15 ans après, le retour des Indignés ?


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Mercredi 7 octobre est décédée à Madrid Maricarmen Abascal. Deux semaines avant, cette femme de 87 ans avait été expulsée du logement où elle habitait depuis plus de 70 ans. Son immeuble avait été racheté en 2018 par Urbagestion, une société spécialisée dans les investissements immobiliers. Son loyer avait augmenté de 275%.

Le marché du logement est aujourd’hui l’un des principaux responsables de l’augmentation du coût de la vie en Espagne. Selon les chiffres de l’Institut national des statistiques (INE), au premier trimestre 2026, l’indice du prix du logement (IPV) s’établissait à 12,9% par rapport à l’année précédente. Ce même indice cumule plus de 40 trimestres consécutifs à la hausse1.

Le prix de la location a augmenté de 87% en dix ans alors que le salaire moyen n’a augmenté que de 30%. Près de 20% des personnes sont locataires, quasiment un tiers dans les grandes villes comme Madrid ou Barcelone. 60% du parc locatif privé est contrôlé par des multipropriétaires.

La crise du logement est majoritairement imputable à la spéculation immobilière mais elle répond aussi à un phénomène de raréfaction de l’offre et d’augmentation soutenue de la demande. Ainsi, la population espagnole a augmenté de 7% en 10 ans. Parallèlement, 500.000 des 800.000 logements construits sur la même période ont été achetés par des étrangers non résidents.

Les conséquences pour la classe ouvrière sont dévastatrices. Des familles avec des enfants, des personnes âgées ou en situation d’handicap se retrouvent à la rue suite à des impayés de loyer. Au premier trimestre 2026, 45 expulsions locatives ont eu lieu en moyenne chaque jour. 86% des citoyens considèrent que l’accès à un logement digne n’est pas garanti2.

L’expulsion de Maricarmen n’a donc pas une exception mais c’est la goutte qui a fait déborder le vase. Maricarmen est devenue un symbole pour toute une génération. 10.000 personnes se sont réunies le 22 septembre pour réclamer la fin des expulsions et une régulation du marché immobilier. 25.000 ont manifesté le 26. Depuis le soir même de milliers campent à la Puerta del Sol, là où il y a quinze ans le mouvement des Indignés remettait en cause les politiques austéritaires du gouvernement socialiste de Rodriguez Zapatero.

Mais contrairement aux Indignés, ce cycle de mobilisation ne se présente pas sous une forme mouvementiste et citoyenne. Il est le fruit du travail militant d’organisations du droit au logement comme le Sindicato de inquilinas (Syndicat des locataires). Héritier des Plataformas de afectados por la Hipoteca (Plateformes des victimes du crédit hypothécaire), et proche de formations comme Podemos ou Sumar, le syndicat défend quotidiennement des centaines de locataires et compte avec plusieurs milliers d’adhérents. Ce sont eux qui ont réussi à médiatiser le cas de Maricarmen, à convoquer les manifestants à Sol et à imposer dans l’opinion publique des mesures concrètes en faveur de l’accessibilité du parc locatif privé. En effet, les deux décrets dits “Maricarmen”, tel que présentés par le gouvernement socialiste vendredi 30 septembre au Congrès des députés, prévoyaient la fin des expulsions locatives jusqu’en 2028, le renouvellement automatique des baux et un encadrement de l’action des fonds d’investissement.

La non-adoption de ces deux décrets, suite au vote contre du parti indépendantiste catalan Junts, de la droite et de l’extrême droite, a certainement découragé une partie de la population mais elle n’a pas marqué la fin des mobilisations. Bien au contraire, les manifestations s’amplifient et critiquent ouvertement l’inaction du gouvernement progressiste en matière de logement. Samedi 3 octobre, partout en Espagne des centaines de milliers de personnes sont descendus dans les rues pour réclamer “la fin du rentièrisme”3. Le campement à Sol compte chaque jour avec plus de tentes malgré les menaces de la droite municipale, du gouvernement autonomique et des groupuscules fascistes. Une grève générale a été convoquée par les syndicats majoritaires, CCOO et UGT, le 11 novembre. Elle compte avec l’appui de 60% des électeurs de droite et plus de 90% chez ceux de gauche4.

La désagrégation de la majorité parlementaire, cristallisée par le vote de Junts, a conduit, le lundi 5 octobre, le président de gouvernement Pedro Sanchez à convoquer des élections législatives le 29 novembre prochain. Selon les derniers sondages5, les manifestations pour le logement n’auront pas une incidence majeure sur le résultats des élections. Le Parti populaire et Vox obtiendraient près de 50% des voix.

Le nouveau cycle de mobilisations né avec l’expulsion de Maricarmen est loin d’être clos. Cependant, des leçons préliminaires peuvent déjà être tirées. La crise du logement que vit aujourd’hui l’Espagne démontre que la classe ouvrière ne peut s’appuyer exclusivement sur un gouvernement social-démocrate pour obtenir une amélioration de ses conditions de vie. Elle requiert d’organisations indépendantes capables de souligner les limites de l’action parlementaire, de défendre les acquis sociaux et de construire un programme politique propre. En France, en Espagne mais aussi en Allemagne, l’organisation de la jeunesse et des classes populaires démontre qu’elle est la seule alternative, la seule force capable de mettre un terme aux politiques austéritaires et à leur projet de démantèlement de l’État social.

  1. INE, Índice de Precios de Vivienda (IPV). Base 2025. Segundo trimestre 2026. Source :
    https://www.ine.es/dyngs/INEbase/operacion.htm?c=Estadistica_C&cid=1254736152838&idp=1254735976607 ↩︎
  2. RTVE, El 86% de los españoles considera que el derecho a una vivienda digna no está garantizado para todos, según el CIS. 30 septembre 2026.
    Source : https://www.rtve.es/noticias/20260930/derecho-vivienda-digna-cis/17247230.shtml ↩︎
  3. Le Monde, En Espagne, d’immenses manifestations pour le droit au logement à Madrid et dans de nombreuses villes. Samedi 3 octobre Source:https://www.lemonde.fr/international/article/2026/10/03/a-madrid-et-dans-d-autres-villes-espagnoles-des-dizaines-de-milliers-de-manifestants-pour-le-droit-au-logement_6787798_3210.html ↩︎
  4. El Diario, La mayoría de ciudadanos, incluidos los votantes de la derecha, apoyarían una huelga general por la vivienda, 2 octobre 2026
    Source:https://www.eldiario.es/economia/mayoria-ciudadanos-incluidos-votantes-derecha-apoyarian-huelga-general-vivienda_1_13557680.html ↩︎
  5. Europa Press, Encuestas de las elecciones generales 2026: así está la intención de voto para el 29 de noviembre. Lundi 5 octobre 2026.
    Source : https://www.europapress.es/nacional/noticia-encuestas-elecciones-generales-2026-asi-intencion-voto-29-noviembre-20261005125620.html ↩︎

Image d’illustration : photographie prise par notre correspondant en Espagne, Manuel Anteo.

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