Propos recueillis auprès de Walid*, 15 ans, élève en première générale à Mantes-la-Jolie, devant son lycée bloqué.
7h30 devant le portail. Les poubelles sont déjà en place et un lycéen déguisé en Dark Vador fait des pompes sur le trottoir. Walid vit son premier blocus. Il est là pour dénoncer les classes à 35 élèves, les emplois du temps surchargés et les professeurs non remplacés. Mais il commence par évoquer les déguisements et la musique : pour lui, se battre sérieusement n’empêche pas de garder le sourire. Dans une ville encore marquée par l’image des lycéens alignés à genoux comme des prisonniers par la police en 2018, la nouvelle génération refuse de baisser les yeux.
Nos Révolutions (NRs) : Des déguisements et des battles de pompes devant le portail : pourquoi vous tenez à cette ambiance festive ?
Walid : Grave ! Les médias ne montrent que les mortiers et les violences, mais il y a plein de positif. Des gens viennent déguisés en Dark Vador, en Spider-Man… Il y a des battles de pompes, des trucs qu’on n’imagine pas faire d’habitude. Voir des personnages cultes faire ça, ça nous fait rire. Un blocus, c’est rester longtemps devant le lycée. Si c’est un calvaire, ça ne tient pas. Il faut qu’on rigole un peu, et rien ne nous empêche de le faire dans la bonne humeur. On peut très bien se mobiliser sérieusement et passer un bon moment.
NRs : Tu penses que cette mobilisation change le regard des autres élèves sur la situation ?
Walid : Je pense que ça a ouvert les yeux à pas mal de monde. Certains pensaient que c’était normal, que tout le monde avait vécu ça avant. Maintenant, on en parle, alors qu’avant on se taisait. Il y a la force du collectif : si on bloque tous ensemble, qu’est-ce qu’ils peuvent faire ?
NRs : C’est ton tout premier blocus. Qu’est-ce qui t’a décidé à franchir le pas ?
Walid : Je suis directement touché. Dans beaucoup de lycées, il y a des problèmes qui nous empêchent d’étudier normalement, alors que des élèves d’autres établissements, eux, le peuvent. Pour moi, on ne nous donne pas notre droit à une éducation égalitaire. C’est injuste que certains passent leur bac dans de bonnes conditions alors que nous, on crève de froid ou chaud quand on passe nos examens.
NRs : Concrètement, à quoi ressemble ton quotidien au lycée ?
Walid : C’est un cumul de pleins de petits problèmes :
- Des profs pas remplacés : Ma prof d’anglais est enceinte et ne sera pas remplacée de l’année. Du coup, nos notes ne veulent rien dire, et on ne finit pas le programme. Avec le contrôle continu pour le bac, l’impact est énorme.
- Des emplois du temps de “fou” : J’ai commencé l’année avec la spécialité SVT, alors que ce n’était pas mon choix. Je me retrouvais de 8 h à 17 h tous les jours, même le mercredi, jusqu’à fin septembre. Le lycée nous avait promis de changer les emplois du temps à la rentrée. On finit toujours à 17 h, avec parfois cinq heures d’affilée sans pause.
- Zéro respiration : Certains jours, on n’a qu’une heure de pause. On passe 30 minutes à manger, dont 20 à faire la queue à la cantine.
- Des classes surchargées : On est au moins 35. Ma prof de maths réclame des demi-groupes depuis longtemps, et on ne les a toujours pas. C’est beaucoup plus efficace à moitié moins nombreux. On ne peut pas apprendre dans ces conditions.
- Des locaux en mauvais état : Des trous dans le plafond, des projecteurs en panne, des chauffages qu’on n’allume pas. Et encore nous ça va par rapport à d’autres lycées du coin.
NRs : D’autres établissements autour vivent des situations encore plus dégradées ?
Walid : Oui, et ça ne veut pas dire qu’on n’a pas le droit de se plaindre. À Saint-Denis, c’est pire : ils demandent juste des tables et des profs. À Rostand, le lycée d’à côté, c’est un lycée professionnel, il manque du matériel, des profs, leur locaux c’est une catastrophe. Nos deux lycées sont proches, donc on bloque toujours ensemble : lycée général et lycée pro, c’est le même destin.
NRs : Quel impact ont ces rythmes scolaires sur votre vie personnelle ?
Walid : Si je finis à 18h, je me lève à 7h et je rentre à 19h. Après, il y a encore les devoirs. Moi, j’arrive à faire du sport parce que j’habite pas trop loin, mais d’autres ne peuvent pas. On n’a presque pas de vie sociale. On se lève, on va en cours, on rentre, on fait ses devoirs, on dort. On est comme des robots à la chaîne. L’école pour eux c’est comme l’armée ou l’usine.
Dans d’autres pays européens comme en Allemagne, ils font beaucoup moins d’heures de cours, et leurs élèves réussissent aussi bien et ont d’aussi bons métiers. Et l’école est aussi gratuite. Je ne comprends pas pourquoi, en France, on doit faire du 8 h-17h tous les jours. Nos correspondants allemands étaient choqués que nos lycées soient fermés et qu’il faille passer par des portiques pour entrer. La preuve : nos écoles sont fermées comme des prisons au lieu d’être ouvertes.
NRs : Comment vous organisez-vous sur le terrain pour tenir ce blocus, notamment avec les réseaux sociaux ?
Walid : Vers 7h-7h30, on se retrouve devant le lycée avec des poubelles, et dès que le portail ouvre, on bloque. On communique beaucoup via Snap, Insta et WhatsApp, mais c’est devenu très compliqué. On sait très bien que les policiers ou les renseignements s’infiltrent dans nos groupes sur les réseaux sociaux. Ils surveillent nos échanges et enquêtent sur tout ce qu’on prépare.
Du coup, on est obligés de s’adapter : on évite de mettre toutes les vraies infos du blocus sur ces boucles de discussion. On ne donne pas les détails, parce que si la police sait tout à l’avance, elle débarque tout de suite, et c’est là que les violences et la répression commencent. On est obligés de se protéger pour ne pas subir les charges ou les gazages d’entrée de jeu. Si on veut que notre mouvement tienne dans le temps et qu’il fasse vraiment bouger les choses, il faut qu’on s’adapte en fonction de la manière dont la police réagit et enquête.
NRs : Est-ce que les enseignants soutiennent votre mobilisation ?
Walid : Ça dépend. Certains nous soutiennent, surtout ceux qui voient qu’on bloque pour de vrai, sans profiter de la situation pour faire n’importe quoi. Et en réalité, on fait aussi cette mobilisation pour nos professeurs. On les voit au quotidien : ils sont en craquage face au manque de moyens. On sait très bien qu’ils ont envie de faire plus, qu’ils veulent faire mieux pour nous, mais dans des lycées en REP+, on est constamment délaissés. Tout repose uniquement sur la bonne volonté et l’engagement personnel des profs, mais cette situation ne peut plus continuer. Plus de moyens dans l’école, c’est autant pour nous que pour eux.
NRs : Comment faites-vous pour suivre les cours pendant cette période ?
Walid : En visio, pour l’instant. Mais bon il y a même des « visio-blocus » : quand un prof envoie son lien, des élèves le passent à d’autres lycées pour que des gens viennent tout perturber et que le prof annule. Ils ne risquent rien, on ne peut pas les sanctionner car ils ne sont pas de notre lycée.
NRs : Les professeurs comprennent-ils ces méthodes d’action ?
Walid : Non mais c’est pas grave. Nous, on a de vraies revendications et on veut faire bouger les choses. On a demandé gentiment à nos profs et à notre lycée d’aménager les choses, et personne ne nous a écoutés. Alors on bloque, jusqu’à ce que ça change. On est en année de bac, on ne pourra pas tenir indéfiniment, mais on va essayer de tenir le plus longtemps possible. Il faut plus de soutien.
NRs : On voit parfois des débordements. Comment vous gérez les éléments extérieurs ?
Walid : Il y a des gens qui profitent de l’occasion. Ils sont toujours en cagoule ou cache-cou, donc on ne sait pas qui c’est. Je ne suis même pas sûr que ce soient des lycéens. Quand ils débarquent, on ne fait rien, on ne les calcule pas.
NRs : Comment se passe le face-à-face avec les forces de l’ordre devant le lycée ?
Walid : On demande des profs, on nous envoie des policiers. Je ne comprends pas. Ils restent derrière nous et attendent le moindre faux pas : une poubelle qui brûle, un peu de violence, des slogans un peu forts. Ils nous ont déjà gazés plusieurs fois. Je connais des élèves qui ont été blessés. Des élus viennent nous voir, mais malheureusement ils ne peuvent pas empêcher les dérapages de la police.
NRs : Est-ce que cette présence policière vous fait peur ?
Walid : Non. Je sais qu’on ne fait rien de mal.
NRs : Que réponds-tu à ceux qui accusent les lycéens mobilisés d’être des fainéants ?
Walid : Que ceux qui font du 8 h-18 h sans jamais se plaindre, ce sont des soumis de la société. Moi, je ne le suis pas.
NRs : Selon toi, la responsabilité, c’est celle de la direction de ton lycée ou de l’État ?
Walid : Le lycée a des obligations, mais à part décaler quelques heures, je ne vois pas ce qu’il peut faire de plus. C’est au gouvernement de mettre des moyens : plus de profs, moins de pression. Et leur seule réponse, c’est de raccourcir les vacances pour finir plus tôt. Mais c’est exactement le même temps de travail, juste étalé pour qu’on ne s’en rende pas compte. On n’est pas dupes.
NRs : Vous attendez quoi concrètement du gouvernement ?
Walid : Qu’ils viennent nous parler, qu’ils nous écoutent et qu’ils nous proposent de vraies solutions. Ils devraient revoir leurs priorités et améliorer la vie des élèves, au lieu d’interdire les mini-jupes et les abayas. Après deux quinquennats, rien n’a changé. On refait des blocus qui rappellent les Gilets jaunes, et quand on demande des profs, la première idée qu’ils ont, c’est de nous interdire le blocus.
NRs : Quelle est la suite du mouvement pour vous ?
Walid : Faire du bruit jusqu’à ce que l’État réagisse. Le 17 octobre sera important : si on ne dit pas ce qu’on veut, comment l’État le saurait ? Et on se sent soutenus : sur TikTok et Insta on ne voit que des vidéos d’autres lycées qui bloquent aussi. Ça nous motive.
NRs : Quel regard portes-tu sur les prochaines échéances politiques, notamment les présidentielles 2027 ?
Walid : Il faut bien voter. Les seuls qui nous écoutent, qui nous répondent et qui nous disent de continuer à manifester, ce sont les personnalités politiques de gauche. Pendant que d’autres disent chercher des solutions, nous, on a déjà la nôtre. Moi je ne peux pas voter mais je pense qu’il faut voter Jean-Luc Mélenchon en 2027 pour que ça change dans ce pays.
NRs : Un dernier mot pour résumer ton état d’esprit ?
Walid : Si je me dis « tout le monde le fait, je peux rester chez moi », et que tout le monde pense pareil, il n’y a plus de blocus. Et au final, rien ne changera jamais. Donc on est là. Il ne faut pas les laisser faire. Il faut toujours être combatif, c’est tout.
*Prénom d’emprunt pour préserver l’anonymat.
Image d’illustration : Photographie par Nos Révolutions.
