Séquences d’une vie militante (7) – Une victoire surprenante aux élections cantonales


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Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.

Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (6)

Une victoire surprenante aux élections cantonales

Notre bonne campagne lors de ces élections législatives n’avait pas modifié les vues de la fédération sur Rueil et notre circonscription. Nous restions des “Petit-Poucet” dans ce nouveau département que nous venions juste d’intégrer. La nouvelle fédération des Hauts de Seine, dont le siège était à Asnières, eut comme premiers dirigeants les camarades constituant l’ancienne direction de Seine-Ouest.

La première conférence fédérale préparant le 18ème congrès du parti eut lieu à Nanterre, au Palais des sports, en décembre 1966. La conférence de Rueil avait proposé mon nom pour siéger au comité fédéral. Cette proposition ne fut pas retenue par la commission des candidatures. Trois arguments avaient été avancés. Premièrement je n’étais pas membre de la direction sortante de Seine-et-Oise Nord. Deuxièmement, beaucoup trop d’enseignants étaient candidats pour siéger dans le nouvel organisme de direction. Enfin, on rappela qu’étant appelé à bref délai à partir effectuer mon service militaire, ce qui était exact, je risquais d’être peu disponible. L’argumentation se tenait.

L’année 1967 a été chargée en rendez-vous électoraux. En septembre ce furent les élections cantonales. Je trouve que les historiens qui se penchent sur l’état du parti et de la gauche dans l’année précédant mai 1968 en parlent peu. À mes yeux, c’est dommage. En région parisienne, cette consultation électorale donna aux sept nouveaux départements une légitimité et un ancrage démocratique. Ultime consultation électorale avant le printemps 68, elles ne sont pas sans significations sur le poids électoral des différentes forces en présence.

Les résultats, au niveau francilien, ont placé la gauche à un haut niveau et se sont avérés favorables au parti communiste. Les dirigeants communistes des Hauts-de-Seine n’avaient probablement pas imaginé engranger un succès d’une telle ampleur. Quinze élus pour une assemblée de quarante conseillers. Quelles étaient les victoires communistes ? Toutes les villes ayant un maire communiste enregistraient un succès. Un camarade élu à Gennevilliers, un élu également à Colombes mais le canton pavillonnaire de Bécon et des Vallées revenait à la droite. Carton plein à Nanterre dans ses deux cantons.

Il en allait de même à Levallois, tant dans le canton regroupant la partie nord de la ville et Clichy que dans le canton s’étendant sur la partie aisée de la ville jouxtant Neuilly. Les candidats présentés par le Parti étaient également élus dans les cantons de Malakoff, de Bagneux, de Châtillon-sous-Bagneux et du Plessis-Robinson, ce qui n’était pas des surprises. Nous disposions d’une forte implantation dans la zone pavillonnaire de Courbevoie, celle qui a fait place depuis aux tours de La Défense, ainsi qu’à Issy-les-Moulineaux et au Bas-Meudon et logiquement nos deux candidats Roger Guérin et Guy Ducoloné emportèrent les sièges. Les grandes surprises venaient d’ailleurs. Ce furent les trois succès totalement imprévus, celui de Boulogne dans le canton de Billancourt, celui de Sèvres et celui de Rueil.

Nous étions partis en campagne à Rueil à la fin du mois d’août. Le démarrage avait été tardif. Étant arrivé au bout de mon sursis militaire, je fus appelé sous les drapeaux fin juin. Notre section en fut quelque peu déstabilisée. Nous n’avions pas acté qui seraient nos candidats sur les deux cantons, celui de Rueil et celui de Garches-Rueil. A la mi-juillet, bonne nouvelle. Après dix jours passés à l’hôpital militaire de Percy où j’avais été incorporé pour un mal de dos à vrai dire un peu imaginaire, je fus exempté. Rapidement, j’ai été désigné candidat pour porter nos couleurs sur Rueil-Ville, là où notre influence était la plus forte. Renée Pacouret le fut sur le second canton.

La campagne fut brève, dense et animée. La chance nous sourit à Rueil-Ville. Le candidat socialiste, militant catholique, était honorablement connu sur la ville mais nous étions les plus influents à gauche. La droite locale, pour sa part, était en pleines rivalités internes pour déterminer la personnalité appelée à jouer le second rôle aux côtés de Baumel. Alors que ce dernier n’avait pas de concurrent à droite dans son canton, nous eûmes face à nous dans le canton Nord trois adjoints au maire. Noutary, un radical valoisien – on ne les appelait pas encore ainsi à l’époque- Villeteau, un gaulliste bon teint qui tenait la section UDR, et un jeune loup de mouvance giscardienne.

Le premier tour fut une “partie de billard”. Nous fîmes du candidat de l’UDR notre adversaire principal, pour attirer l’attention sur lui des électeurs de droite. Nous pensions qu’il était le plus aisé à battre au second tour. Je sortis au soir du premier tour en tête avec 37% des voix, le candidat socialiste étant 20 points derrière. Malheureusement ce fut le candidat radical, le plus difficile à battre, qui arriva en tête des hommes de droite. Ce fut alors une semaine folle, la mairie et la droite locale dorénavant unie se regroupant autour de notre adversaire, avec de notre côté, l’arrivée conséquente de nos camarades de Nanterre, conduits par leur secrétaire de section Yves Saudmont. Nanterre ayant eu ses deux candidats communistes, Fernand Baillet et Juliette Dubois-Plissonnier, élus dès le premier tour, nos camarades se sentirent concernés par l’enjeu de la ville voisine. Le Nanterre communiste découvrait Rueil. La bataille de tracts, d’affichage, d’intimidations réciproques, fit rage. C’était à qui tiendrait les murs !

D’une cinquantaine de voix nous arrivâmes en tête. Nous ne nous attendions pas à une telle victoire. L’enthousiasme sur les marches de la mairie après ma prise de parole était à son comble. Rueil Malmaison virait au rouge !

Garches et Rueil, pas loin de Clochemerle

Ce qui se passa dans l’autre canton, celui de Garches et de Rueil-sud, fut cocasse et mérite d’être relaté. Au premier tour Renée Pacouret avait comme concurrent, outre Baumel, notre ancien colistier socialiste des élections municipales, René Pasquet, ainsi que quelques petits candidats. Le député, et pas encore maire de Rueil, arriva en tête assez largement mais sans obtenir la majorité des voix. Renée arriva en seconde position avec un score fort honorable. Elle obtient 32,2% sur la partie rueilloise du canton.

Le parti socialiste, plus exactement la SFIO, n’anticipons pas, se lança alors dans un chantage incroyable. S’estimant en passe d’être mal représentés au conseil général une fois les élections passées, ses responsables proposèrent à notre fédération une exception et un retrait de notre candidate en leur faveur. Notre parti, très engagé dans sa stratégie d’union de la gauche et soucieux de conforter une dynamique de rapprochement avec son principal partenaire, persuadé certainement que toute chance de victoire pour une candidate communiste dans ce canton était illusoire, accepta cette magouille que les socialistes poussèrent à son paroxysme. Le socialiste local, Pasquet, se retira une fois l’accord passé et laissa le champ libre à Charles Ceccaldi-Raynaud, premier adjoint de la ville de Puteaux, secrétaire départemental de la SFIO, et candidat malheureux au premier tour à Antony.

Le code électoral permettait à cette époque cette incroyable opération. Ceccaldi, ancien commissaire de police à Oran durant la guerre d’Algérie, était partant pour toute aventure, du moment où elle semblait profitable à ses intérêts. Rien d’étonnant, s’il ne l’était déjà, à ce que cet homme se soit retrouvé deux ans plus tard complice de Pasqua. Ce fut Clochemerle. Nous eûmes le mardi matin, Ceccaldi et moi, une rencontre en tête à tête, à la section du parti, rue Zamenhof. Il ne connaissait strictement rien au canton et ne maîtrisait même pas sa cartographie. Il m’expliqua que Baumel n’avait qu’à bien se tenir et que ses colleurs d’affiches viendraient nombreux. Ce fut le cas. Une bande de mercenaires rétribués envahit Garches et le sud de Rueil. On ne voyait que du Ceccaldi, au point qu’un soir ses colleurs, ignorant tout des limites du canton et des adversaires en présence, ne surent pas s’arrêter dans leur collage, pénétrèrent dans le secteur où j’étais éligible, et recouvrirent toutes les affiches portant mon nom. Ceccaldi se confondit en excuses et au petit matin, de nouveaux colleurs, Ceccaldi avait des équipes de rechange et occupait le terrain 24 heures sur 24, vinrent chercher un paquet d’affiches Duffour pour effacer l’outrage ! Baumel vit fort bien que toute cette agitation effrayait Garches et laissa faire. Ceccaldi fut battu et nous n’avons pas pleuré.

La répartition des sièges au conseil général ouvrait la voie aux manœuvres pour l’élection de l’exécutif. Nous étions quinze communistes. La droite avait vingt élus, la grande majorité appartenant au parti gaulliste. Les socialistes étaient cinq dont deux figures marquantes, le maire de Suresnes, Robert Pontillon, qui gérait cette ville avec une majorité “union de la gauche”, et Georges Dardel, maire de Puteaux, qui avait été élu dans sa ville à la tête d’une coalition “ troisième force”. Georges Dardel avait été un personnage marquant en Île-de-France, au cœur de toutes les combinaisons de la quatrième république entre la droite non-gaulliste, les radicaux et les socialistes. Nous avions donc comme éventuels alliés deux SFIO, un seul des deux étant “fréquentable” politiquement.

Il faut avoir à l’esprit le contexte et les rapports de forces de l’époque. Le Parti obtient en Seine-Saint-Denis la majorité des élus à lui seul. Nous étions en situation, c’est ce qui se réalisa, de prendre la direction du Val-de-Marne par une union avec les élus socialistes que nous avions devancés en nombre de conseillers. Je ne crois pas que nous ayons alors abattu nos cartes publiquement mais nous fîmes comprendre qu’une concession était possible dans les Hauts-de-Seine au regard de la situation de nos voisins franciliens, à condition bien entendu d’une candidature Pontillon. Les socialistes se pensaient en situation d’obtenir le soutien d’un divers droite, le maire de Villeneuve-la-Garenne, et d’arriver au chiffre décisif de vingt et un suffrages, permettant à la gauche de diriger le département.

Y croyait-on vraiment pour notre part ? Roger Prévost était un fieffé réactionnaire qui fut par la suite le premier vice-président de la majorité de droite. Avait-on formulé cette proposition d’entente aussi clairement qu’elle apparaît dans mon souvenir ? Je suis incapable de le dire. Je me souviens seulement qu’il n’était pas question pour Georges Dardel de s’effacer devant son voisin suresnois. Les grandes manœuvres allaient bon train à la SFIO, et il était exclu que notre fédération fasse un tel cadeau au maire de Puteaux, pour des raisons de stratégie politique. Robert Pontillon était, et pour cause, sensible à notre argumentation. Je revois encore Ceccaldi-Raynaud, successeur potentiel de Dardel, rouge de colère et hargneux, participant aux discussions de couloir et menaçant physiquement Pontillon pour son manque de fermeté.

Ces manœuvres firent chou blanc. Chacun avança son candidat, respectivement Guy Ducoloné et Georges Dardel. La droite craignait qu’un accord de dernière heure surgisse à gauche en faveur du plus âgé de notre groupe. Elle présenta donc son doyen, Pierre Lagravère. Ce dernier, élu du canton pavillonnaire de Colombes, fut pendant trois ans un président de transition, avant que Baumel ne prenne cette présidence très convoitée.


Image d’illustration : Visuel par Nos Révolutions

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