Crise de l’électricité : un changement d’époque


Par Hugo P.

Le plus difficile, dans une période de crise comme celle qui se cristallise aujourd’hui sur les prix de l’électricité, est de comprendre qu’on ne peut plus réfléchir comme on le faisait auparavant.

Durant plusieurs décennies, les USA et leurs alliés ont joui d’une hégémonie écrasante sur la politique et l’économie internationales. Les uns et les autres en ont tiré une prospérité spectaculaire, au détriment du reste de la planète. Les membres du G7 (Allemagne, Canada, USA, France, Italie, Japon, Royaume-Uni), en particulier, ont longtemps concentré les deux tiers de la richesse mondiale. Dès lors, les capitalistes des pays concernés ont pris l’habitude de consacrer une fraction importante de ces richesses à la distribution de pouvoir d’achat1  pour garantir la stabilité politique dans les centres. Des couches sociales formées de millions de personnes ont ainsi bénéficié des profits dégagés par l’accumulation capitaliste, formant la base sociale de l’évolution des gauches vers les mille et une variétés du réformisme, sinon même du libéralisme (Schröder, Blair, Hollande, Renzi). Ce phénomène est une redite de celui que K. Marx et F. Engels documentaient à la fin du 19e siècle, et V. Lénine au début du 202.

Cependant, dans le même temps, un compte à rebours s’était enclenché.

La fin d’une parenthèse

D’une part, les antagonismes commerciaux s’aiguisaient entre les maîtres du monde, comme le signalent régulièrement les tensions entre Paris et Berlin ou comme l’a montré, encore récemment, l’affaire des contrats australiens. D’autre part, les vaincus du 20e siècle n’avaient pas disparu. Le développement du capitalisme en Russie, à partir de l’effondrement de l’URSS, et en Chine, singulièrement à partir de l’admission à l’OMC en 2001, s’est amplifié jusqu’à atteindre les sommets actuels. En Afrique de l’Ouest, en Europe de l’Est ou en Mer de Chine, l’alliance occidentale se heurte donc partout à des adversaires commerciaux décidés, candidats à sa succession en termes de domination politique et financière, d’influence géopolitique, mais aussi de contrôle sur les flux de matières premières. La raréfaction de ces dernières3 donne naturellement à la partie un caractère tragique.

Ainsi s’est achevée la parenthèse enchantée du monopole occidental. Pour rester en lice, les bourgeoisies de ces pays ont finalement dû limiter la proportion des ressources qu’elles consacraient jusque-là au confort des populations. Les années 2010 ont ainsi été émaillées de cures d’austérité et de chocs de compétitivité. Voyant ses avantages menacés sous l’effetde la concurrence étrangère, la tendance opportuniste triomphante au début du 21e siècle s’est faite chauvine. Dès lors, l’Europe occidentale et les USA ont vu l’émergence de mouvements d’extrême-droite puissants, implantés et porteurs d’un discours « social », se proposant de restaurer les privilèges nationaux à l’international comme à l’intérieur des frontières (« préférence nationale »). Dans le même temps et pour les mêmes raisons, la crispation nationaliste s’enkystait dans la plupart des courants idéologiques, jusqu’au sein des gauches, et servait de motif constant à des politiques toujours plus sécuritaires et rétrogrades.

Ces contradictions ont finalement éclaté au grand jour à une toute autre échelle, sur le sol ukrainien. Depuis 2014, la Russie y cherchait le contrôle des points névralgiques de ses chaînes de valeur : l’industrie du Donbass d’abord, et la Crimée ensuite, sur le chemin entre Moscou et le port de Sébastopol. De leur côté, les USA y ont vu l’opportunité de réaffirmer leur influence commerciale sur l’Europe. Cette dialectique menait à la guerre, et effectivement, nous y sommes arrivés. Les conséquences internationales de l’évènement n’en sont qu’à leurs débuts, en Iran4 comme en Afrique de l’Ouest5. En Europe, et singulièrement en France, elles viennent accélérer la rupture du compromis social basé sur la promesse d’un accès croissant à la consommation, et donc à l’énergie, et donc (notamment) à l’électricité.

Le gaz et l’électricité

À la source des contradictions qui frappent aujourd’hui l’UE, il y a le prix du gaz, que la guerre a amplifié mais qui était déjà un problème avant elle. En effet, du fait du conflit commercial entre le bloc occidental et la Chine, cette dernière, en pleine reprise économique post-Covid, avait décidé de se passer de charbon australien6. Elle avait donc importé massivement du gaz liquéfié à la place, ce qui avait ensuite contraint l’Europe à consommer ses stocks au lieu de recourir au marché, alors même que la mise à l’arrêt de nombreuses centrales nucléaires nécessitait de recourir davantage aux centrales à gaz. La fin des exportations russes vers l’Europe a parachevé cette situation de rareté, inévitable dans un tel contexte de concurrence impérialiste, et engendré les mouvements de prix actuels.

Or, chacun sait maintenant que le prix de l’électricité est corrélé à celui du gaz. En effet, depuis la création du marché unique de l’énergie, le prix de gros de l’électricité est fixé à l’échelle européenne. Le mode de calcul de ce prix de gros est simple :

  1. Le prix d’un kilowattheure d’électricité est égal au prix d’un kilowattheure produit par la dernière centrale électrique à avoir été lancée.
  2. Les centrales électriques sont lancées en « préséance économique », c’est-à-dire que celle qui produit le kilowattheure coûtant le moins cher est lancée en premier, et celle qui produit le kilowattheure coûtant le plus cher est lancée en dernier7. Or, il s’agit en général des centrales à gaz, qui prennent d’autant plus d’importance lors des pics de consommation (i.e. en hiver), ou lorsque les moyens de production moins coûteux sont indisponibles.

Le prix étant corrélé au moyen de production le plus coûteux au kilowattheure, les propriétaires des moyens de production moins coûteux (énergies renouvelables, nucléaire…) empochent la différence : c’est ce mécanisme qui forme les « superprofits » actuels.

Que valent les alternatives ?

Il n’est pas si simple de trouver d’autres solutions. L’approche présentée ci-dessus peut sembler absurde, mais elle est parfaitement rationnelle : si l’électricité était vendue en-dessous de ce prix maximal (par exemple, au prix moyen des différentes sources d’électricité), les propriétaires de centrales à gaz, craignant de vendre à perte, refuseraient de déclencher leurs installations, ce qui créerait une situation de pénurie. Ainsi, lorsque Les Républicains, en France, prétendent vouloir « engager un bras de fer avec la Commission Européenne » en fixant les prix de l’électricité par décret, ils se moquent du monde : tant que l’électricité continuera de faire l’objet d’échanges marchands, aucun producteur n’ayant intérêt à vendre à perte, une telle mesure mettra les centrales à gaz à l’arrêt. Pénurie ou inflation, voilà les deux seuls chemins que le marché capitaliste peut encore emprunter.

D’autres imaginent la fixation d’un prix national au moyen de la coordination exclusive des entreprises françaises. L’idée serait de rompre la dépendance au marché international pour échapper à l’envolée des prix du gaz, peu présent dans le mix électrique de la France8. Naturellement, ce raisonnement, outre le déclenchement d’un nouveau conflit commercial sans garantie de succès, implique de laisser couler les peuples d’Europe de l’Est, largement ou entièrement dépendants du gaz et du pétrole russes9. Il implique aussi de protéger la zone d’influence Ouest-Africaine dont dépend l’approvisionnement en uranium10, non seulement vis-à-vis des menées russes dans la région, mais également vis-à-vis des populations excédées par la Françafrique.

Une telle aventure ferait donc dépendre le salut des Français de la rupture de solidarité à l’Est, et de l’assujettissement politique, financier et économique au Sud. C’est en définitive une forme plus sophistiquée du chauvinisme « social » évoqué précédemment, qui revient à se concilier avec les capitalistes français contre le prolétariat international. Pourtant, les approches de ce genre sont déjà solidement enracinées dans le tissu social du pays et prendront de l’importance à chaque nouvelle difficulté. Vue la manière dont elles réduisent les classes populaires à l’impuissance et vue l’urgence de la situation, il est vital de les dénoncer avec la dernière énergie.

« Le très possible communisme »

En réalité, chacun voit bien qu’il n’y a pas de solution capitaliste à la crise. Les vainqueurs momentanés de la guerre commerciale sont les perdants du lendemain, et vice-versa. Le « bouclier tarifaire » dont le gouvernement est si fier tiendra peut-être un temps, mais la logique de l’accumulation et la concurrence pour les matières premières amplifieront la déflagration, en se fixant sur le gaz11  ou en empruntant un autre véhicule. Alors, même les régimes politiques les plus solidement établis seront remis en question, et chaque injustice, qui pouvait jusque-là perdurer, soulèvera des millions de personnes : les Iraniennes et les Iraniens en sont l’exemple vivant. Cette situation peut évidemment nous mener vers l’horreur, vers la guerre, l’autoritarisme et la régression sociale. Mais elle pose aussi, au moment où les termes d’un compromis social cinquantenaire éclatent, la question de la révolution. Les Gilets Jaunes, en 2018/2019, en ont été un signe précoce, en même temps qu’une répétition générale.

Si la résolution de la crise est impossible tant que prédomine la loi du marché, elle devient en effet fort simple à condition que s’imposent d’autres normes. En particulier, s’agissant de l’énergie :

  1. Il est nécessaire d’en finir avec le caractère commercial de l’électricité et d’en faire un bien commun, soumis à l’exercice démocratique des populations. De cette manière, les mécanismes de marché condamnant quiconque essaie de contrôler les prix à la pénurie sont immédiatement levés. Dans la mesure où les grands fournisseurs d’électricité européens (l’Allemand E.ON, les Français EDF et Engie, l’Italien Enel…) opèrent à l’échelle du continent, ce combat peut être mené de manière internationale.
  2. La raréfaction des matières premières, le réchauffement climatique et la nécessité de limiter concurrence internationale et prédation néocoloniale impliquent de planifier la réduction de la dépense énergétique. Cet objectif passe par des mesures d’optimisation (rénovation thermique des bâtiments) tout autant que de décroissance. Or, la possibilité de planifier la consommation d’un pays entier depuis un centre unique est à présent sortie de l’utopie, du fait même du développement capitaliste. Les ressources numériques utilisées pour le suivi de la campagne vaccinale en 2021 ou pour le contrôle des chauffe-eaux en 2022 pourront ainsi, demain, être mises à profit démocratiquement pour faire face à la catastrophe.

Ces solutions, bien que triviales et évidentes pour chacun, sont actuellement hors de portée. La raison en est simple : elles supposent la démocratie, c’est-à-dire le droit, pour ceux qui vivent et travaillent dans un pays, de choisir et de mettre en œuvre les politiques qu’ils veulent voir réalisées. Dans un contexte comme le nôtre, où l’appareil d’État et l’essentiel des médias sont confisqués par une poignée d’oligarques, la réalisation d’une telle exigence passe nécessairement par le pouvoir politique. Ce mot d’ordre, et ce mot d’ordre seul, a fait défaut aux Gilets Jaunes. Faisons mieux !

Notes

1. Entre 1960 et 2021, d’après l’INSEE, le pouvoir d’achat arbitrable des ménages français croît tous les ans, à l’exception de deux parenthèses : la période 1983-1985, et la période 2011-2014. Il baisse à nouveau en 2022. Voir https://www.insee.fr/fr/statistiques/2385829 et https://www.insee.fr/fr/statistiques/6526900

2. Ils parlaient alors d’« aristocratie ouvrière ». Voir notamment https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp.htm ou, plus synthétique, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/10/vil191610001.htm

3. Pour le gaz, voir https://jancovici.com/transition-energetique/gaz/le-pic-de-production-il-y-en-aussi-eu-pour-le-gaz/

4. Où la guerre, pesant sur les importations de blé comme sur les exportations de pétrole, a fait exploser l’inflation (près de 60 % en octobre), formant le terreau du vaste mouvement social qui traverse le pays. Voir notamment https://fr.tradingeconomics.com/iran/inflation-cpi

5. Où nombre de pays appartenant à la zone d’influence française ont choisi de se tenir du côté de la Russie, notamment en raison d’importations précieuses, dans le domaine des céréales mais également du matériel militaire. Voir https://www.jean-jaures.org/publication/russie-afrique-une-relation-ancienne-mise-en-lumiere-par-lintervention-du-groupe-wagner-au-mali/

6. Voir le rapport de surveillance 2021 de la Commission de Régulation de l’Énergie : https://www.cre.fr/Documents/Publications/Rapports-thematiques/rapport-de-surveillance-des-marches-de-gros-de-l-electricite-et-du-gaz-naturel-en-2021

7. Il est ici question du « coût variable » de l’équipement, qui représente la part des coûts induits par son fonctionnement effectif (par opposition à son « coût fixe » comprenant par exemple sa construction).

8. Au mois de septembre 2022, par exemple, la proportion du gaz dans l’électricité consommée en France a oscillé entre 2 % et 12 %. Voir https://www.rte-france.com/eco2mix/la-production-delectricite-par-filiere

9. Voir https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=File:Share_of_Russia_in_national_extra-EU_imports,_2021.png#file

10. Au-delà du Niger, les deux autres exportateurs d’uranium vers la France, qui pourraient apparaître comme des alternatives, sont également incertains : il s’agit de l’Australie, dont l’affaire des sous-marins montre bien les contradictions, et du Kazakhstan, dont les relations avec Moscou oscillent régulièrement.

11S’agissant de l’approvisionnement en gaz naturel, qui peut dire, par exemple, que l’UE survivra aux divergences d’intérêts commerciaux entre ses membres ? Les différents pays sont répartis, pour l’essentiel, entre ceux qui consomment d’abord du gaz extrait en Russie, ceux qui consomment d’abord du gaz extrait en Europe, et ceux qui consomment d’abord du gaz extrait en Algérie. Par ailleurs, du fait de la rupture de l’approvisionnement russe, la part du gaz liquéfié américain croît rapidement. Voir https://ec.europa.eu/eurostat/cache/infographs/energy_trade/entrade.html

Image sous licence Creative Commons. Œuvre de Raoul Dufy.


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