Pour notre émancipation, abattre le régime


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Les temps que nous vivons sont dangereux et prometteurs à la fois. Ils sont dangereux parce que, évidemment, l’extrême droite n’a jamais été aussi proche du pouvoir que maintenant. L’extrême droite, c’est-à-dire les hommes et femmes qui sont ses agents officiels au Rassemblement national, mais surtout, et c’est plus important, l’extrême droite et le fascisme comme mode de gouvernement et de gestion des affaires publiques. En ce sens, peu de choses distinguent encore la Macronie finissante du Rassemblement national et des méthodes couramment utilisées par les partis d’extrême droite et les mouvements fascistes à travers l’histoire, sinon le degré d’intensité des procédés.

Tout le monde a pu voir depuis des années, mais jamais autant que depuis le 17 octobre 2026, des centaines d’images de violences policières abominables. Laurent Nuñez, sinistre de l’Intérieur, a ordonné qu’il n’y ait « aucune retenue dans l’usage des armes intermédiaires », même face à des adolescents voulant simplement des conditions d’enseignement dignes. Tabassages, mutilations, guet-apens, complicité avec des milices néo-fascistes, c’est le cortège des horreurs qui s’impose à nous chaque fois que nous ouvrons un réseau social. Le cynisme du gouvernement est total, son mépris pour la vie humaine et nos droits fondamentaux, absolu. Il faut voir le hideux sourire de Maud Brégeon quand, interrogée sur ces exactions, elle s’amuse de la question et s’empresse de soutenir la police.

Tout ceci, c’est parce que la Vᵉ République et ses élites jouent à présent leur survie et, au-delà des politiciens professionnels, leurs sponsors oligarques qui tiennent les chaînes de télévision et les grands groupes industriels. Et comme à de nombreuses reprises dans l’histoire quand un régime bourgeois est attaqué, il mue vers le fascisme comme une réaction épidermique immunitaire face au virus anticapitaliste que nous, et les centaines de milliers de Français mobilisés dans les rues, représentons.

C’est donc ici qu’il faut voir que les temps sont prometteurs. Ce péril qui les oblige à durcir leur répression peut être notre espérance si on ne tombe pas dans les pièges que le système tend. Ils sont multiples, mais on s’attardera sur deux d’entre eux.

La fausse question de la casse et de la violence

D’abord, il y a évidemment le plus visible sur les écrans : la question de la violence. Mais les « casseurs », alors, condamne-t-on ? Et les « petits commerçants » qui ne font de mal à personne, est-on solidaire ? Et on parle des violences policières, mais ici et là on a vu des images de groupes poursuivant une policière ou un gendarme isolé pour lui faire un sort, est-on indigné ?

Ce sont de fausses questions. Évidemment que toute violence évitable doit l’être, bien sûr que le petit commerçant, le gardien de la paix précarisé n’ayant que peu de recul sur son métier, sont des gens à qui on ne souhaite aucun mal, si eux-mêmes n’en font aucun. Oui, s’il était possible d’avoir une révolte efficace mais douce ne produisant aucun dommage évitable, qui n’approuverait pas ? Mais enfin, quand, dans l’histoire de l’humanité, a-t-on vu le moindre droit arraché aux dominants sans qu’il y ait ici et là des personnes qui souffrent des troubles politiques accompagnant ces conquêtes ? Quel droit le peuple a-t-il qu’il n’ait pas pris, y compris quand cela signifiait des vitrines cassées ? Aucun.

Et puis, ce n’est pas comme si ces vitrines cassées n’avaient aucune signification politique. Qu’est-ce qu’un « pilleur » ? Le 23 octobre, dans Mediapart, un article remarquable d’Inès Bennacer, Pascale Pascariello et Ilyes Ramdani a fait ce qu’aucun média ne s’autorise à envisager : interroger les premiers intéressés. Et bien entendu, les trois personnes s’étant livrées au pillage ne font pas de grands discours révolutionnaires et ne produisent pas un discours politique au sens de ce qui est admis comme discours politique légitime dans l’espace public. Mais leur propos est éminemment politique ! Sentiment de relégation, colère qui se manifeste par le fait d’avoir enfin le pouvoir de forcer une irruption dans des environnements bourgeois dont ils sont tenus éloignés, défi à la violence de la police et des institutions. Peu importe que les personnes interrogées soient sincères, peu importe le fond de leur « âme » : si ces mots peuvent être dits, c’est déjà de la parole politique.

C’est, au demeurant, la question du mal. La gauche n’est rien sinon scientifique, et il faut bien considérer que si pilleur il y a, ce ne peut être parce que le fautif serait, naturellement à sa naissance, prédisposé au pillage, mais parce qu’à un moment donné dans sa vie, et probablement dès ses premiers battements de cœur, son environnement l’y a amené. Ainsi, la trajectoire sociologique menant à la casse de vitrine est bien plus importante que la trajectoire du coup de marteau, et elle n’est que politique.

Tout cela pour dire, donc, que les pillages, la casse, sont déplorables mais ne sont que cela : des événements déplorables et regrettables quand ils frappent des innocents, mais dont la responsabilité est avant tout imputable au pouvoir qui génère la révolte urbaine. C’est tout ce qu’il y a à dire. Il n’y a pas lieu de s’y attarder, et le fait que cela soit facile à dire sans avoir vécu la situation soi-même n’invalide pas le propos. Il est au contraire la condition d’une approche dépassionnée et dénuée de l’affect et du pathos dans lesquels les médias oligarchiques veulent nous noyer.

Ne nous contentons pas de leurs miettes

Le deuxième piège dans lequel le pouvoir a intérêt à nous enfermer, c’est la revendication de conquis sociaux de court terme. Alors, certes, tout ce qu’on pourra prendre, il faudra le prendre. Fin de Parcoursup, de l’argent pour les établissements scolaires, des contributions accrues exigées des plus fortunés, c’est très bien. Mais si on se contente de ces miettes, alors Macron et quiconque lui succédera pourront faire ce qui a été fait chaque fois que les dominants en ont éprouvé le besoin : lâcher des miettes, puis frapper plus tard deux fois plus fort.

Non, le vrai but doit être d’abattre le régime de la Vᵉ République. Chaque fois que quelqu’un accuse les révoltés de vouloir s’en prendre aux institutions, la réponse doit être un oui fier. Parce que la Vᵉ République n’a aucune forme de légitimité, et plusieurs arguments de différentes natures peuvent étayer cette puissante assertion.

D’abord – c’est le plus trivial –, du point de vue interne au système, constitutionnellement, il y a une sorte de vice fondamental dans la manière dont les institutions ont pu naître. Le général de Gaulle a utilisé l’article 11 de la Constitution pour faire approuver l’élection du président de la République au suffrage universel via un référendum, alors qu’il aurait dû utiliser l’article 89, ce qui aurait rendu l’adoption du dispositif bien plus difficile.

Or, ce procédé absolument illicite fut admis, et à présent le Conseil constitutionnel entend interdire non seulement au Rassemblement national mais aussi aux Insoumis d’utiliser l’article 11 pour changer les institutions via référendum. Non pas, évidemment, que les deux projets soient similaires : entre une sorte de coup d’État interne visant à fasciser le régime par plébiscite et l’appel à une Constituante pour donner au peuple le pouvoir de se donner un autre régime, il y a un gouffre. Mais cela montre bien qu’au fond, les institutions changent ou ne changent pas de manière très arbitraire.

Plus sérieux est l’argument du consentement générationnel. Que vaut la légitimité d’un régime auquel personne n’a consenti ? Parce que oui, si le référendum initié par de Gaulle avait quelque valeur à l’époque, aujourd’hui il ne reste plus grand monde, parmi ceux qui y ont participé, qui soit encore en vie. Aujourd’hui, les Français vivent dans la Vᵉ République non pas parce qu’ils y adhèrent démocratiquement ou qu’ils veulent de ce régime, mais simplement parce qu’ils y sont nés, comme autrefois on naissait dans une seigneurie féodale.

La légitimité démocratique imaginaire de la Vᵉ République

Enfin, et c’est le point fondamental, il n’y a absolument aucune espèce de légitimité démocratique au régime, ni de démocratie tout court. L’affirmation peut interpeller par sa virulence : certains répondront que, tout de même, comparativement à la Corée du Nord ou à l’Arabie saoudite, il y a un gouffre. Mais c’est qu’il faut distinguer la question des droits humains de la question de la démocratie, même si cette conception n’est pas populaire. La question de la démocratie est une question de répartition du pouvoir : combien de pouvoir revient à la masse des sujets de l’entité politique considérée dans la détermination des affaires publiques ? Ou, pour le dire autrement, quel poids a la volonté politique de monsieur Tout-le-Monde ?

Évidemment, si les droits fondamentaux sont inexistants et que l’arbitraire règne, il n’y a pas d’agentivité politique et pas de démocratie. Mais, en revanche, on peut avoir des droits fondamentaux réels sans avoir de réelle démocratie, et c’est fondamentalement le cas des systèmes dits démocratiques occidentaux. De fait, quelle est la seule prérogative réelle du citoyen français sur le plan politique ? Élire des gens. Voilà, c’est tout. Tous les cinq ans, des personnes sont élues, elles font ce qu’elles veulent, et cinq ans plus tard, c’est la même chose. Quel rapport cela peut-il avoir avec la démocratie ? Cette question n’a aucune originalité et a été formulée il y a des siècles par Rousseau quand il énonçait, dans le Contrat social : « Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. »

Il est difficile d’imaginer une société réellement démocratique à moins de parvenir à des systèmes très éloignés de tout ce qui a été fait jusque-là, comme un communisme pleinement accompli, dit intégral, ayant traversé ses quatre grandes phases jusqu’au degré suprême de maturité selon la théorie marxiste-léniniste. Mais pas besoin d’aller jusque-là pour changer radicalement le système et lui donner une dose de démocratie réelle via des mécanismes comme le référendum d’initiative citoyenne, le droit de révocation des élus ou le mandat impératif. Là, on ne pourra pas dire être en démocratie sans changer moult autres choses, et notamment ce qui regarde la reproduction sociale et la fabrication du consentement par les médias privés, mais le progrès serait conséquent. Et surtout, si un élu est révoqué via la décision populaire ou qu’une loi est adoptée via un référendum d’initiative citoyenne, alors là, oui, il y aura une base pour reprocher aux révoltés éventuels contre ces décisions de se dresser contre quelque chose qui aura au moins partiellement un fondement démocratique.

Mais actuellement ? Quand ils prennent deux ans de notre vie et saccagent les retraites ? Quand ils refusent de réquisitionner le foncier inoccupé et qu’ils laissent crever nos concitoyens dans la rue chaque hiver ? Quand ils opèrent un immense détournement de fonds en gavant les entreprises de 211 milliards d’aides confisquées au bien public ? Quand ils nous imposent des lois de désastre sanitaire favorisant l’usage de pesticides cancérigènes ? Quand ils vident les nappes phréatiques pour favoriser l’agriculture intensive ?

Face à leur peur, redoublons d’espérance

Tout cela serait déjà scandaleux si c’était issu d’une délibération démocratique, mais ce n’est évidemment pas le cas, et c’est donc absolument insoutenable. Et malheureusement pour le régime en place, les Français commencent à le voir. Et à le manifester, avec une certaine vigueur. D’où la répression écrasante qui s’abat et les velléités de suspendre les réseaux sociaux et de faire interdire la France insoumise, qui sont de plus en plus affirmées. C’est enrageant, évidemment, mais quel aveu d’effondrement interne ! Interdire l’un des principaux partis politiques d’opposition ? Suspendre les réseaux sociaux ? Revendiquer l’absence de retenue dans la répression ? Est-on dans le soi-disant pays des droits de l’homme, ou dans l’un de ces régimes odieux et non occidentaux avec lesquels nous n’aurions, soi-disant, rien à voir ?

C’est donc le moment, plus que jamais, d’accentuer la pression. Grèves massives, mobilisations citoyennes partout, occupation de l’espace et débats citoyens à la sortie des manifestations, radicalisation des formations syndicales par l’intérieur : il faut ne laisser aucun répit à ce système à bout de souffle et assumer de vouloir sa peau. Et si la Constituante promise par Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise est une voie évidente, on ne saurait se sentir obligé, même en étant insoumis, d’attendre une éventuelle victoire électorale pour se mobiliser. Au contraire, c’est en mettant une pression maximale, y compris sur nos propres camarades élus nationalement et y compris avant l’élection présidentielle, que nous arriverons vraiment à faire survenir les conditions d’une révolution citoyenne authentique.


Image d’illustration prise à la manifestation parisienne du 24 octobre 2026 par Jean Paul Romani (phototeque.org)

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