Macronique comédie pour un serrage de vis


Par Patrick Le Hyaric.

Cet article du 15 janvier 2024 est extrait de la lettre hebdomadaire de Patrick Le Hyaric. Cliquez ici pour lire la lettre de la semaine et ici pour vous y abonner.

Trois semaines durant, le maître de l’Élysée appuyé par le grand média-business nous a offert un nouvel épisode de la macronique comédie.

Ce jeu de rôles qu’il fait jouer à intervalle régulier dans ce même décor politicien. Les mêmes actrices et acteurs s’installent au conseil des ministres pour remplir, au fond, une seule mission sérieuse : être les meilleurs valets d’un système rejeté de mille façons par les travailleurs et le peuple. Le maître de l’Élysée manœuvre donc pour l’illusion que quelque chose change afin que le capitalisme soit bien protégé.

Pour camoufler cet objectif fondamental, le locataire du château baratine à tout va sa rengaine creuse du « dépassement » de l’opposition entre la gauche et la droite. En vérité nous venons de vivre, une nouvelle coproduction « sarko-macroniste » pour rassurer les milieux d’affaires au moment où tonnent les guerres et s’aggravent les contradictions du capitalisme mondialisé.

Pour être réussie, la grande manipulation avait besoin que les souffleurs de la pensée présidentielle entretiennent un insoutenable suspens… Puis, ils ont longuement devisé sur l’âge du nouveau capitaine comme hier ils vantaient en cœur la nomination d’une dame de fer en la personne de Mme Borne, déjà oubliée. Pourtant, comme elle l’a souligné elle-même, celle-ci n’a pas failli à sa mission antisociale. Tel un robot, elle aura méticuleusement fait le sale boulot de la contre-réforme des retraites, fait adopter avec la droite et l’extrême droite la loi la plus raciste depuis la Libération, tailler l’assurance chômage et gouverner à coup de menton grâce à l’anti-démocratique alinéa 49.3 de la constitution gaulliste.

Puis, la médiacratie a vu dans la nomination de M. Attal le moyen de concurrencer la tête de liste de l’extrême droite aux élections européennes à venir. Quelle aubaine pour cette dernière ! Ceux qui croyaient qu’un Premier ministre était chargé de conduire la politique de la France perdent leurs dernières illusions. Mais il ne faut pas s’y tromper ! Derrière cette mission, il n’y a évidemment qu’un objectif politique : Faire du RN /FN la seule alternative politique en vue de l’élection présidentielle.

C’est d’ailleurs, ce à quoi ont servi à deux reprises les fameuses rencontres de Saint-Denis : officialiser l’insertion du RN/FN dans le spectre de la République abîmée. Autrement dit, solidifier l’assurance vie du capitalisme en capilotade. Mais le travail de détournement des regards des véritables objectifs n’était pas terminé. Le premier brasseur de vent allait se rendre tous les jours auprès des Français pour leur porter la bonne parole. En effet, la bourgeoisie considère que les travailleurs, les gens de peu ont besoin d’un visage avenant pour comprendre qu’ils doivent continuer à souffrir, à se priver. Ils ont besoin de « pédagogie », car ils ne connaissent pas la chance qu’ils ont d’avoir épuisé leur salaire dès le milieu du mois alors que, plus pauvres qu’eux encore, profiteraient d’un « système social trop généreux ».

Funeste opération qui consiste à préparer une nouvelle dégradation de la situation des privés d’emploi pour renforcer la pression à la baisse sur les salaires de ceux qui travaillent. C’est le moyen que réclame le capital pour maintenir la rentabilité en l’absence de gains de productivité suffisants. Réprimer les chômeurs, c’est aussi réprimer le monde du travail. Ce sera la tâche essentielle de la sarkozyste nouvelle ministre du Travail, en lien étroit avec le tout aussi sarkozyste ministre de l’Économie et des Finances : réduire encore la durée d’indemnisation du chômage des seniors éjectés du travail, abaisser à nouveau les droits des allocataires de l’allocation chômage, engager une contre-réforme de l’Unedic et sans doute, porter de nouveaux coups de poignard à la sécurité sociale.

On a abreuvé les téléspectateurs de commentaires et d’images sur la longueur de la table du conseil des ministres, où on accueille enfin la présidente du Conseil national des « Républicains (LR) ». La même personne qui, hier, caractérisait ce gouvernement de ramassis de traîtres de droite et de traîtres gauches. Bienvenue au club, lui ont répondu « les traîtres » en tout genre. Elle va, paraît-il, s’occuper de la politique culturelle de la France. Le monde de la culture et de la création se demande toujours pourquoi dans la France de Molière, Hugo, Baudelaire, Vitez, Philippe, Picasso, Truffaut, Sartre, Brel, Renoir, Aragon, Monet, Cézanne, Prévert on est passé de Malraux à Dati.

Et voici qu’au pays de Jules Ferry, de Jaurès et de Briand, la ministre chargée de l’éducation nationale, publique et laïque justifie de conduire tous les matins ses enfants dans un établissement catholique privé réservé aux familles huppées de Paris. Des trémolos dans la voix, elle s’est insurgée que les heures de cours n’étaient pas assurées faute d’enseignants en nombre suffisant dans l’enseignement public. Diantre ! Cela fait sept ans que les ministres successifs de l’éducation nationale nous expliquent pourtant à chaque rentrée scolaire que chaque élève a un professeur face à lui. À quel moment, donc, nous ment-on ? En fait, la dame de bonne famille a menti. Jamais l’un de ses enfants qui n’a passé que 6 mois en maternelle n’a manqué d’enseignants. Nul doute que, que d’un air pénétré et solennel, jamais, la ministre ne manquera une occasion de brandir la laïcité et de nous prodiguer des leçons de morale.

Ces deux nouvelles ministres sont vraisemblablement chargées de mettre en œuvre la nouvelle doxa, développée par le président, visant au « réarmement moral et civique » et à « régénérer » les idées. Un concept abondamment utilisé par Mme Le Pen, copie conforme des travaux d’une officine anticommuniste installée en Suisse dès 1945, dont la mission était de diffuser la bonne parole capitaliste anglo-américaine à travers l’Europe. La « régénération » vise à faire renaître ce qui a été altéré ou qui a dégénéré. L’uniforme à l’école en est l’un des éléments comme le sont les attaques contre le corps diplomatique et préfectoral ou « le modèle social trop généreux » ou les principes constitutionnels sur le droit d’asile et l’immigration. C’est la fameuse bataille contre les idéaux portés par le mouvement de mai-juin 1968 chère à Sarkozy. C’est vouloir débusquer l’ennemi intérieur pour ériger le fameux « ordre nouveau ». En juin 1941, Pétain en avait fait un programme. Un ministère de l’éducation où l’on n’hésite pas à vanter l’école privée et un ministère de la culture depuis lequel la nouvelle ministre commence par cracher sur les acteurs culturels désignés comme porteurs d’une culture « élitiste » sont tout désignés pour cette nouvelle étape de la bataille culturelle pour « une régénération et un réarmement » permettant d’en finir avec les Lumières.

Ce « réarmement » est aussi la nouvelle étape de la politique économique du locataire de Bercy placé désormais au second rang protocolaire dans l’ordre des ministres. Il travaillera en lien étroit avec le directeur de cabinet du Premier ministre, M. Moulin qui fut le conseiller économique du président Sarkozy pilotant le grand tournant austéritaire à partir de l’année 2009. Simplifier les démarches des entreprises, tel est le nouveau credo. Bruno Le Maire a été précis, lors de ses vœux à la presse qui pourtant n’en dit mot : « Notre administration ne doit pas être « face » aux entrepreneurs, elle doit être avec eux ». Elle doit se mettre à « leur place » a-t-il proclamé.

Autrement dit, l’État doit être encore plus au service du capital qui doit pouvoir exploiter et spéculer sans entrave. Puis à l’attention des travailleurs et des retraités il n’a pas mâché ses mots : « le plus dur est devant nous » a-t-il averti, ajoutant « le tournant du redressement des finances publiques a été pris, il sera maintenu fermement ». Les balivernes sur les réductions d’impôt cachent donc l’amplification des baisses des impôts sur le capital et l’augmentation des impôts dits de consommation, c’est-à-dire toute la fiscalité indirecte comme la nouvelle augmentation des taxes sur l’électricité. Le ministre prévient que « le plein emploi ne pourra pas être atteint à modèle social constant ». C’est donc au nom d’un prétendu plein emploi que le pouvoir justifie une nouvelle étape de l’accélération de la destruction des droits sociaux, de la protection sociale et d’insécurité salariale.

Tous ceux qui ont tenu le pays en haleine durant près de trois semaines, avec l’âge et le sourire du capitaine, les mercato avortés, les prétendues surprises se gardent bien d’ouvrir le débat sur la nature de cette nouvelle étape du macronisme dilué dans le sarkosysme, avec pour objectif la mise en œuvre d’une combinaison de nouvelles contre-réformes néolibérales et d’austérité renforcée. Cette la voie ultra-droitière pour payer les dépenses militaires supplémentaires qui nourrit l’industrie d’armement et pour répondre à la fois aux acteurs du capitalisme financier qui réclament la baisse des dépenses publiques et du capitalisme industriel qui demande plus d’aides publiques et la diminution des impôts dits de production. Pour cela, l’État social sera encore amaigri et le monde du travail et de la création bombardé des thèses du « réarmement » en paiera le lourd tribut.

Le pouvoir alimente ainsi « en même temps » le capital et l’extrême droite qui n’en demandait pas tant. Il est sûr qu’avec un tel programme caché le Premier ministre ne demandera pas un vote de confiance au parlement. A contrario, le monde du travail et de la création ont bien besoin que la gauche unie au parlement dépose une motion de censure contre le gouvernement en même temps que les forces syndicales se manifestent rapidement. C’est d’intérêt général, car « le macron circus » peut vite tourner à la catastrophe.


Image d’illustration : Palais de l’Elysée, par Nicolas Nova (CC BY-NC 2.0)


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