État d’urgence manifeste


Par Patrick Le Hyaric.

Cet article du 15 septembre 2023 est extrait de la lettre hebdomadaire de Patrick Le Hyaric. Cliquez ici pour lire la lettre de cette semaine en intégralité et ici pour vous y abonner.

S’il fallait une preuve de la violence de la lutte des classes qu’imposent les forces dominantes au peuple travailleur et aux retraités, on la trouverait dans ce large fossé qui ne cesse de se creuser entre deux mondes antagoniques, deux réalités qui disent tout de la barbarie du capitalisme.

D’un côté, les files d’attente s’allongent devant les centres de distribution alimentaire ; de plus en plus de familles contraintes de se priver, les associations de solidarité submergées par l’augmentation du nombre de celles et ceux qui viennent y chercher à manger. De l’autre, les profits des 40 plus grandes entreprises cotées en bourse qui ont atteint l’historique sommet de 79,7 milliards d’euros, soit une augmentation de 10,5 % par rapport au premier semestre 2022. Le versement d’une toute petite obole de ces mêmes grands groupes aux associations de solidarité ne fera pas oublier les diminutions régulières de l’impôt sur le grand capital et le patrimoine, toutes ces dernières années, alors que prestations sociales, retraites et salaires ont été compressés, l’assurance-chômage affaiblie, l’accès au RSA placé sous condition, les services publics mis à sac, à la ville comme à la campagne.

Un don, aussi utile soit-il, ne cachera pas cette réalité : les politiques appliquées visent, de plus en plus, à un partage de la valeur ajoutée plus favorable au capital, et à l’affaiblissement du pouvoir de négociation salariale des travailleurs. Leur mise en concurrence dans la présente mondialisation de l’exploitation, le détricotage du Code du travail et des protections à l’emploi, la flexibilisation du travail et le développement de contrats à durée déterminée ont considérablement affaibli les capacités d’action des organisations syndicales, voire certaines luttes pour le mieux-vivre.

Même le Fonds monétaire international (FMI) a rendu public, en juin dernier, un important travail de décomposition des facteurs d’augmentation de l’inflation dans la zone euro qui tire la conclusion que c’est bien l’accroissement des profits qui est responsable d’au moins la moitié de l’envolée des prix pour l’année 2022. On trouve les mêmes analyses de la part d’instituts de recherche du secteur financier privé comme Natixis ou UniCredit.

Quarante-et-un pour cent de la hausse des profits dans l’industrie agro-alimentaire est permis par de la hausse des prix, qui ruine les familles populaires avec celle de l’énergie et le poids des coûts pour se loger. Ce ne sont donc pas les salaires qui font augmenter les prix. Ce sont les profits.

Et de grandes entreprises en situation d’oligopole en profitent pour essorer sur leur passage consommateurs comme petites et moyennes entreprises ou collectivités territoriales. Certes, dans le capitalisme, les grands groupes feraient tout pour éponger une hausse des salaires par une augmentation des prix. Raison de plus pour porter le débat sur la nature même du système, bloquer les prix des produits de première nécessité et indexer les salaires sur les prix.

La propagande qui laisse entendre que les salaires augmentent est trompeuse. Avec une inflation aux alentours de 5,2 % l’an passé, les salaires réels, qui représentent le pouvoir d’achat, ont diminué de 2 % en 2022 et de 2,7 % au cours du premier semestre de cette année.

Il serait temps qu’une commission d’enquête parlementaire fasse la clarté sur les raisons de l’inflation qui, par ailleurs, sert à augmenter les taux d’intérêt qui asphyxient des familles, de petites entreprises et des collectivités territoriales, tout en servant d’argument pour réduire les services publics.

En vérité, c’est ce qui reste de l’État social que le capitalisme broie froidement quand il délègue aux associations la gestion de la pauvreté pour le logement, l’accueil des réfugiés et la solidarité avec les migrants, ou l’aide alimentaire.

Un nouveau rideau de fumée se lève : en apparence, l’État et quelques grands mécènes versent des aides, toutes petites en réalité, à des associations dont la mission est de venir au secours de celles et ceux que ce même État et ces mêmes entreprises contribuent à jeter dans les privations, la misère et la pauvreté. Contraindre à des vies insupportables, pour servir un grand capital qui en rêve d’encore plus soumises à ses besoins et à sa voracité : tel est la dure loi du capital. C’est le retour à la préhistoire de la république sociale.
Des aides immédiates sont évidemment nécessaires dès les prochains jours pour permettre aux associations de faire face à l’augmentation des demandes d’aide alimentaire.

Et des combats devront aussi être menés pour obtenir des augmentations de salaires, de prestations sociales et familiales, et des pensions de retraite ; pour la création, la consolidation et la démocratisation de services publics indispensables.
Dans une telle situation, d’urgence sociale manifeste, il est grand temps de porter les débats et les combats sur les enjeux humains fondamentaux, c’est-à-dire la mise en « sécurité humaine » de chacune et de chacun.

Est-il normal, compréhensible, justifiable que, dans la sixième puissance mondiale, l’un des principaux pays agricoles et agro-alimentaire du monde, des familles populaires se privent de nourriture et que d’autres aient faim ? Est-il normal que les dividendes coulent à flots, qu’on trouve de l’argent pour participer à la course aux armements alors qu’on ré-ouvre l’équivalent des soupes populaires ? Évidemment non ! Mais la nature même du capitalisme, à la fois mondialisé et financiarisé, ne peut produire autre chose.

Ainsi est posé l’enjeu de la construction sans attendre, dans chaque lutte, d’un processus de dépassement de ce système qui n’est plus facteur de progrès. Il se pose dans la cité avec l’expression populaire, l’exercice de la citoyenneté reconnue comme principe. Il se pose tout autant dans la production où il est urgent désormais que les travailleurs, les salariés accèdent à la citoyenneté politique jusqu’à être pleinement souverains sur la production, sa nature et son utilité.

Il est certain que, si les travailleurs des industries agro-alimentaires pouvaient exercer leur entière citoyenneté sur leur lieu de travail, nous n’aurions jamais assisté à cette grotesque opération consistant, de la part des firmes alimentaires, à réduire les quantités de produits dans les sachets tout en augmentant les prix de vente.
L’enjeu de la « sécurité dans la vie de chacune et de chacun » deviendrait un objectif, à l’opposé de la « sécurisation des profits et des rentes ». La reconquête, la démocratisation et la modernisation de la Sécurité sociale pour une véritable protection sociale de toutes et tous est à l’ordre du jour. L’existence de cette grande conquête communiste est une base solide pour porter haut – dans la recherche d’une alliance entre paysans-travailleurs, salariés, consommateurs, chercheurs, élus – un projet de démocratie alimentaire, une mise en sécurité sociale de l’accès à la nourriture.

À la veille du débat préparatoire à une nouvelle loi d’orientation agricole, ce projet doit être mis en délibération dans la société dans le cadre d’une bifurcation progressive vers une agriculture durable, respectueuse du travail des travailleurs – paysans et dans le respect de la nature afin de fournir à tous des denrées agricoles de qualité en quantité suffisante.

L’état d’urgence sociale manifeste que nous connaissons appelle un développement des luttes populaires, de mobilisations unitaires, pour un processus de conquête d’une citoyenneté large, jusque l’appropriation sociale et démocratique des secteurs essentiels de la production, des échanges et de la création monétaire.
Il en va du bien-être humain, d’une nouvelle organisation de la société pour sauver la biodiversité, le climat et sortir de la barbarie capitaliste.


Cliquez ici pour signer la pétition en faveur d’une sécurité sociale de l’alimentation !

Image du domaine public sous licence CC0.


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