet révolutionnaire visant à substituer à la loi du marché celle de la direction consciente et collective des moyens de production.

Deuxièmement, même si l’on s’en tient à l’acception radicale du terme de planification, chacun sait que celui-ci est grevé par l’obsolescence de l’idéal politique auquel il renvoie. On constate d’ailleurs souvent que les défenseurs les plus enthousiastes de la planification écologique sont généralement des hommes blancs, ce qui ne la rend que plus suspecte. La planification, oubliée au fond du grenier de l’anticapitalisme, est une idée vieillie. Pourquoi s’embarrasser vainement d’un terme qui connote l’autoritarisme et le productivisme alors que nous souhaitons un socialisme démocratique et écologique ?

Le problème, c’est que pour répondre à cette question, et montrer qu’une « planification démocratique » n’est pas un oxymore, les auteurs se prêtent généralement à un exercice spéculatif de conception in abstracto d’une économie planifiée dénuée de toute relation substantielle entre le modèle, et le réel (Albert, 2004; Devine, 2010; Saros, 2014). Comme si faire la preuve que la planification n’était pas que productiviste et technocratique supposait de s’abstraire de toute relation entre le réel et le possible, et de se débarrasser des contraintes imposées par le premier pour mieux déployer les rouages bien huilés du second. De ce fait, ces modèles peinent à convaincre les sceptiques, qui se souviennent certainement de la critique faite par Engels aux socialistes utopiques : en faisant « jaillir du cerveau » la « solution des problèmes sociaux », ils « devaient se perdre dans la fantaisie pure » (Engels, 1880, p. 30). Le problème ici n’est pas tant de chercher à penser l’après avant qu’il n’advienne, mais de ne pas chercher à ancrer cet après dans les contradictions du mode de production existant, ni dans le « déjà-là » (Vasseur & Friot, 2024) d’autres rapports de production possible qui résultent de celles-ci. On saluera à cet égard l’effort effectué par Cédric Durand et Razmig Keucheyan pour échapper à cette critique dans leur ouvrage consacré à la planification écologique (2024). Quant à l’ouvrage People’s Republic of Walmart, connu pour avancer l’argument d’un « déjà-là » de la planification au sein du capitalisme, on lui reprochera légitimement de ne pas poser la question de la transposition des techniques de planification capitalistes, en techniques socialistes.

Pour résumer, le terme de « planification » pêche donc par sa polysémie, par l’obsolescence de son imaginaire politique, et par l’abstraction des pensées qui s’en réclament. Avons-nous encore de bonnes raisons de ne pas y renoncer ? Si, d’une part, l’économie planifiée renvoie en théorie, et par négation de l’économie capitaliste, à la démocratisation de l’économie débarrassée du « règne du calcul égoïste » ; et si d’autre part, ce terme a été usurpé par les intérêts capitalistes et par l’échec de l’expérience soviétique, alors pourquoi ne pas se contenter d’en appeler à une démocratie économique et écologique, plutôt qu’à une planification économique, démocratique et écologique ?

Cette proposition nous semblerait pertinente si l’idée de planification se réduisait à la définition préliminaire qu’on en a donné. Nous l’avions en effet définie par opposition au capitalisme de marché, comme l’organisation de la production par la collectivité, en fonction de l’appréciation directe des besoins de celle-ci. En s’en tenant là, on pourrait dire que l’idée de planification est redondante de celle de démocratisation. Les plus sceptiques diraient même que cette mise en équivalence théorique des deux concepts n’est qu’un subterfuge, et qu’en pratique, planifier mène à la capture technocratique des décisions de production, donc à la négation de la démocratie. Si l’on s’en tenait là, la planification serait donc, au mieux, synonyme de démocratie, et au pire, cheval de Troie de la technocratie.  

En revanche, si l’idée de planification renvoie à autre chose qu’à la question de la redistribution du pouvoir décisionnaire et à l’opposition binaire entre démocratie et technocratie, alors elle pourrait ne pas être que redondante avec l’idée de démocratie. Les discussions, focalisées sur cette dimension normative de l’existence ou non d’une « bonne » planification auraient peut-être tendu à obscurcir le fait que l’on doit planifier pour reproduire une économie post-capitaliste, soit-elle autocratique ou démocratique. Déplaçons donc le curseur, depuis la possibilité d’une planification démocratique, vers la nécessité de planifier pour qu’existe un socialisme démocratique.

De quoi relève cette nécessité et comment s’articule-t-elle avec le fait démocratique ? Pensons d’abord au projet Cybersyn et au socialisme chilien sous la présidence de Salvador Allende (1970-1973), choyés par les tenants d’une planification cybersocialiste. Ce cas d’étude nous intéresse particulièrement car il a vu coexister un projet avant-gardiste d’utilisation des technologies de l’information pour planifier le secteur des entreprises nationalisées, et dans le même temps, une démocratisation soudaine de l’économie, caractérisée par l’émergence d’un « pouvoir populaire instituant » (Gaudichaud, 2013), lequel pouvoir « pass[ait] des mains des secteurs dominants à celles des classes dominées, qui se substitu[aient] à elles dans la conduite de la société » (Ibid.).

Abstraction faite d’avoir donné lieu à une fantasmagorie cybersocialiste, le projet Cybersyn a-t-il eu un effet concret sur l’expérience chilienne, et comment s’est-il articulé avec la dynamique de démocratisation, ou d’institution du pouvoir populaire ? Une première réponse à cette question consiste à dire qu’il menaçait ce pouvoir instituant de capture technocratique. L’historienne Eden Medina a bien mis au jour la contradiction entre les discours de Stafford Beer, selon qui le système de planification serait mis au service du savoir et du pouvoir des travailleurs, et la réalité concrète : aucun témoignage d’ouvrier des entreprises du projet n’a pu être recueilli, car seules les élites participaient activement à la conception du système. La presse sociale-démocrate occidentale s’en donnait alors à cœur joie pour dépeindre Cybersyn comme un projet autocratique à la Big Brother.

D’un autre côté, les appareils de communication du projet Cybersyn ont été utilisés de façon très concrète pour préserver ce pouvoir instituant, lors de la grève des camionneurs de 1972. Face à l’urgence des problèmes d’approvisionnement qui menacent de paralyser le pays, le réseau de téléscripteurs mis en place par les équipes de Cybersyn sert à « recouper les données provenant des différentes parties de l’industrie et les relier aux besoins exprimés par les entreprises dans tout le pays » (Morozov, 2024, p. 101). Dans cet épisode, Cybersyn a offert la mécanique de coordination des décisions sans empiéter sur la réattribution du pouvoir décisionnaire. Les outils de planification ont été mis au service du pouvoir populaire, leur permettant de minimiser les dommages provoqués par les opposants au régime, condition nécessaire pour préserver (un temps) la réorganisation naissante et vulnérable de l’économie selon un principe démocratique.

L’expérience chilienne, comme tant d’autres, nous apprend que l’institution d’un pouvoir populaire expose les flux de ressources à des chocs massifs et soudains, pouvant être soit provoqués par la résistance du pouvoir dominant à sa destitution (sabotage, embargo, boycott…), soit entrepris par le pouvoir populaire lui-même (décroissance). Quelles que soient leur provenance et leur finalité, ces chocs sont susceptibles de menacer l’existence et la reproduction du renversement des rapports de classes. En ce sens, penser la planification c’est prendre au sérieux la question de la permanence et du maintien d’un ordre économique radicalement autre, non seulement dénué des outils de coordination propres au capitalisme (la concurrence généralisée par le marché), mais aussi, ayant à subir les effets des ruptures qu’il met en œuvre, s’exposant donc à des instabilités profondes susceptibles d’enrayer ses fondements matériels.

Deuxièmement, la planification a aussi pour fonction de protéger la démocratie économique d’elle-même, et non plus d’une rupture relative à la disponibilité des ressources. Peut-on en effet concevoir un socialisme démocratique non planifié ? Dans une telle économie, une entité définie, nommée « peuple », décide souverainement des décisions de production, en fonction de ses besoins. Elle ne s’impose aucune autre contrainte que celle de sa propre volonté. Mais qu’advient-il lorsque ce peuple décide de prendre une décision dont les conséquences se déploient sur le temps long et affectent nécessairement une seconde entité, celle du peuple de demain ? De même, que se passe-t-il lorsqu’on admet la diversité des échelles et sphères possibles de définition de l’entité « peuple » ? Si la démocratie s’exerce en une diversité d’échelles territoriales et temporelles, comment s’assurer qu’une décision prise à une échelle donnée ne soit pas incompatible avec celle prise à une plus grande échelle ?

Le besoin de planifier découle de la relativité de l’expression de toute forme de souveraineté populaire, au nom de cette souveraineté même, quelle que soit son échelle ou sa temporalité. Une expression démocratique ne peut être, jamais ni nulle part, absolue, du fait qu’elle rentrerait nécessairement en collision avec d’autres entités populaires, situées ailleurs dans l’espace et dans le temps. Planifier, c’est donc tenir compte de la relation de dépendance généralisée qu’entretiennent les expressions démocratiques les unes avec les autres, ainsi que les ressources qu’elles mobilisent. C’est assurer une médiation permanente entre ces expressions et ceux à quoi elles prétendent. Là encore, non pas pour en capturer le pouvoir décisionnaire, mais pour faire coexister et dialoguer ces instances dont les prétentions s’affrontent.

La planification telle qu’on se propose de la concevoir ici n’a donc rien de l’épure des modèles : elle renvoie aux espaces de médiation du conflit, et non à sa négation. En ce sens, la planification ne se réduit pas à de nouvelles règles comptables immuables qui remplaceraient la valeur d’échange et desquelles les décisions de production pourraient être déduites. Plutôt, elle correspond à un procès inductif d’échange d’information et de discussions politiques entre les diverses instances démocratiques.

Nous proposons donc de redéfinir la planification démocratique comme la mise en relation consciente des instances démocratiques entre elles. Par « consciente », il faut entendre le fait de faire de la coordination des instances démocratiques et de leur affrontement une affaire de volonté politique. Pour employer un terme cher au projet Cybersyn, l’idée de planification va de pair avec l’acceptation qu’une société ne peut se reproduire qu’à condition qu’elle exerce un contrôle sur elle-même. Par contrôle, la pensée cybernétique à l’origine du projet Cybersyn n’entend pas la domination ou la coercition d’un groupe social sur un autre, mais plutôt des procédures de dialogue et de communication grâce auxquelles les diverses instances peuvent s’informer des décisions prises par les autres, s’y adapter, ou les contester, et ce dans le but de faire de l’exercice de la démocratie une pratique opérante, plutôt qu’un rêve fugitif.


* Hannah Bensussan est docteure en économie de l’Université Sorbonne Paris Nord, postdoctorante à l’Université de Modène et Reggio d’Emilie, et travaille sur la question du contrôle dans le capitalisme numérique.

  1. Par exemple : « Planning (…) simply means « direct » allocation, ex ante. As such, it is the opposite of market allocation, which is ex post » (Mandel, 1986, p. 7). ↩︎

Références
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Image d’illustration : « Computer-generated image of Project CyberSyn operations room », image mise en ligne le 29 décembre 2021 par Rama (CC BY-SA 3.0 FR)


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