Brésil : défendre la démocratie ne suffit plus, il faut la réinventer


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Ce texte est issu de l’intervention de Pablo Vommaro, directeur exécutif de CLACSO (Conseil latino-américain des sciences sociales, des arts et des lettres) lors du webinaire « Le Brésil à la croisée des chemins. Démocratie, Amérique latine, monde : les enjeux de l’élection présidentielle », organisé par transform! europe le 13 octobre 2026, avec Jana Silverman.

Le second tour de l’élection présidentielle brésilienne, prévu le dimanche 25 octobre, est l’un des événements politiques les plus importants que connaissent aujourd’hui l’Amérique latine et les Caraïbes, avec des répercussions qui dépassent largement la région. Il ne s’agit pas simplement d’une élection nationale, mais d’un affrontement aux conséquences géopolitiques, régionales et mondiales majeures.

Le Tribunal supérieur électoral a confirmé que Flávio Bolsonaro a obtenu 47,03 % des voix et Lula 45,16 %, soit un écart de seulement 1,87 point. C’est l’écart le plus faible jamais enregistré au premier tour entre les deux candidats arrivés en tête depuis l’instauration du scrutin à deux tours par la Constitution de 1988.

Lula a conservé le soutien des plus pauvres et progressé parmi les classes moyennes et moyennes supérieures. Il a en revanche reculé au sein des classes moyennes inférieures, souvent les plus touchées par la précarité des conditions de vie et de travail, et celles que les politiques publiques atteignent le moins. Ces catégories sont aussi particulièrement frappées par l’endettement des ménages. On a observé des dynamiques comparables dans d’autres pays où l’extrême droite l’a emporté, comme en Argentine.

Le Brésil joue un rôle central dans l’intégration latino-américaine et caribéenne, au sein des BRICS+, dans la coopération Sud-Sud et dans la construction d’un multilatéralisme qui donne à nos pays davantage de poids dans les décisions mondiales. Le maintien de Lula à la présidence signifierait aussi la continuité d’une politique étrangère qui a placé ces priorités au cœur de l’agenda international du Brésil.

Cette élection se déroule en outre dans un contexte régional particulièrement difficile. Au cours des dernières décennies, les gouvernements sortants d’Amérique latine ont eu de plus en plus de mal à se faire réélire, sur fond de crises économiques, de malaise social et de profonde défiance envers les institutions. Ce phénomène touche aussi bien les gouvernements de gauche que de droite, et nous oblige à analyser les transformations de la représentation politique et des attentes sociales.

Sur les 26 dernières élections présidentielles organisées en Amérique latine, les partis ou coalitions au pouvoir ne se sont imposés que dans quatre cas. Cela traduit une forte aspiration au changement, mais aussi un mécontentement et une insatisfaction profonds dans nos sociétés. Ces dernières années, l’une des clés des résultats électoraux a été la capacité à s’approprier l’idée de « changement » et à lui donner une expression politique convaincante. Cela s’est souvent révélé plus puissant que d’incarner la continuité ou de défendre les acquis.

Le premier tour brésilien a révélé une polarisation très intense, avec des voix fortement concentrées sur les deux principaux candidats. Mais cette polarisation ne doit pas être comprise uniquement comme un affrontement entre deux dirigeants. Elle exprime un conflit plus profond entre des projets de société, des conceptions de la démocratie, des formes de représentation et des visions de l’avenir.

Le racisme structurel persiste au Brésil, maintenant dans une position subordonnée la population noire, les peuples autochtones, les communautés de la diversité sexuelle et les habitants des favelas, entre autres groupes.

Pour comprendre la conjoncture actuelle, il faut également examiner le rôle des Églises évangéliques, la circulation de la désinformation et des fausses nouvelles, la polarisation affective qui domine les réseaux sociaux, ainsi que les pressions internationales, notamment celles des États-Unis de Donald Trump.

Il ne faut ni sous-estimer ni surestimer ces facteurs : ce serait ignorer les conditions matérielles et les expériences sociales qui pèsent elles aussi sur les choix électoraux.

Se pose ici une question particulièrement importante pour les sciences sociales : le lien entre les améliorations matérielles, la perception du bien-être et la construction des identités et des loyautés politiques. Les politiques publiques peuvent améliorer les indicateurs sociaux sans que ces avancées se traduisent automatiquement en reconnaissance politique, en sentiment d’appartenance collective ou en soutien électoral.

Cela renvoie à une réflexion plus large sur les inégalités, la précarisation des conditions de vie et l’endettement des ménages. Mais aussi sur les nouvelles formes d’incertitude qui traversent les classes populaires et moyennes, et sur la difficulté des institutions à proposer des perspectives d’avenir crédibles.

C’est pourquoi les luttes démocratiques d’aujourd’hui ne se jouent pas uniquement sur le terrain des résultats économiques ou de la communication politique. Elles impliquent aussi la participation sociale, l’organisation collective, l’ancrage territorial et la capacité à construire des projets qui articulent besoins matériels, reconnaissance et attentes pour l’avenir.

La démocratie doit faire bien plus que défendre ce qui a été acquis. Elle doit prouver qu’elle est capable d’élargir les droits, de réduire les inégalités et de construire des avenirs qui valent la peine d’être vécus et partagés collectivement. Il s’agit de montrer que le public et le collectif comptent vraiment, et que leur valeur se ressent dans la vie quotidienne, au plus près des gens.

Il ne suffit pas de défendre la démocratie. Il faut la revitaliser, la renforcer, la transformer.

C’est une tâche qui dépasse de loin une seule élection. Elle suppose de renforcer les espaces de participation, de reconstruire les liens entre institutions et société, et de reconnaître le rôle moteur de celles et ceux qui, depuis les territoires, les organisations et les jeunes générations, font vivre au quotidien la vie sociale et les espaces collectifs de proximité.

Dans ce contexte, avec une abstention de 21,08 % au premier tour, l’une des clés du second tour pourrait être la capacité à mobiliser une partie de ceux qui ne se sont pas rendus aux urnes.

Les manifestations de ces derniers jours, qui ont dépassé les attentes, pourraient constituer un autre facteur déterminant. Conjuguées à un regain de dynamisme de la campagne sur les réseaux sociaux, elles pourraient permettre de regagner du terrain électoral. Mais les grands rassemblements et la campagne numérique ne suffiront pas à eux seuls : il faut aussi une mobilisation porte-à-porte, maison par maison, une campagne de proximité en prise avec les réalités, les préoccupations et les aspirations quotidiennes des différents groupes sociaux.

Le Brésil nous rappelle que l’avenir de l’Amérique latine et des Caraïbes reste à écrire. Que nous demeurions une simple région que les grandes puissances se disputent, ou que nous devenions une région capable de peser dans ces luttes et de définir son propre avenir, dépendra de nos capacités collectives d’organisation, de délibération et de transformation sociale.

Face aux défis de notre temps, la démocratie peut se renouveler, élargir ses bases sociales et redevenir un horizon partagé d’égalité, de justice, de liberté, de démocratie substantielle et intégrale, et d’espoir.


Image d’illustration : (CC BY-NC 4.0) Mídia NINJA, Créateur : Mídia NINJA

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