Du 9 au 12 juillet, le petit village de Villers-au-Tertre dans le département du Nord a été le point de rencontre des opposant·e·s à la construction du Canal Seine Nord Europe. La mobilisation contre ce projet écocidaire est portée par le collectif Méga Canal Non Merci, avec les Soulèvements de la Terre, Extinction Rébellion, la Confédération Paysanne et de nombreux collectifs locaux.
L’événement se voulait revendicatif mais également festif, avec un programme chargé : village militant, tables rondes, cantine vegan solidaire, buvette, marché paysan et de créateurs, concerts, jeux et bien évidemment actions et manifestations. Le village a réuni plus de 2 000 personnes et la manifestation plus de 3 500 personnes. Celle-ci s’est élancée le 11 juillet au départ d’Oisy-le-Verger dans le Pas-de-Calais, où 70% des habitant·e·s sont opposé·e·s au projet. Le cortège s’est divisé en deux, l’un continuant sur le tracé déclaré et l’autre partant au plus près du chantier et supprimant une barrière symbolisant le début du chantier. Des affrontements avec la police ont éclaté près du chantier. Les deux cortèges se sont ensuite retrouvés au niveau du canal existant, et un troisième cortège en kayak a rejoint la manifestation par les eaux. Retour sur un week-end de mobilisation réussi, ainsi que sur les arguments des opposant·e·s au projet.
Méga canal, méga scandale
Ce projet est porté par Voies Navigables de France et la région Hauts-de-France, dont le président est Xavier Bertrand. Il s’agit d’un projet d’autoroute fluviale en béton de 107 km de long et 50 mètres de large comprenant 7 écluses et 3 immenses ponts-canaux (les plus grands d’Europe), permettant de relier l’axe rhénan à Paris. Le canal du Nord, déjà existant, n’est utilisé qu’à 25% de ses capacités. Il ne semble donc pas justifié de construire un tel mastodonte.
Derrière les arguments des porteurs de projet sur la création d’emplois ou la réorientation des flux logistiques du routier vers le fluvial, se cachent des objectifs beaucoup moins avouables de massification des flux, de spéculation des agro-industriels sur les céréales et de désarmement des syndicats de dockers. Le tout financé par l’argent public, au profit d’entreprises privées. La logique est toujours la même dans ce type d’aménagements et les coûts de cette politique libérale sont énormes tant en termes écologique, que social et économique.
Le véritable objectif du Méga Canal : favoriser les géants de l’agro-industrie
Les dimensions de ce géant permettront la circulation de barges immenses de 3 000 tonnes, ce qui est impossible sur le canal actuel. L’objectif est de réduire les coûts de transports et de favoriser la spéculation sur les céréales par les agro-industriels qui pourront s’enrichir sur le dos des agriculteurs et agricultrices grâce à l’argent public. La rentabilité du canal est basée sur l’hypothèse d’une progression continue de la production de céréales dans la région, mais les terres agricoles sont déjà au maximum de leur productivité – d’autant plus que les travaux et le tracé perturberont le travail des agriculteurs et agricultrices.
Lors d’une table ronde portant sur les ravages de l’agro-industrie, Cancer Colère et la Confédération Paysanne ont souligné que ce modèle agricole est à bout de souffle, tant il épuise les terres et les corps, pollue les rivières et empoisonne les agriculteurs et agricultrices et les habitant·es. La Confédération Paysanne a déploré que ce système enferme les agriculteurs et agricultrices et les oblige à utiliser toujours plus d’intrants, de pesticides et d’eau sans leur assurer un revenu suffisant et des conditions de travail dignes.
Mais les paysan·nes du syndicat mobilisé·es à la manifestation ont aussi rappelé qu’une autre voie est possible, en citant par exemple l’étude de l’INRAE publiée en 2026 dans la revue Plant Disease a montré la possibilité de produire suffisamment pour nourrir tout le monde et dégager des revenus jusqu’à 3 SMIC sans utiliser le moindre pesticide.
Méga canal et mégabassine : la guerre de l’eau touche la France
Ce canal utilisera 55 millions de m3 d’eau, entraînera l’artificialisation de 3 200 ha de terres, l’excavation de 75 millions de m3 de terre, la perturbation des rivières et écosystèmes associés et menacera, voire détruira 300 espèces protégées. L’eau n’est ici vue que comme une ressource utile à la production ou aux transports et non comme un bien commun précieux et essentiel aux écosystèmes. Ironiquement, en plein épisode de canicule et de sécheresse, les risques d’assèchement du canal ont été anticipés. La solution : une mégabassine 22 fois plus grande que celle de Sainte-Soline.
Du greenwashing à la sauce libérale
La Société du Canal Seine Nord Europe revendique une solution de transport bas carbone, en remplaçant les camions par des bateaux. En réalité, seuls 3% des camions peuvent effectivement être remplacés par des bateaux, ces deux modalités ne permettant pas le transport du même type de marchandises. De plus, la concentration de milliers de tonnes de céréales dans quelques bateaux nécessitera leur acheminement par camion vers de grands silos de stockage, alors qu’ils sont actuellement transportés par train ou péniche. La seule véritable alternative au transport routier est le fret ferroviaire, comme le chantait Planète Boum Boum sur la scène du village militant avec leur titre “On veut du FRET ferroviaire”, slogan repris avec enthousiasme par le public.
Destruction du tissu social et économique
Les dimensions du Méga Canal mettront en concurrence les bateliers·ères français·es, dont plus de 75% transportent moins de 1 500 tonnes, avec des entreprises belges ou hollandaises possédant d’énormes bateaux. Cette concurrence déloyale risque de fragiliser encore plus la filière, qui a déjà souffert de la désindustrialisation.
Un autre objectif de ce canal est de permettre aux armateur·ices de faire des travaux sur leurs bateaux à l’étranger, pour bénéficier de tarifs plus compétitifs, au détriment des chantiers français. La mise en concurrence se fera également entre le port du Havre et celui de Dunkerque, l’objectif étant de contourner les éventuels blocages des syndicats de dockers du Havre en passant par Dunkerque. Les arguments de création d’emplois avancés par Xavier Bertrand semblent mis à mal au vu de l’ensemble des filières qui seront menacées par cette infrastructure. Officiellement la construction de ce canal créera 30 à 50 000 emplois, mais les promesses des libéraux concernant les créations d’emplois ne sont jamais tenues. Améliorer le canal actuel serait plus rentable et permettrait la création d’emplois pérennes.
Un pognon de dingue
Ce projet démesuré aura également un coût financier : 7 milliards d’euros. Le collectif Méga Canal Non Merci estime même le coût total à au moins 10 milliards d’euros. Il s’agit évidemment d’argent public, les multinationales ayant refusé d’investir une telle somme de leur poche. Pour rappel, l’ex Premier Ministre François Bayrou visait à économiser 43,8 milliards d’euros avec son plan d’austérité en 2025.
À l’heure de la crise climatique et alors que le gouvernement n’a pas investi dans l’adaptation aux changements climatiques, ce gaspillage d’argent public serait criminel. Même la Cour des Comptes pointe les coûts financiers et environnementaux de ce projet. Seulement 1% des travaux ont débuté. Il est donc encore possible d’annuler totalement le projet, contrairement à ce qu’assure Xavier Bertrand qui tient tant à son canal pour satisfaire les intérêts des multinationales de l’agro-industrie et des empires de la logistique.
Réinventer la lutte et semer l’espoir
La lutte contre ce projet écocidaire rassemble à travers les générations et au-delà des étiquettes politiques, sans pour autant oublier l’importance de l’antifascisme – “on n’accepte pas le RN” précise Valentin, porte-parole pour Méga Canal Non Merci, Les Soulèvements de la Terre et Extinction Rébellion. L’objectif de ce week-end de mobilisation était de porter cette lutte sur le plan national. L’idée du village militant est de “créer un effet trou noir, pour rassembler différentes luttes, créer un lieu de vie et de rencontre”.
De plus, les modes d’actions pluriels (consultation citoyenne, recours juridiques, débats, manifestations déclarées et non déclarées, désarmement, village festif et militant) attirent des publics militants variés. La composition hétéroclite du cortège de la manifestation en est la preuve, avec la présence d’habitant·e·s, de militant·e·s plus ou moins radicaux (allant des partis comme LFI ou EELV aux militant·e·s révolutionnaires, communistes, anarchistes ou autonomes), de collectifs étudiants, de collectifs pour la fête libre, des associations locales ou nationales, et enfin des syndicalistes de la Confédération Paysanne, de Solidaires ou de la CGT. Des militant·e·s de toute la France, de la région et des habitant·e·s ont ainsi pu se rencontrer dans le cortège et cohabiter sur le village militant organisé en autogestion.
Ce week-end de lutte était placé sous le signe de la joie. Chaque journée se terminait par une série de concerts. Les journées étaient animées de discussions, activités de vie collective mais également de jeux, d’ateliers de funambule et de spectacles. Les différents cortèges de la manifestation ont été rythmés par les sonnettes des cyclistes, les chants, une fanfare et une batucada. En pleine crise caniculaire et alors que beaucoup semblent abattus et désespérés, lutter dans la joie et la positivité est essentiel pour retrouver de la force par le collectif.
Amener la fête dans la lutte ne veut pas pour autant dire atténuer la radicalité du combat et des modes d’actions, en témoignent les nombreuses actions réalisées au cours du week-end et la répression féroce du gouvernement. Les condamnations par exemple de militant·e·s engagé·e·s contre l’A69 le prouvent : manifester contre la destruction de l’environnement est risqué, mais “la masse protège” assure Valentin. Le village et la manifestation ont été surveillés par drones et hélicoptères, de nombreux contrôles routiers ont été effectués, la gare d’Aubigny-au-Bac a même été fermée pour empêcher de rallier le cortège et les barrages routiers ont entraîné de grosses difficultés de circulation dans cette zone rurale peu habituée à ces phénomènes.
Ces méthodes n’ont pas suffit à dissuader les manifestant·e·s, et les affrontements avec la police lors de la manifestation n’ont heureusement pas occasionné de blessés et personne n’a été arrêté. La détermination et la joie des manifestant·e·s fait peur au gouvernement, preuve que le mouvement est sur la bonne voie.
Je remercie Valentin, porte-parole pour le collectif “méga canal non merci”, les Soulèvements de la Terre et Extinction Rébellion pour l’entretien accordé et les intervenant-es des tables rondes auxquelles j’ai pu assister (entre autres : Cancer Colère, la Confédération Paysanne, Stop Canal UTC et des collectifs locaux).
Image d’illustration : Photographie par Nos Révolutions
