Nos Révolutions a l’honneur de publier les mémoires de Michel Duffour. Militant communiste des années 60 jusqu’à aujourd’hui, Michel Duffour fut secrétaire de section, élu local, sénateur, ministre… Un engagement politique ininterrompu, que nous aurons la chance de suivre, chaque semaine, au fil des pages de ses mémoires.
Retrouvez ici le dernier épisode, Séquences d’une vie militante (4)
De l’engouement pour la culture et le débat d’idées
Il est impossible d’évoquer ces années sans s’arrêter sur ce qui tourna autour du comité central d’Argenteuil. Je ne le fais pas pour célébrer formellement un épisode que j’aurais ignoré lors de son déroulement, bien que je crois ne pas lui avoir donné sur le moment, la place que je lui ai accordée par la suite.
Ce comité central a eu alors un grand retentissement, tant dans le monde de la culture que chez les militants des secteurs de l’éducation, de la recherche, plus largement chez ceux pour qui le livre, le cinéma, le théâtre et autres activités créatrices comptaient. Il est probable que j’accentue l’importance de l’événement. Nous avons tellement vécu avec l’idée que ce qui comptait pour le Parti comptait pour la France entière, que nous prenions vite nos désirs pour la réalité. Il est certain toutefois que le nombre et la qualité des intellectuels toujours membres du Parti était tel, que cette session du comité central a dû avoir un écho largement au-delà de nos rangs.
La lecture de ses travaux indique que peu des grandes questions du moment étaient restées dans l’ombre. Les échanges entre dirigeants furent rudes mais je n’en ai pas eu alors connaissance. Le débat chez les philosophes marxistes battait son plein depuis plusieurs années. Les témoignages de plusieurs acteurs de cette séquence du printemps 66, ont été publiés dans les Annales des amis de Louis Aragon. C’est un recueil de textes incontournable pour comprendre après coup la genèse de cet événement.
Argenteuil était dans le domaine de la théorie le prolongement des controverses du moment. On peine de nos jours à imaginer la place de la théorie, ou de ce qui se voulait pour telle, dans la réflexion politique. Roger Garaudy, Guy Besse, Lucien Sève, Michel Simon entre autres s’en donnèrent à cœur joie lors de ce comité central. Althusser n’était pas membre du comité central mais par ricochet sa pensée était présente dans le débat.
“L’humanisme marxiste” cher à Garaudy fut au cœur de l’affrontement. C’était la sortie difficile d’un marxisme-léninisme codifié durant la période stalinienne. On faisait appel aux écrits du jeune Marx pour souligner la dimension humaniste léguée par son œuvre. Les lectures et les interprétations de ses écrits servaient bien souvent à justifier des prises de décisions très conjoncturelles. Sous l’impulsion de Roger Garaudy, ces thèses semblaient avoir l’oreille du bureau politique mais provoquaient des remous chez nombre de camarades.
Lucien Sève avait été critiqué pour son ouvrage sur La philosophie contemporaine et sa genèse de 1789 à nos jours. L’ouvrage avait été jugé étroit et ne correspondant pas au ton que Garaudy souhaitait donner à la politique du parti en direction des intellectuels. Le dialogue instauré avec des penseurs chrétiens, dialogue mis en valeur par les Semaines de la pensée marxiste, donnait du crédit à la démarche inspirée par Garaudy et était séduisante pour des néophytes, car elle était attractive pour tous les militants en recherche d’ouverture. Mais tout cela manquait de rigueur et conduisait, selon certains, à un révisionnisme spéculatif vidant l’œuvre de Marx de son contenu émancipateur. Louis Althusser n’avait pas encore le prestige qu’il eût ensuite mais ses mises en garde en provenance de la rue d’Ulm avaient du poids.
Le Bureau politique, en se gardant prudemment de tirer des conclusions, avait invité tous les ténors de ce débat, à venir devant lui s’en expliquer. Marx était enrôlé conflictuellement pour tracer la voie de ce que pouvait être la déstalinisation en France.
Les échanges d’Argenteuil sont marqués, l’époque le veut, d’un grand traditionalisme, mais les références livresques, le niveau culturel, les exigences des orateurs ne peuvent que couper le souffle aux générations qui leur ont succédé. Cela volait “haut”. Et les dirigeants d’origine ouvrière, au moins certains d’entre eux, n’étaient pas de simples spectateurs. Henri Krasucki était à ce moment le responsable de l’activité parmi les intellectuels.
Malheureusement je dus me contenter, comme tout le monde, d’un compte-rendu largement expurgé des affrontements passionnants qui avaient traversé ces journées. D’un commun accord les textes livrés aux Cahiers du communisme avaient été en partie réécrits par leurs auteurs. La détestable culture décidant du cercle de ceux aptes à savoir n’était pas l’apanage de la seule Union soviétique ! Ceci dit, ce qui fut livré aux militants n’était pas mince et souleva un intérêt considérable. C’est cela qui est resté.
L’apport de Louis Aragon sur les rapports que le parti allait entretenir avec la création et l’engagement culturel, fut décisif et effaça publiquement toutes les autres contributions. La résolution votée en fin de ce comité central est dans la partie concernant la création totalement de sa main : Qu’est-ce qu’un créateur ? Le créateur n’est pas un simple fabricant de produits desquels les éléments sont donnés, un arrangeur. Il y a dans tout œuvre d’art une part irréductible aux données et cette part, c’est l’homme même… La culture, c’est le trésor accumulé des créations humaines. Et la création artistique et littéraire est aussi précieuse que la création scientifique, dont elle ouvre parfois les voies… C’est pourquoi l’on ne saurait limiter à aucun moment le droit qu’ont les créateurs à la recherche.
C’était une rupture avec les conceptions et les pratiques développées dans les pays socialistes et codifiées sous la houlette de Jdanov dans les années d’après-guerre. Le Parti ne “guidait” plus la main et l’intelligence des artistes. Il consacrait la liberté du créateur et l’autonomie de l’art. Cette nouvelle orientation, et les présupposés qui la nourrissaient, provoquèrent de vives réactions dans les cercles gravitant autour de Louis Althusser, des aberrations idéalistes sur l’art et la culture pour ce dernier, mais ces critiques furent sans effet sur la ligne politique culturelle du Parti.
Argenteuil donne le coup d’envoi et la tonalité d’une politique culturelle neuve. Roland Leroy l’enrichira dans un discours prononcé à Lyon en novembre 1968. Sous l’impulsion de Jack Ralite, les municipalités à direction communiste s’emparaient de la culture comme un marqueur de leurs gestions. Une journée d’études sur les activités culturelles des municipalités communistes réunit 140 élus municipaux à Vitry dès 1966. La résolution finale d’Argenteuil actait, dans le but de donner toute sa place à la création, la coupure entre le ministère de la Culture et celui de l’Éducation nationale. La visibilité du monde artistique devenait une affaire nationale. L’éducation populaire en fit malheureusement les frais.
L’avancée décisive pensée lors du comité central d’Argenteuil féconda pendant des dizaines d’années les batailles culturelles de la gauche. Je n’ai jamais par la suite fait la fine bouche sur son apport. C’est au fil du temps que j’en ai toutefois vu les limites. Les critères d’appréciation des politiques publiques se sont avérés trop souvent inopérants. Ces politiques s’épuisent dans leur volonté d’élargissement des publics et ne parviennent pas à investir suffisamment de nouveaux champs créatifs. Ce qui les sous-tend relève trop souvent d’une conception étriquée de la culture. Le territoire balayé par le ministère de la Culture demeure en dépit de certains efforts celui des beaux-arts et des belles-lettres. Le besoin d’une autre intelligence, plus globale de la culture, prenant en compte l’ensemble des activités humaines, est impérieux.
Nous avions organisé à la section de Rueil une soirée entière consacrée au compte-rendu de ce comité central. Je revois la section pleine. Le local certes n’était pas bien grand mais nous devions être 25 ou 30 à parler de la création artistique et des libertés, des réformes de l’enseignement, des rapports entre communistes et chrétiens, de “l’alliance” entre classe ouvrière et intellectuels, de la science force matérielle du développement humain, du travail et du salariat. Rétrospectivement ce fut formidable ! Les arguments échangés auraient avec les yeux d’aujourd’hui un côté simpliste et naïf par leur utopie, mais que de telles réunions aient pu avoir lieu, avec les ambitions que les militants se fixaient, ont, je pèse mes mots, quelque chose d’extraordinaire. Que des ouvriers, des employés, venant de diverses entreprises de la ville, des gens jeunes en règle générale, puissent parler durant des heures de culture, d’une école rénovée, d’une démocratie rêvée, semblait naturel. C’était dans l’air du temps.
Un mois à Choisy-le-Roi
Quelques mois plus tard, été 1966, je prends un mois de mes vacances pour aller à l’école centrale du Parti à Choisy-le-Roi. Je n’avais pas suivi préalablement une école élémentaire de base, en règle générale organisée au niveau de la section, ni une école fédérale (elles se tenaient le plus souvent sur huit jours) qui relevait de la responsabilité des fédérations. J’étais certainement noté comme un cadre confirmé et les dirigeants départementaux durent estimer que j’étais apte à aborder le niveau de l’école d’un mois.
Nous étions dans un bâtiment vieillot, qui servit quelques années plus tard à la délégation vietnamienne pour les pourparlers de paix avec les américains. Le contenu de l’école était à l’image du parti d’alors. Une liberté de ton toute mesurée, une ouverture apparente sur tous les sujets mais sans mise en cause de nos dogmes, ce qui ne nous venait même pas à l’esprit, ainsi qu’un maintien par l’encadrement de l’école d’une discipline toute scolaire et quelque peu dépassée. J’étais professionnellement plus décontracté avec mes élèves tout au long de l’année.
Quels sont mes souvenirs des débats ? On discutait beaucoup de la Chine, la révolution culturelle battait son plein à Pékin, de la dialectique et des thèses maoïstes, que nous exécutions allègrement par des considérations très politiques. J’ai le souvenir qu’une grande partie de l’école décrochait, dès que nous étions conviés à commenter quelques pages de Marx. On débattait du pluralisme en politique, qu’on justifiait par nos spécificités nationales et notre histoire, sans mettre en cause le régime du parti unique en Union Soviétique. La disparition de classes antagonistes, pensions-nous, rendait inutile l’existence de partis différents.
Les travaux de la section économique sur le capitalisme monopoliste d’État nous avaient été présentés. J’ai le souvenir de discussions assez consensuelles sur la dictature du prolétariat et le rôle dirigeant de la classe ouvrière, qui ne posaient aucun problème aux cadres moyens du Parti que nous étions. Mes condisciples m’ont peu marqué. Nous n’étions pas de grands innovateurs. Le choc d’idées très vif qui agitait les revues communistes sur la base des divergences entre philosophes marxistes, que j’ai évoquées plus haut, ne nous parvenait pas. Ni les écrits d’Althusser, ni ceux de Garaudy, n’étaient conviés à nos controverses. Dommage !
Les débats les plus riches furent ceux nés des sorties culturelles, organisées par l’école, ou de nos sorties en petits groupes, selon affinités. Michel Germa, alors secrétaire de la section de Vitry, nous avait passionnés en évoquant les projets culturels de sa ville. Le discours de Ralite avait fait des émules. Jean-Pierre Jouffroy nous avait conviés à admirer les toiles de Nicolas de Staël. Tout cela était pour moi des découvertes, un puissant appel d’ouverture. Le film que nous avions vu à quelques-uns et dont j’ai le souvenir le plus fort est La guerre est finie de Resnais à partir du scénario de Semprun. Pourquoi cette œuvre à ce moment de ma vie me marque ? Interrogations sur mon combat politique ? Désenchantement ? Réminiscence de lectures sur cette guerre fondatrice de mes engagements ?
Visuel par Nos Révolutions
