Après les manifestations du 17 octobre et les dégradations de commerces et de lieux de pouvoirs, l’Association des maires de France (AMF) a appelé à un sursaut républicain. Mais ce sursaut avait déjà eu lieu : dans les rues, parmi celles et ceux qui refusent de sacrifier leur existence à l’ordre des propriétaires et autres dominants.
Le sursaut républicain, c’était les 17 et 24 octobre
Le 19 octobre à midi, les caméras des chaînes d’information en continu ont cherché en vain le peuple dans les rassemblements organisés devant les mairies à l’appel de l’Association des maires de France. Elles auraient dû le chercher deux jours plus tôt, dans la rue.
Le 17 octobre, plus de 800 000 personnes ont manifesté à travers la France selon les organisateurs ; un exploit réédité le 24 octobre malgré les multiples interdictions préfectorales. Dans les cortèges se croisaient des syndicalistes, des lycéens, des étudiants, des gilets jaunes, des travailleurs aux parcours et aux colères multiples.
À Paris, la population des centres-villes et celle des banlieues, populations que la bourgeoisie s’emploie quotidiennement à opposer convergeaient et se retrouvaient côte à côte dans des cortèges populaires et métissés. Pour qui y était, une évidence s’imposait : cette mobilisation débordait largement les rangs militants habituels. Nous assistions à une communion nationale, celle d’un peuple qui, dans sa diversité, se reconnaissait dans une même colère, une même aspiration à vivre dignement, une même exigence d’égalité et de service publics.
Sur des morceaux de carton, avec trois feutres et beaucoup d’inventivité, les manifestants réclamaient de pouvoir vivre de leur travail, se soigner, étudier, se loger. « On va quitter l’époque contemporaine », annonçaient fièrement les lycéens dans les blocus qui ont débouché sur cette journée. Le 17, leurs parents et leurs grands-parents leur emboîtaient le pas dans la rue, refusant de laisser les plus jeunes lutter seuls contre la précarité et les matraques. Trois générations faisaient front, un même peuple qui refusait de courber l’échine malgré les enfants mutilés, éborgnés et malgré plus de trois semaines de répression.
Voilà le sursaut républicain : un appel à faire vivre notre République sociale, celle dont les conquêtes et le préambule de 1946 portent la promesse. Une République où le travail, la santé, l’instruction et la protection sociale sont des droits que chacun doit pouvoir exercer.
J’ai entendu dans les milieux militants de gauche, des camarades s’étonner de voir de jeunes lycéens brandir des drapeaux français et entonner la Marseillaise. Il est vrai, au même âge, nous avions plutôt pour habitude de reprendre les chants des cortèges syndicaux. Il faudrait pourtant se réjouir de ce que cette jeunesse fait vivre : dans ses mains et dans ses voix, le drapeau et la Marseillaise retrouvent enfin leur charge révolutionnaire. « Aux armes, citoyens ! » redevient un cri de soulèvement. Jusqu’aux chants les plus provocateurs, évoquant la décapitation de Louis XVI, cette mémoire collective rappelle aux gouvernants qu’ils ne sont pas les propriétaires du pays et qu’aucun pouvoir n’est éternel. La souveraineté appartient au peuple et elle ne saurait se réduire au droit de voter, puis au devoir de se taire jusqu’à l’élection suivante.
Mais sitôt les premières dégradations survenues, les revendications populaires légitimes ont laissé place à la rhétorique insupportable des casseurs, pilleurs, sauvages et à celle du rétablissement de l’ordre. Le tour de passe-passe est bien connu : on laisse monter la détresse pendant des années, on gouverne à coup de mépris et à coups de rabot contre les services publics – aujourd’hui au bord de l’effondrement – puis on prétend découvrir une violence sauvage, irrationnelle, sans causes. Le gouvernement n’hésite pas à monter les petits commerçants contre les manifestants alors même que sa doctrine de maintien de l’ordre a largement contribué aux scènes malheureuses tournées en boucle à la télévision.
Les franges réactionnaires ont eux aussi donné de la voix, rejointes par une certaine gauche, qui par l’intermédiaire de Raphaël Glucksmann déclarait « Tout ce qui permettra le retour à l’ordre civil, si c’est limité et si ça correspond à la Constitution, est le bienvenu. » Les précautions constitutionnelles n’effacent pas le vieux réflexe social-démocrate : face à la colère populaire, l’unique enjeu est celui de réduire les rues au silence quitte à le faire dans le sang. Au pouvoir, cette gauche l’a montré lors de la répression du mouvement contre la loi El Khomri comme à Sivens : des manifestants mutilés, Rémi Fraisse tué, et toujours la même priorité donnée au maintien de l’ordre. Cette même gauche, aussi, toujours si prompte à sermonner les classes populaires, mais beaucoup moins à combattre les politiques qui les écrasent notamment en refusant de censurer ceux qui poursuivent leur démolition sociale.
Une justice expéditive et de classe
Seulement voilà, loin de leurs fantasmes, et à mesure que les condamnations pleuvent, « les casseurs », les « pilleurs » retrouvent des visages humains : des jeunes précaires, des travailleurs, des personnes sans perspectives, des meurt-de-faim parfois pris dans des actes d’opportunité. Des « meurt-de-faim », oui car selon une enquête d’Action contre la Faim publiée début octobre, ce sont dans notre pays près de 7 millions de personnes qui déclarent manquer de nourriture dont un jeune de 18 à 24 ans sur quatre.
À Marseille, le compte rendu de Marsactu décrit ainsi des audiences où les auteurs présumés de violences sont rares, mais où défilent de très jeunes gens poursuivis pour recel. Le journal l’Humanité dresse le même tableau concernant les dossiers de comparution immédiate à Paris et Bobigny : quatorze mois ferme avec incarcération immédiate requis contre un homme pour le recel d’une boîte de lait infantile ramassée devant une pharmacie ; un an d’emprisonnement, dont six mois fermes, incarcération immédiate et interdiction de paraître dans la capitale pendant un an requis contre un jeune de 19 ans ayant volé un téléphone et quelques vêtements Intersport. La justice de classe dans toute sa brutalité.
Cette fuite en avant répressive trouve son impulsion au sommet de l’État est reprise en cœur par la majorité de la classe politique, touts bords confondus dans une confondante convergence. Le garde des Sceaux fait pression sur les juges du siège et se félicite de voir des jeunes enfermés pour deux mois, alors qu’ils n’ont probablement rien fait d’autre que manifester. Les avocats de la défense, pour la plupart, n’ont eux même pas pu s’entretenir avec leurs clients. Il faut juger vite, punir fort, faire des exemples. Derrière les dossiers revient pourtant une même colère : celle que suscite la société qu’on leur laisse.
Et puis il y aussi le visage tuméfié de ces jeunes qui comparaissent devant les tribunaux, après avoir été manifestement battus dans les commissariats par des policiers. À la violence des coups succède celle des audiences expédiées et les conditions de détention indignes. Dix-sept mineurs ont ainsi passé la nuit du 20 au 21 octobre au dépôt de Bobigny dans des conditions qu’une délégation d’avocats a dénoncées, photographies à l’appui, comme « inhumaines » et « dégradantes ».
Face à ces images, face à ces récits, comment ne pas être révolté par la force brute déployée contre les enfants et jeunes adultes de ce pays ? Comment accepter que l’indignation s’épuise devant les vitrines, tandis que la violence policière, judiciaire et de classe frappent si durement cette jeunesse ?
Mais, sommés par Lecornu de choisir un camp, la bourgeoisie et ses chiens de garde ont répondu au coup de sifflet. Parmi les relais de cette mise au pas, l’Association des Maires de France, présidée par le libertarien David Lisnard, a appelé à travers un communiqué au rétablissement de l’ordre, à remercier ceux qui le font régner dans le sang, tout en exigeant davantage de moyens pour des forces de l’ordre qui mutilent.
L’appel de l’AMF : la République réduite au maintien de l’ordre
Le « sursaut républicain » proposé prend ainsi les allures d’un recueillement devant les vitrines endeuillées et les symboles du pouvoir dégradés. Pendant ce temps, quelle place pour les blessés ? Quelle parole pour les manifestants et leurs revendications ? Une phrase de l’appel résume leur conception de la République : « La priorité est désormais au rétablissement de l’ordre pour que les libertés publiques puissent être respectées. »
Le respect des libertés devient donc conditionnel : l’ordre d’abord, les droits ensuite. Cette logique rejoint le discours macroniste sur les « droits et devoirs » utilisée lors des révoltes urbaines provoqué par l’assassinat du jeune Nahel Merzouk. Combien d’ailleurs à l’époque furent celles et ceux qui ont exigé Justice avant d’appeler au calme ? Si peu. Cette conditionnalité des droits est une énième conception dévoyée de la République et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Soyons clairs, les libertés protègent le peuple contre l’arbitraire du pouvoir et leur exercice ne saurait dépendre de sa docilité.
Dès lors, ce sont justement ces mêmes libertés publiques qui obligent l’État lorsque la contestation grandit, que la colère déborde et que le gouvernement est mis en difficulté. Elles sont justement censées protéger ceux qui protestent au moment où leurs protestations dérange. Les subordonner au rétablissement de l’ordre, c’est entrer dans une logique d’État policier, où les gouvernants décident quand le peuple est autorisé à exercer ses droits.
Le sursaut républicain aurait donc dû consister à entendre ce qui s’exprimait le 17 octobre et les trois semaines de mobilisation lycéennes et étudiantes qui l’ont précédées. À regarder en face la destruction des services publics, dernier patrimoine de celles et ceux qui n’ont rien. À demander des comptes sur les blessures injustement infligées et condamner de manière juste les responsables y compris parmi les policiers. À défendre et garantir le droit fondamental de manifester autrement qu’en exigeant des manifestants qu’ils rentrent chez eux à coup de couvres feux et d’arrêté d’interdiction de manifestation.
La conception bien à eux de la République exige en réalité davantage de respect pour ses emblèmes que pour les droits qu’ils incarnent.
Qui a mis Marianne à terre ?
Cette dévotion pour les emblèmes trouve à Marseille une illustration saisissante : Benoît Payan s’est ému, sans doute en partie à raison, du buste de Marianne renversé. Mais dans cette ville fracturée par la pauvreté et la ségrégation, que reste-t-il de la promesse républicaine ? Selon l’Insee, en 2023, 28% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, cette proportion atteint 55% dans le 3ème arrondissement, contre 13% dans le 8ème. Que vaut l’égalité proclamée sur les frontons lorsque la pauvreté frappe une part quatre fois plus importante de la population d’un arrondissement à l’autre ?
Cette indignation sélective rappelle la critique des « fétichistes républicains » formulée par Olivier Le Cour Grandmaison dans Les dévots de la République : les emblèmes deviennent des objets sacrés, leur mise en cause un blasphème. On exige alors du peuple qu’il honore Marianne, tout en appelant au calme et à s’accommoder de l’abandon de celles et ceux auxquels elle promet l’égalité.
En mettant Marianne à terre, les manifestants ont simplement donné corps à ce qu’ils subissent quotidiennement : une promesse souillée, une dignité bafouée, une souveraineté piétinée. En renversant Marianne, les manifestants ont rendu visible ce que les gouvernants font chaque jour de la souveraineté populaire : ils la foulent aux pieds.
Cette sacralisation du buste permet aussi de figer Marianne dans le décor des institutions pour mieux faire oublier la révolution dont elle est née. Au début de L’État et la révolution, Lénine décrit comment les classes dominantes transforment les révolutionnaires en « icônes inoffensives » après les avoir persécutés de leur vivant. Elles célèbrent leur mémoire tout en vidant leurs idées de leur contenu : « on en émousse le tranchant révolutionnaire "
Or, c’est aussi, je crois, le sort réservé aujourd’hui à notre Marianne. La gauche molle, l’extrême centre et l’extrême droite peuvent communier devant son buste, chacun à sa manière, pourvu qu’elle garde le silence. Ces formations politiques honorent les symboles de 1789 mais condamnent ceux qui veulent en accomplir les promesses. Ils célèbrent le peuple souverain mais s’indignent dès qu’il entend exercer son pouvoir. Ils veulent une Marianne de cérémonie, qui veille sur celles et ceux qui gouvernent sans jamais rejoindre ceux qui luttent1.
Les représentations de Marianne au fil de l’histoire en témoignent. En 1792, elle porte le bonnet phrygien et tient une pique. En 1848, son effigie officielle s’assagit : elle siège, désarmée, la tête couronnée de rayons ou d’épis de blés. In fine, si la République est conservée, on prend tout de même bien soin d’en éloigner le souvenir de l’insurrection.
Alors, à l’image de ces jeunes rencontrés dans les blocus et dans la manifestation du 17 octobre décrits ci-avant, sans doute serait-il temps de revendiquer la Marianne des origines révolutionnaires, celle du peuple qui s’organise et se soulève contre les privilèges. Notre Marianne est en colère vêtue d’un gilet jaune Place de la République. En colère de voir sa promesse d’égalité toujours trahie, ses enfants mutilés, son nom invoqué par ceux qui font obstacle à son projet d’émancipation. Qu’ils cessent d’en faire la gardienne de leur ordre injuste : aujourd’hui, Marianne serait sans aucun doute du côté du peuple qui se soulève
- Nous pensons ici notamment à Raphaël Glucksmann, qui comme le rappelle le Canard Enchaîné dans un article du 20 octobre : « le candidat socialiste à l’Élysée se tient savamment éloigné des cortèges de manifestants. Un choix remarqué, qui s’explique aussi par un service de sécurité trop maigrelet pour faire face aux enfarineurs, aux jeteurs de pots de peinture et autres Insoumis énervés…» (www.lecanardenchaine.fr/politique/55229-raphael-glucksmann-pas-emporte-par-la-foule) ↩︎
Image d’illustration : La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1830 (Domaine public)
