Jeudi 1er octobre, nous avons organisé notre premier blocus au lycée Camille Jullian, à Bordeaux. Nous ne sommes pas les seuls puisque plusieurs centaines d’autres élèves de lycées voisins, comme Magendie, Eiffel ou encore Tivoli, ont eux aussi décidé de bloquer l’entrée de leur lycée.
Dès 6h40, nous étions plusieurs devant le lycée pour commencer à installer les barrières et préparer le blocage avant l’arrivée des autres élèves. Une femme a essayé de nous en empêcher, en nous traitant notamment de « délinquants » et en nous répétant que notre mobilisation ne servait à rien. Notre proviseur est alors sorti du lycée et a pris notre défense. Il a expliqué qu’il nous faisait confiance pour organiser cette mobilisation et qu’en cas de débordements, il interviendrait lui-même. Tout le monde l’a applaudi et ce soutien nous a beaucoup marqués.
Au fil de la matinée, de plus en plus d’élèves nous ont rejoints. Jusqu’à midi, nous avons scandé des slogans, mis de la musique, brandi nos pancartes et utilisé des fumigènes colorés. L’ambiance était très bonne et notre objectif était avant tout de faire entendre nos revendications. Quelques personnes extérieures au lycée sont cependant venues et ont provoqué des débordements que nous ne souhaitions pas. Lorsque la police est arrivée, nous avons été gazés alors qu’à ce moment-là, de notre côté, il n’y avait ni violence ni provocation. Les policiers sont repartis une dizaine de minutes plus tard et le blocus s’est ensuite terminé. Malgré cet épisode, cette première mobilisation s’est globalement très bien passée et une nouvelle est déjà prévue lundi.
Depuis que je suis rentrée au lycée, on est nombreux et nombreuses à constater plein de dysfonctionnements. Nos emplois du temps changent constamment, avec des trous et des journées très longues. Certaines classes sont surchargées, pouvant aller de 34 à 36 élèves, et des professeurs manquent. La situation est encore plus inquiétante pour les terminales qui préparent leur bac. Même si, nous concernant, les premières, nous allons avoir à la fin de l’année nous aussi des épreuves avec le bac de français. Il manque notamment des professeurs principaux, de physique-chimie et de SVT. S’ajoute à ça aussi le manque d’infirmières scolaires présentes une fois par semaine pour un établissement de 1 500 élèves et de soutien psychologique puisque nous n’avons pas de psychologue scolaire depuis la rentrée.
Au-delà du lycée, il y a aussi l’après qui nous ronge d’inquiétude et de stress.
Parcoursup constitue sincèrement un obstacle dans nos vies. Dès le lycée, on nous parle constamment de notre avenir, de nos notes et du dossier qu’on devra présenter. Personnellement, ça me stresse de savoir que ce que je fais aujourd’hui peut avoir un impact sur les études que je pourrai faire plus tard. Pour une absence, pour une note, le diplôme ne servant plus à rien nous sommes depuis passé en contrôle continue. Et puis, on se demande comment on peut tous avoir les mêmes chances sur Parcoursup alors qu’on n’étudie déjà pas tous dans les mêmes conditions. Et ça aussi c’est injuste.
J’ai conscience d’être privilégiée. Mon lycée se trouve en plein centre de Bordeaux et notre situation n’est pas comparable à celle de certains établissements beaucoup plus défavorisés, que ce soit dans les Landes, dans le 93 ou dans d’autres lycées. Ce blocage, c’est aussi une manière pour nous d’exprimer notre solidarité avec ces élèves d’autres lycées professionnels ou généraux, qui subissent parfois des conditions encore plus difficiles que les nôtres. On en est conscients et on veut défendre aussi l’égalité entre tous les élèves de France.
Peu importe la ville, le département ou le lycée, d’où tu viens ou même le revenu de tes parents : nous devrions tous pouvoir étudier dans de bonnes conditions et avoir les mêmes chances de réussite. J’imagine que si on a décidé d’inscrire sur les façades de tous les lycées le mot « égalité », ce n’est pas pour rien. Il serait temps de l’appliquer et de s’en donner les moyens.
Et enfin, à 16 ans, cette mobilisation est la première de ma vie.
Constater ensemble que l’on savait s’organiser, par nos propres moyens, grâce notamment aux réseaux sociaux, pour faire des pancartes et organiser le blocus, échanger des idées et partager des revendications communes entre élèves, avec les professeurs mobilisés à nos côtés, tout ça c’était très enthousiasmant. Mais en tant que mineur comme la majorité des gens autour de moi mobilisés, nous ne pouvons pas encore voter. Pourtant, la dégradation de nos conditions d’étude, c’est nous qui la vivons directement. On est donc capables de nous faire notre propre opinion et ça me semble assez normal de pouvoir l’exprimer. Et pour nous, se mobiliser, c’est le seul moyen de réellement se faire entendre.
Et lorsqu’on voit toutes les vidéos de lycéens qui se font tabassés et qui sont blessés parfois gravement par la police… c’est choquant de se dire qu’en France manifester pour demander plus de moyens pour nos écoles et nos profs signifie aussi prendre le risque de se faire défigurer par un policier. Moi, je demande à ce que notre parole soit écoutée. Nous sommes directement concernés aujourd’hui et demain par les décisions prises par Macron. Nous avons notre mot à dire et nous comptons bien nous faire entendre, que ça leur plaise ou non.
