Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.
Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (11).
L’œil de Gaston et Madeleine
Quelques lignes pour évoquer ceux et celles, celles en réalité bien peu nombreuses, qui au début des années soixante-dix ont animé la fédération. Je ne vais pas citer tous ceux qui à un moment ou à un autre ont eu une tâche permanente, qui ont été élus au comité fédéral ou qui comme adjoints au maire dans les neuf villes communistes ont donné un peu de leur temps à notre bataille départementale. La liste serait trop longue et j’oublierais des noms. Le Maitron est indispensable à consulter pour mieux connaître la biographie des principaux cadres qui ont animé la vie départementale. Les dirigeants nationaux y ont bien entendu leur notice. Mais c’est le cas aussi de plusieurs camarades de moins grande renommée qui étaient de nos animateurs.
Les deux dirigeants nationaux les plus marquants et les plus écoutés sont dans le département Gaston Plissonnier et Madeleine Vincent. Ils le seront quasiment jusqu’à la fin de leur vie. L’un et l’autre étant restés au bureau politique très longuement, leur poids sur la vie du Parti dans les Hauts de Seine a énormément compté.
Ce fut surtout vrai pour Gaston qui de manière constante, directement ou indirectement, a joué un rôle de “parrain” bienveillant. Habitant Nanterre, il m’avait dès le départ repéré dans mes combats rueillois. Son épouse Juliette était élue au conseil général avec moi et siégeait dans la même commission. Notre différence d’âge, près de trente ans, le conduisait à adopter une attitude plutôt protectrice à mon égard. Tatillon, il s’occupait de tout, et trop souvent de questions secondaires, rendant parfois risibles des rappels à l’ordre ou des remarques qui étaient pourtant accueillies comme des sentences, du genre a-t-on fleuri la tombe d’un tel, mort voici dix ans ?
Il était exigeant pour lui, il l’était pour les autres. Cela tournait parfois à l’obsession. Il ne supportait pas lors de ses promenades matinales, à Nanterre ou en bordure de Seine à Rueil, de constater que les militants avaient peu collé nos affiches. J’avais droit comme responsable rueillois à un coup de fil en milieu de matinée, pour entendre son “étonnement” sur ce relâchement militant auquel je devais mettre bon ordre. Gaston n’était pas un sentimental dans la vie politique. Il n’hésitait pas à être brutal. Mais la vie privée était toute autre. L’homme savait être charmant, gentil et attentif. Il était très fier de son fils, de ses études, regrettant seulement son relatif désintérêt pour le militantisme. Heureusement que Gaston n’était plus là pour contempler son rejeton cadre supérieur à Air France au cœur d’un procès contre des militants ouvriers pour une chemise arrachée. Nul n’ose imaginer une scène aussi surréaliste.
Bien que très pris par ses tâches nationales, aucun détail de la vie du département ne lui échappait. Apparemment sa présence était discrète. Gaston ne venait ni au secrétariat, ni au bureau fédéral. Au comité fédéral, qu’il ne manquait pratiquement jamais, il se contentait d’une intervention, se gardant de toute polémique l’engageant personnellement. Il préférait le “nous” à l’utilisation de la première personne du singulier, un “nous” reçu par tous les camarades comme la parole collective de la la direction au plus haut niveau. Gaston à ma connaissance n’a laissé aucun écrit personnel, excepté un ouvrage formel de mémoire militante. C’est bien dommage, puisque aucun dirigeant, sur une aussi longue période, n’a eu en mains un aussi grand nombre de dossiers internes. Ruscio parle dans son ouvrage d’un “fonds Plissonnier.” Je n’en connais pas le contenu mais il ne doit pas être bien fourni.
Tout en réalité passait par lui. Gaston a côtoyé intimement tous les dirigeants communistes, français et étrangers, durant près de quarante ans, a coordonné le travail collectif de direction, eu la haute main sur les questions financières, administratives et la promotion des cadres, a détenu tous les petits et grands secrets du parti des années cinquante à la chute du mur de Berlin. La définition de la stratégie, les débats idéologiques et la communication n’étaient pas son domaine. Il se contentait de répercuter les décisions prises par ses pairs. Les côtés un peu obscurs de la vie politique étaient en revanche son affaire. On a souvent dit, et on dit encore, qu’il était le relais et l’homme de confiance des soviétiques dans le parti français. Rien dans mon expérience ne permet de le confirmer.
Doté d’un accent bourguignon dernière survivance de sa jeunesse rurale, Gaston manquait pour le moins de charisme. C’était un “homme gris” mais d’une simplicité et d’un bon sens exceptionnels. Si sa bonne opinion ne suffisait pas pour assurer la «promotion» d’un militant, ses réticences étaient suffisantes pour l’annihiler. Il n’aimait pas les flagorneurs ; je n’ai jamais joué sur ce registre, je l’aimais bien tout simplement. Il n’eut aucune influence décisive sur mes comportements et évitait de m’asséner des directives. Son intelligence tactique lui permettait de bien jauger ses interlocuteurs et d’agir en connaissance de cause. On a beaucoup parlé en tête à tête tout au long de ses dernières années. Il venait me voir à la fédération. La chute du soviétisme le bouleversa mais il n’était ni aigre, ni amer, il croyait à sa manière aux perspectives que promettait la « mutation » de notre parti dans les années 90.
Madeleine Vincent était une femme assez austère, peu encline à plaisanter. À la différence de son époux Guy Ducoloné. Tout sujet était pris avec gravité. Madeleine avait été une grande résistante, déportée très jeune. Sa biographie dans le Maitron est impressionnante. Elle donnait toujours le sentiment que les fortes périodes de tension de sa jeunesse n’avaient jamais cessé. C’était une interventionniste dans les débats, interrompant si nécessaire le camarade ayant la parole, corrigeant ou ajoutant un point. Elle le faisait avec plus ou moins de diplomatie mais toujours avec autorité. Avant que les nouveaux départements d’Île-de-France voient le jour, elle avait été la responsable numéro un de la puissante fédération de Seine-sud. Son successeur fut Georges Marchais.
Être une femme et diriger le Parti dans un département d’une telle importance était une gageure à la fin des années cinquante. J’ai toujours été subjugué par ces militants qui, en dépit de la fatigue ou de l’intérêt du sujet, peuvent chasser toute rêverie passagère et rester concentrés durant des heures et ne perdre aucun mot de ce qui se dit. Madeleine était sur ce plan redoutable. Rien ne lui échappait. C’est assez tardivement qu’elle fut amenée, ayant en charge la coordination du rôle des élus dans le pays, à suivre tout ce qui se passait dans les Hauts-de-Seine. J’y reviendrai dans mon récit, mais elle prit très à cœur les changements qui s’imposèrent à Nanterre à la fin des années quatre-vingts.
Je pense personnellement, mais peut-être à tort, que son influence dans la vie du Parti et la promotion des cadres fut plus grande que les historiens ne le relatent. Sa très grande proximité et amitié avec Georges Marchais, ce dernier avait été militant en usine à Issy-les-Moulineaux, aidait à ce que sa voix porte. Je pense qu’elle fut pour beaucoup dans la promotion de Robert Hue, maire qu’elle couvait au sein de l’Anecr.
Les dirigeants de la fédération
Nous étions cinq au secrétariat fédéral au début de l’année 70. J’ai 29 ans lors de mon élection à cette responsabilité. La parité n’entrait pas alors dans nos préoccupations. Une seule femme, Odette Baudier, elle portait alors le nom de Barriac, pour quatre hommes. Odette, mon aînée de deux ans, ancienne ouvrière câbleuse à la CSF de Malakoff, est restée très longtemps une cadre de la fédération. Après s’être longtemps occupée du travail politique en direction des femmes, elle dirigeait encore le secteur de promotion des militants au début des années quatre-vingts. Elle est toujours, au moment où j’écris, une militante active. Je lui tire mon chapeau car je présume qu’elle a eu à affronter quelques épreuves mettant à mal sa fierté. Le machisme devait être pesant. Un machisme banal, faisant partie du quotidien. Nul certes n’était porté ouvertement vers la “gaudriole”. La rigidité de l’époque ne l’aurait pas permis. Mais un machisme infantilisant pour nos camarades femmes. Aucune tâche de premier plan ne leur était confiée. Je pense que notre secrétariat ne dérogeait pas à la règle.
Robert Gerbert avait en charge notre travail de propagande. Il est aujourd’hui retraité dans le Lot et m’en voudrait si le hasard l’amenait à lire ces lignes, mais il était l’archétype caricatural du bureaucrate dirigeant des années cinquante. L’appréciation est probablement injuste car je n’ai jamais connu l’homme dans sa vie personnelle. Il est difficile de rester dans les pas de ses anciens. Tout jeune Robert Gerber avait été plongé dans la marmite bouillonnante du militantisme. Son père avait été un déporté politique. Ses oncles s’étaient engagés en Espagne. Gamin, il avait participé à des actes de résistance. Il “jouait” beaucoup de ce passé mais en pure perte. La magie autour des années héroïques avait perdu de ses couleurs. Le côté péremptoire de ses interventions fleuves, la propension à tout analyser à partir des intérêts de l’appareil, passaient mal après la secousse de 68. devenu persifleur.
Les deux dirigeants incontestés de l’équipe étaient Pierre Sotura, le numéro deux, secrétaire à l’organisation, et Lucien Lanternier, le premier responsable. Quelques mots sur eux qui avec leurs différences sont très représentatifs des dirigeants ouvriers que le mouvement communiste sut se donner. Ce sont évidemment des mots très subjectifs que leurs entourages pourraient me reprocher mais c’est ainsi que j’ai vécu ma rencontre avec eux.
Pierre Sotura, de dix ans mon aîné, a eu un rôle important dans la vie du Parti, tant sur le plan du département, comme premier secrétaire de 73 à 82, que nationalement comme grand argentier. Souvent décrié pour sa rudesse, qui était bien réelle dans les dialogues politiques, les plus rétifs à sa personnalité, et il m’arrivait d’en être, lui reconnurent au bout de sa longue carrière de grandes qualités. Il m’a parfois fait souffrir, car nos approches étaient souvent éloignées, mais nous nous sommes respectés. Jeune métallo, tôt propulsé dans l’appareil, Pierre était doté d’une rigueur exceptionnelle et il était difficile d’espérer le mener en bateau. Doté d’un grand courage, d’une franchise le conduisant certes trop souvent au conflit, il possédait une ténacité à toute épreuve et une grande finesse politique. Particulièrement habile pour saisir toutes les arcanes des consultations électorales, Pierre a énormément contribué à maintenir les positions électorales du Parti dans plusieurs villes du département. Élu à Colombes, parfaite antithèse de Dominique Frelaut, moins ouvert que ce dernier mais plus rigoureux et fin stratège, Pierre Sotura fut pour beaucoup dans les victoires à l’arraché que nous obtinrent dans cette ville, en repoussant le couperet final de la défaite. Président durant de longues années le groupe communiste du conseil général, il fut un opposant de taille et de qualité à Pasqua.
Lucien Lanternier était très différent de Pierre, plus fantasque, lyrique, adorant les citations littéraires mettant en lumière les souffrances ouvrières. Victor Hugo était souvent enrôlé dans les discours de Lucien. Lucien et Pierre s’accrochaient beaucoup, les approximations fréquentes du premier étant recadrées sans cesse par la rigueur un peu étouffante du second. Jeune militant syndicaliste, résistant en Haute-Savoie, responsable après-guerre du parti dans ce département, il vint à Paris pour travailler auprès de Marcel Servin au siège du comité central. Il sera d’ailleurs un des orateurs mettant en cause ce dernier à la session du comité central qui acte la crise. Il est bombardé au début des années soixante premier secrétaire de la fédération de Seine-Ouest, en étant quasiment un inconnu pour les principaux cadres, mais on ne s’arrêtait pas à ces détails lorsqu’on bénéficiait de la confiance du “sommet”. Lucien était un activiste increvable, épuisant ses jeunes collaborateurs en leur fixant des rendez-vous de travail à des heures très matinales et arguant qu’au petit matin des équipes avaient déjà pointé à l’usine. Je l’ai connu essentiellement après 68, à une période de sa vie où s’amorçaient ses doutes sur la justesse des choix de la direction. Il fit une véritable fixation sur Georges Marchais. J’ignore la genèse et le cheminement de ses questions. Il surprit de nombreux communistes dans la préparation du 23ème congrès en publiant une tribune enjoignant le comité central à “mettre sa montre à l’heure”. Il n’avait pas habitué par le passé ses camarades à ce type de sortie. Il fut à partir de 73-74 un maire très apprécié de Gennevilliers. Lucien Lanternier a été indéniablement très novateur dans cette fonction.
La direction au sens large de notre direction ne se limitait pas à ces cinq noms. Quels sont ceux qui “comptaient” publiquement ? En janvier 1970, nous avons trois députés (Frelaut et Jans ont été battus deux ans plus tôt). Nous avons également deux sénateurs, huit maires et quinze conseillers généraux (quatre parmi ces derniers sont battus au renouvellement de mars de la même année). Les deux sénateurs sont Guy Schmaus et André Aubry et les trois députés Guy Ducoloné, Waldeck L’huillier, également maire de Gennevilliers, et Raymond Barbet maire de Nanterre. Dominique Frelaut, Parfait Jans, Léo Figuères, Henri Ravera, Robert Gelly et Lucien Bailleux. sont à la tête de Colombes, Levallois, Malakoff, Bagneux, Le Plessis-Robinson et Châtillon-sous-Bagneux. Georges Lenormand est élu maire de Sèvres en mars 1971. Presque tous ces élus sont des gens influents dans la fédération. Seuls les deux sénateurs et le maire de Colombes sont élus au comité fédéral mais tous sont consultés pour les décisions spécifiquement départementales.
Outre les cinq camarades du secrétariat, plusieurs camarades jouaient un rôle important et de manière régulière. Paul Courtieu, alors membre du comité central, militant chevronné, ancien résistant, qui m’avait précédé au secrétariat fédéral avant de partir à Prague pour la nouvelle revue internationale, était de retour et s’occupait des écoles de militants, Guy Schmaus avait en charge les cadres, Emile Clet la coordination des élus, André Meyer animait la lutte pour l’Humanité, Claude Denis suivait nos activités parmi la jeunesse, Jean-Claude Parutto, après avoir passé un an à Moscou, avait l’œil sur la vie du parti dans les entreprises, André Nizard était trésorier et Jacques Le Dauphin s’occupait des mobilisations pour la paix. J’ajoute dans cette équipe dirigeante Edmond Amiable, secrétaire de l’UD-CGT, bien présent dans tous les débats majeurs. Tous ces camarades s’appuyaient quotidiennement sur des camarades solides, chargés de faire entrer dans la vie les décisions prises. Comme on le note, peu de femmes dans cette énumération. Signe des temps.
Image d’illustration : Photographie par Nos Révolutions
