Communistes, ne baissez pas les yeux !


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Le fait est désormais bien connu : proposer que le PCF se tourne vers la gauche radicale, donne davantage d’importance au marxisme ou cesse simplement d’évoluer vers le centre-gauche provoque chez certains groupes militants des réactions haineuses sur les réseaux sociaux, qui vont de l’injure à la menace en passant par l’appel à l’exclusion.

Pour ce qui nous concerne, nous y avons été confrontés à différents moments : « gauche des allocations », guerres en Ukraine ou en Palestine, mouvements sociaux en Kanaky, sortie de la NUPES… À chaque fois, nous avons critiqué le glissement idéologique de la direction du parti, dans la clarté, mais de manière argumentée et constructive. À chaque fois, nous avons essuyé un tir de barrage.

Aujourd’hui, les mêmes réactions reviennent avec les débats relatifs à l’élection présidentielle de 2027. Ce n’est pas un secret, nous prenons position pour une coalition radicale autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, et donc, contre la candidature solitaire de Fabien Roussel. Nous recevons des milliers de réactions positives, mots d’encouragements, prises de contact de militant·es qui souhaitent participer à la bataille… Et, en parallèle, des mises en cause violentes, parfois personnelles, de la part de ceux qui préfèrent le “débat démocratique” quand il a lieu en silence. Il s’agit toujours du même réseau de quelques centaines de comptes X et Facebook, peu nombreux dans l’absolu, mais suffisamment pour pourrir la journée d’un·e camarade.

Dans les derniers jours, ces individus ont essayé de s’en prendre à notre camarade Anaïs Fley. La raison de leur colère : une vidéo, publiée sur les réseaux sociaux, dans laquelle Anaïs montre (avec talent) comment les communistes pourraient agir pour créer une situation révolutionnaire en 2027. Le succès du clip, à lui seul, permet de relativiser les comportements consternants de ces quelques internautes. Anaïs en a vu d’autres, et il faudra davantage pour la faire taire. Quant à nous, nous sommes très fier·es du travail militant qu’elle accomplit avec Nos révolutions, et la furie qu’elle suscite parmi ces individus montre bien qu’elle touche juste.

Bien sûr, nous ne sommes ni les seul·es, ni les premier·es à recevoir ce genre d’attaque. Récemment, c’est Sofia Boutrih, la directrice de la Fête de l’Humanité, qui en a fait les frais. De fait, le journal et ses animateurs sont régulièrement pris pour cible. Avant cela, les porteurs des textes de congrès Ambition Communiste (en 2016) et Printemps du Communisme (en 2018) ont subi les mêmes méthodes. Ce regain d’agressivité dans les rapports militants a accompagné le changement de direction du parti, avec la prise de fonctions de l’équipe de Fabien Roussel en 2018, et la consolidation de la nouvelle équipe, en 2023.

Sur le fond, la signification du phénomène n’est pas mystérieuse. Les militant·es les plus attaché·es à la direction connaissent une dissonance cognitive importante, car le décalage entre la politique du PCF et les principes dont il se revendique est de plus en plus important. L’organisation consacre des heures à imaginer la société socialiste ou communiste de l’avenir (« dans 15 ou 20 ans », selon Fabien Roussel), et dans le même temps, rejette toute initiative politique qui permettrait d’avancer vers cet objectif, de le matérialiser

Beaucoup sont donc tentés d’échapper à ces injonctions contradictoires en imaginant des trahisons et des complots ourdis depuis des décennies. La fantasmagorie et l’idéologie sont le refuge habituel de la conscience lorsqu’elle renonce à comprendre le monde : il faut que chaque problème, chaque obstacle, chaque difficulté soit le fait de petits diables tirant les ficelles en coulisse.

À en croire celles et ceux qui les imaginent, les complots infiltrant le PCF pour le détruire seraient, pour l’essentiel, au nombre de 6 :

  1. Le complot trotskiste, du nom de Léon Trotsky, ancien président du soviet de Saint-Pétersbourg, commissaire à la guerre de l’Union Soviétique de 1918 à 1925 et fondateur de la 4e Internationale, connu pour son opposition à Staline. La scission entre les partis communistes et les partis trotskistes date des années 30.
  2. Le complot refondateur, du nom du mouvement de contestation interne initié après les élections européennes de 1984, dont les revendications principales sont la formation d’un « pôle de radicalité » à gauche et le dépassement de la « matrice bolchévique » du communisme. Plusieurs animateurs historiques de ce courant (notamment Roger Martelli et Lucien Sève) ont quitté le PCF en 2009.
  3. Le complot des élus communistes, visant à désavouer l’orientation nationale du parti pour obtenir l’implantation de baronnies locales permettant à leurs titulaires de bénéficier d’une rente à vie.
  4. Le complot « huiste », du nom de Robert Hue, ancien maire de Montigny-les-Cormeilles, parlementaire et secrétaire national puis président du PCF (1994-2003), connu pour sa politique de rapprochement avec les sociaux-libéraux. Robert Hue lui-même n’est plus au PCF depuis une vingtaine d’années.
  5. Le complot mélenchoniste ou « LFIste », du nom de Jean-Luc Mélenchon, ancien allié du PCF et candidat de la France Insoumise à l’élection présidentielle, avec lequel les rapports se sont considérablement dégradés entre 2014 (élections municipales) et 2017/2018 (élection présidentielle puis élections législatives).
  6. Le complot « liquidateur », coalisant d’une manière ou d’une autre les 5 complots précédents dans un objectif plus directement malveillant et visant à détruire des structures du parti ou à dissoudre le parti lui-même.

Cette lecture de la situation pourrait prêter à sourire, et surtout, serait aisément dépassable dans la discussion, si elle ne s’exprimait pas sous une forme aussi agressive et hermétique aux faits. Il est urgent de tourner cette page et de rétablir une véritable culture du dialogue. Cela implique de réapprendre à confronter les propositions, les idées et les projets, au grand jour, en permanence, sur tous les sujets qui intéressent le mouvement social.

Malheureusement, la culture du huis-clos pèse encore lourd sur nos traditions militantes. C’est l’idée, au fond, que les points de vue exprimés à l’extérieur de l’organisation sont illégitimes ou nuisibles ; il faudrait réserver son opinion aux réunions internes, et le reste du temps, “tenir la ligne” ou parler d’autre chose. Cela doit changer. Les militant·es qui adoptent cette attitude abîment leurs liens avec les populations. Ces dernières, en effet, détestent la dissimulation. Pour accorder leur confiance, elles exigent que l’échange soit sincère et transparent, et au fond, elles ont bien raison. 

L’objet de cet article n’est donc pas de se plaindre. Nous savons que, dans toute lutte politique, il y a des déceptions, des situations désagréables, et des comportements (auto-)destructeurs. Nous y sommes préparé·es. Même dans les moments inconfortables, nous nous efforçons de faire vivre les méthodes auxquelles nous sommes attaché·es, celles de Marx, Luxemburg ou Lénine, qui consistent à exposer ouvertement les idées que l’on défend, sans faux-semblants ni double langage.

Nous savons également que les réseaux sociaux établissent un intermédiaire virtuel entre les gens, et ce faisant, facilitent les comportements individualistes, l’agressivité, le manque de respect. Tout ceci est le reflet d’une société où l’on s’isole volontiers derrière l’écran de son ordinateur ou de son téléphone au lieu de prendre le temps d’écouter et d’échanger. Les forces néo-libérales n’ont certes pas gagné, mais au fil des années, elles ont réussi à fragmenter très profondément les habitudes sociales. Nous avons pu le constater, car les mêmes personnes, croisées dans un local de section ou à la Fête de l’Huma, peuvent interagir tout à fait normalement. C’est pourquoi nous sommes attaché·es à “la forme-parti”, aux collectifs structurés, au militantisme de terrain, aux lieux où l’on se croise et où l’on se confronte.

Il ne s’agit pas non plus de demander à la direction du PCF de rétablir des rapports fraternels entre les communistes. De toute évidence, elle se satisfait largement de la situation. Ce climat mène d’ailleurs à des exclusions en bonne et due forme, comme à Nice, fragilisant des organisations militantes (cellules, sections…) qui sont déjà en grande difficulté.

Nous écrivons aujourd’hui pour adresser deux messages aux communistes qui s’attachent sincèrement à bâtir l’organisation révolutionnaire de l’avenir :

  1. Ne baissez pas les yeux. Bien sûr, ce genre d’interaction blesse et attriste, surtout venant de la part de camarades de parti. Mais il n’y a aucune camaraderie, aucune fraternité là-dedans : ceux qui s’adressent à vous de cette manière espèrent vous faire taire, vous écœurer, vous mettre à la porte… en d’autres termes, supprimer votre point de vue du débat. Ce faisant, ils se mettent en difficulté, car personne n’aime les petits chefs haineux. Au contraire, garder le cap, défendre son opinion, tourner un regard positif sur les choses vous permettra de rassembler autour des idées qui vous tiennent à cœur.
  2. Ne les imitez pas. La destruction des liens de camaraderie est l’un des coups les plus terribles que l’on peut porter à l’organisation révolutionnaire. Il faut répondre, oui, fermement, durement si besoin, mais s’interdire le registre de l’injure, du procès d’intention ou de la menace. Nous savons, nous, qu’un collectif communiste est toujours fait de trajectoires plurielles, et que cette pluralité est le socle même qui rend l’organisation possible ; la détruire, c’est anéantir la possibilité d’agir ensemble et d’élaborer l’action dans l’échange, c’est séparer durablement les individus qui forment le groupe, empoisonner leurs relations, disloquer ce que l’on prétendait agréger.

Ce positionnement dit aussi ce que nous avons l’intention de construire. Nous voulons que les idées marxistes, l’internationalisme, le souci de rassembler les classes populaires et de lutter jusqu’au bout contre les classes dominantes redeviennent la colonne vertébrale de l’organisation communiste. C’est une lutte difficile. Pour autant, nous ne voulons pas d’un marxisme de caserne, qui offrirait un soutien automatique, mécanique aux positions radicales. Il faut convaincre et organiser, c’est-à-dire convaincre pour organiser et organiser pour convaincre. Le débat contradictoire et la liberté de parole ont toujours été essentiels pour faire avancer l’action et la théorie du prolétariat.

Nous appliquerons le même principe lorsque l’orientation majoritaire du parti aura changé. Comme chacun sait, nous y travaillons activement. Si nous y parvenons, nous ne combattrons pas ces groupes en utilisant leurs propres méthodes. Malgré le désaccord fondamental que nous avons avec eux, ceux qui ont parlé de « gauche des allocations », qui ont refusé de signer les appels à manifester contre le génocide à Gaza ou qui se sont systématiquement alliés aux sociaux-libéraux contre la gauche radicale pourront défendre librement leurs points de vue, et le faire sans subir de mesures vexatoires. Dans les rangs du mouvement social, nous sommes tous égaux et tous libres. C’est bien tout ce que nous avons pour faire face à la bourgeoisie et à ses alliés.

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