Le jeudi 28 mai sur LCI, Jordan Bardella passait un « Grand Entretien ». D’aucuns diraient plutôt, un grand oral devant le jury de la chaîne détenue par la famille Bouygues, lors duquel il s’est agi, comme souvent ces derniers temps, de donner des gages de respectabilité économique.
Depuis un an, on le sait, les chefs du parti d’extrême droite enchaînent les discussions d’alcôves avec le patronat pour rassurer et protester de leurs bonnes intentions. Les universités d’été du MEDEF, en août dernier, ont vu pour la première fois une forte délégation RN menée par le président du parti avoir le premier rôle. Puis c’était Marine Le Pen qui était reçue en avril dernier par les plus grandes éminences du capitalisme français, notamment Bernard Arnault, Patrick Pouyanné ou Jean-Dominique Senard.
Mais si les deux têtes du Rassemblement national regardent en direction du capital, elles peinent parfois à se coordonner, et nous en avons eu un bel exemple lors de cette prestation du 28 mai. Jordan Bardella, surprenant bon nombre des siens, a pour une fois dit le fond de sa pensée sur les retraites.
Interrogé par les journalistes de la chaîne, le voici qui explique qu’il n’est pas pertinent de maintenir la notion d’âge de départ à la retraite et qu’il vaudrait mieux compter sur un critère unique reposant sur le nombre d’années de cotisation, associé à une bonne part de capitalisation. Incroyable aveu ! C’est, en fait, le projet sur lequel travaille actuellement Édouard Philippe ou celui qu’Emmanuel Macron envisageait avant les révoltes des Gilets jaunes, un projet fondamentalement libéral et, faut-il le dire, extrêmement dangereux socialement.
Si le critère de l’âge n’est jamais suffisant, le supprimer totalement, même avec un nombre d’années de cotisation minimum plus bas qu’actuellement, aboutirait à pénaliser les travailleurs ayant des carrières hachées et chaotiques, essentiellement les précaires et les personnes mal insérées dans l’emploi, particulièrement les femmes.
L’injection d’une dose de capitalisation, quant à elle, représente le fantasme d’intérêts extrêmement puissants qui rêveraient de pouvoir faire en France ce qui se fait aux États-Unis ou ailleurs, en prenant en otage une population forcée de verser une rente au privé pour ne pas finir à la rue une fois le grand âge atteint.
Cet alignement visible du Rassemblement national version Bardella sur les desiderata capitalistes les plus brutaux est très significatif et démontre une assurance de fraîche date boostée par les sondages d’opinion. Cela acte aussi un tournant stratégique. De la fondation du Front national en 1972 jusqu’à nos jours, la PME familiale des Le Pen préférait cultiver l’ambiguïté. Tout en veillant, dans le discours, à se placer du côté des travailleurs français face au péril venu d’ailleurs, il s’agissait surtout de servir les intérêts patronaux à l’Assemblée et de concevoir des programmes aussi inoffensifs que possible lors des élections.
Sur le sujet, on consultera avec intérêt un rare travail d’investigation du journal Le Monde qui a passé en revue, en janvier, 130 votes d’amendements et d’articles discutés à l’Assemblée nationale lors des débats budgétaires pour l’exercice 2026. Il révèle que les mesures sociales ou redistributives soutenues par le RN se comptent sur les doigts d’une main : on ne peut guère relever que le vote d’un amendement insoumis visant à taxer les bénéfices des multinationales proportionnellement à leur activité réalisée en France. Si le texte va jusqu’au bout et reçoit application, ce qui n’est pas assuré, il pourrait rapporter jusqu’à 26 milliards d’euros à l’État.
Mais le manque à gagner représenté par ce que n’a pas voté le RN, lui, est bien plus conséquent. Par exemple, ses élus n’ont pas voté l’augmentation de l’impôt sur les sociétés alors que la simple baisse de l’impôt sur les sociétés de 33% à 25% opérée par Emmanuel Macron représente un cadeau de 16 milliards pour ses commanditaires du patronat, sans aucun effet démontré sur l’emploi ou le partage de la valeur. La facture du crédit d’impôt recherche, dont les coûts sont évalués tous les trois ans, a été estimée à 7,25 milliards d’euros au début de l’année 2022 et n’a pas non plus poussé le RN à exiger la fin du dispositif.
Cela alors même qu’il a été démontré d’innombrables fois que cet argent ne va pas à la recherche mais dans le portefeuille des actionnaires, et alors même qu’en 2025 les crédits directement affectés à la recherche publique représentaient 16 milliards d’euros. Il faut mesurer l’absurdité : la politique actuelle de l’État consiste à prendre un peu moins de 50% de ce qui est utilisé pour la recherche publique, à le jeter dans les mains du secteur privé en priant pour qu’il l’utilise afin de créer de l’innovation et du progrès scientifique, à constater régulièrement que ce n’est pas le cas, puis à persister.
Le travail législatif du RN sur les questions sociales, un grand enfumage
Pas de quoi inquiéter le parti d’extrême droite et ses députés, cependant. On pourrait aussi prendre les impôts de production, que Macron a fait baisser d’au moins 19 milliards depuis son arrivée au pouvoir, ce qui inspire à Marine Le Pen et à son dauphin un mutisme prudent. Quant aux 211 milliards d’euros d’aides aux entreprises qui alarmèrent la commission d’enquête dédiée du Sénat il y a un an, en juillet 2025, bien malin celui qui arrachera un commentaire aux leaders frontistes sur le sujet.
Voter de temps en temps une mesure socialement et fiscalement responsable tout en laissant passer dix autres spoliations des Français au profit du patronat, c’est la méthode RN, qui compte sur son emprise médiatique pour qu’on ne fasse pas trop le tri. À cette tactique s’en ajoute une autre, celle de faire des propositions aux allures généreuses qui sont, en réalité, d’un égoïsme de classe.
Par exemple, lors des dernières présidentielles, Marine Le Pen prétendait vouloir servir les jeunes travailleurs et permettre qu’ils s’insèrent mieux dans la vie active sans craindre le déclassement. Et de quelle manière ? En exonérant totalement d’impôts les moins de 30 ans (puis, devant le tollé, en imaginant des plafonds). Délirant, alors que 55% d’entre eux ne paient déjà pas d’impôts et que la majorité de ceux qui sont assujettis versent des sommes modestes, alors que les citoyens assez chanceux pour être fortement imposables à 30 ans représentent une petite minorité d’héritiers et de cadres supérieurs. C’était, en fait, donner aux 25% les plus favorisés des moins de 30 ans 95% du manque à gagner de l’État, braquage tellement délirant que même Gabriel Attal s’est ému de l’évidente inégalité que cela poserait.
Second exemple d’une duplicité aussi maladroite que lamentable, la campagne présidentielle a vu le RN proposer une mesure radicale contre la crise du logement : exonérer fiscalement et socialement les plus-values immobilières pendant quinze ans ! Le but annoncé : stimuler l’investissement immobilier, fluidifier le secteur locatif et aider ainsi les Français précaires peinant à se loger. Complètement ubuesque alors que la mission d’information relative à la crise du logement diligentée par le Sénat en 2024 démontrait de manière implacable que la crise du logement est due à une chute des constructions neuves, une baisse des crédits immobiliers et un manque de soutien public au logement social et à l’accession à la propriété.
Et ne parlons pas du droit du travail ! Oui, car si la justice sociale passe nécessairement par une politique fiscale réellement équitable et des cotisations mises au bon niveau d’exigence, il y a aussi les droits des travailleurs, et là-dessus le Rassemblement national semble ignorer jusqu’à l’existence du Code du travail. Qui est capable de dire quelle est exactement la position du parti d’extrême droite sur les ordonnances Macron et tout ce qu’elles avaient d’attentatoire aux droits des travailleurs ?
Qui n’a jamais entendu Bardella parler de l’inspection du travail, si dévastée par des années de macronisme qu’elle ne protège plus qu’à peine ? En 2024, quand on a su que 764 travailleurs avaient trouvé la mort en exerçant leur emploi, rejoignant les centaines d’autres tués chaque année, Marine Le Pen a-t-elle émis ne serait-ce qu’un murmure ? Et le barème Macron qui plafonne les indemnités de licenciement injustifié versées aux salariés, permettant aux entreprises de budgétiser le coût à supporter pour s’affranchir presque totalement du droit du licenciement ? Non, rien. Que ces sujets soient évoqués en face d’un député RN et il disparaîtra comme par magie, tel un prestidigitateur à la petite semaine.
L’illusionnisme de bas étage, c’était en effet la tactique de l’extrême droite sur les questions sociales. N’assumant jamais une politique pourtant clairement libérale, elle biaisait, mentait, habillait les reniements les plus grossiers d’oripeaux progressistes et, surtout, fuyait absolument les luttes populaires. Jamais de mémoire d’homme n’a-t-on vu ni ne verra d’élus frontistes dans des manifestations contre la destruction de notre régime de retraite, par exemple. En 2023, alors que la contestation battait son plein, quelle fut la réaction du RN ? Mettre en ligne une pétition pour protester et appeler à une relance de la natalité. Puis, chaque fois qu’il eut été possible de faire tomber le gouvernement et de bloquer le pays et l’Assemblée jusqu’au retrait du texte, les députés de Marine Le Pen trouvaient toutes sortes de choses plus importantes à faire.
Le grand écart de l’extrême droite : plaire au patronat, endormir le prolétariat
Le raisonnement des dirigeants d’extrême droite est simple : beaucoup de travailleurs (hélas) votent pour le parti d’extrême droite en fonction de marqueurs d’opinion xénophobes, comme le montrent toutes les études d’opinion sur le sujet, alors que les préoccupations sociales ne viennent qu’au second plan. Félicien Faury, justement, dans son fameux ouvrage Des électeurs ordinaires, explique avec précision la perspective résignée de cet électorat qui est bien conscient des inégalités mais estime que contester l’accaparement venu d’en haut est voué à l’échec, et qu’il faut prendre aux plus fragiles encore que soi, c’est-à-dire aux immigrés, particulièrement d’origine extra-européenne.
Pour cultiver cette résignation de son électorat et maintenir les exploités bien divisés, le RN considérait donc qu’il était dans son intérêt de rester dans le flou et d’avancer masqué, considérant que des revendications politiques trop ouvertement libérales risqueraient d’affoler le troupeau avant qu’on ne puisse le tondre.
C’est dans cette même perspective que, outre les propositions faussement sociales et l’abdication législative, le RN se montre adepte d’une doctrine que la sociologie internationale appelle le welfare chauvinism. Cela désigne les configurations où une droite radicale accepte, parfois même valorise, certains instruments de l’État social, mais au bénéfice prioritaire des « natifs », en opposant insiders méritants et outsiders supposés coûteux. Mais même si l’on admet pendant quelques secondes la logique xénophobe et raciste du RN, il y a un hic : si, comme le fait le parti d’extrême droite, on ôte 90% du gâteau posé sur la table pour le donner aux plus fortunés, et qu’on réserve même les 10% restants aux plus modestes d’entre les Français « blancs », cela ne fait toujours pas grand-chose.
Et pourtant. Si dégoûtante que soit cette tactique à nos yeux, le fait est qu’elle a fonctionné électoralement, appuyée par l’arsenal médiatique de l’oligarchie et crédibilisée par des partis traditionnels qui, depuis Sarkozy, ont couru après le Rassemblement national et ses thèses. À tel point qu’aux yeux de beaucoup de sondeurs et de médias, Jordan Bardella fait figure de favori pour l’élection présidentielle de 2027.
Visiblement convaincu de son destin, le jeune leader d’extrême droite a donc appuyé sur l’accélérateur et se révèle pleinement comme l’adversaire de la cause sociale qu’il n’a jamais cessé d’être. Il n’est plus question de flatter le prolétariat ouvrier, qu’il pense largement acquis ; il faut désormais s’assurer que les puissants le soutiendront, qu’ils concentreront leurs efforts pour le faire élire.
C’est bien cela que traduit sa prise de position sur les retraites, et c’est là que se situe sa divergence avec Marine Le Pen. Cette dernière, appuyée par beaucoup de ses proches, a immédiatement réagi à la sortie de son dauphin aux ambitions frétillantes en assurant qu’il n’était pas question de supprimer l’âge de départ à la retraite, sans tout à fait renier l’idée d’une part de capitalisation. Ce recadrage fait suite à de nombreuses prises de bec entre les deux têtes de l’extrême droite française, comme quand, par exemple, la fille de Jean-Marie Le Pen avait jugé bon d’humilier Jordan Bardella sur la question de la Kanaky afin de réaffirmer son autorité à peu de frais. Au-delà de l’irritation de la vieille cheffe devant une ambition personnelle trop visible, c’est surtout l’opposition entre un conservatisme stratégique et une volonté de renouvellement qui se manifeste.
Contrairement à son successeur pressé, Marine Le Pen ne croit pas devoir donner des gages aussi manifestes et hâtifs au patronat et pense manifestement qu’il faut continuer sur la même ligne qu’auparavant, continuer à progresser, parvenir au pouvoir, puis imiter Giorgia Meloni. Cette dernière est un bon exemple de la manière dont la sournoiserie de l’extrême droite peut se révéler en pleine lumière une fois l’État conquis. De fait, Giorgia Meloni avait promis aux Italiens que, si elle parvenait au pouvoir, elle mettrait fin aux politiques austéritaires et protégerait les droits sociaux. Et en ce mois de juin 2026, on voit la détermination réelle de l’extrême droite italienne une fois au pouvoir, puisque Meloni a docilement accepté le package ultralibéral imposé par Bruxelles dans le cadre du Pacte de stabilité et de croissance, en invoquant une nécessité d’« équilibrer la nécessaire solidité des budgets nationaux et la soutenabilité de leurs dettes publiques "
Rien qui ne doive surprendre ceux qui suivent la politique sociale en Italie, toutefois. S’agissant spécifiquement de la retraite, Meloni donne l’exemple de ce que voudrait faire Marine Le Pen, et de l’agenda de plus en plus assumé de Bardella. La Première ministre italienne avait affirmé de nombreuses fois qu’elle abrogerait dès son arrivée au pouvoir la contre-réforme de 2011 rallongeant la durée du temps de travail permettant d’ouvrir les droits à la retraite, déjà reculés à 67 ans. Elle ne se contenta pas de renier absolument cet engagement : elle augmenta considérablement les pénalités pour ceux désirant partir à la retraite avant 67 ans, les portant jusqu’à 15 % des pensions. D’une violence inouïe, surtout lorsqu’on est un ouvrier fatigué avec une pension de retraite déjà très basse. Très basse, comme 534 euros, le montant minimum de la retraite en Italie, duquel doivent se contenter des masses de pauvres gens peinant à survivre au quotidien dans l’Italie de 2026. Ce montant minimum, Meloni avait évidemment promis de l’augmenter après sa victoire, mais les Italiens attendent toujours.
C’est ce modèle que veut suivre Marine Le Pen : faire des promesses discrètes au patronat et aux milieux d’affaires avant son élection, continuer d’embrouiller les électeurs, pour mieux servir ensuite les puissants en pleine lumière une fois que ceux-ci l’auront portée aux responsabilités.
Les aveux de Bardella, une opportunité pour le bloc populaire
Alors pourquoi Bardella regimbe-t-il ? À ce stade, il est difficile d’imaginer les pensées d’un homme qui ne semble pas porté sur les réflexions profondes et dépend beaucoup plus de son entourage que d’un sens politique tout relatif. On peut toutefois échafauder quelques conjectures. En premier lieu, on peut penser que Bardella, face à la concurrence d’Édouard Philippe ou de Gabriel Attal sur le créneau économique, s’inquiète malgré ses sondages flatteurs et pense qu’il est plus urgent de convaincre l’oligarchie que de rassurer l’électorat populaire. Ensuite, il faut considérer qu’il n’est pas seulement en compétition avec des forces politiques externes mais que, plus il tentera de s’émanciper de Marine Le Pen, plus celle-ci voudra le garder dans son orbite et que, dans une telle confrontation, le soutien des Bolloré, Saadé et autres Stérin peut contribuer à maintenir le parti en rangs serrés derrière lui et à faire oublier qu’il ne porte pas le patronyme historique.
Il n’est pas non plus exclu qu’il s’inquiète de ce que plusieurs sondages le donnent au second tour face à Jean-Luc Mélenchon. Si ce dernier est systématiquement jugé perdant, sa sous-estimation chronique, son écrasante supériorité intellectuelle et le comportement incertain des abstentionnistes peuvent donner des sueurs froides au fragile Bardella. Dans cette optique, il pourrait bien incarner, ou rêver d’incarner, le champion d’un capitalisme conservateur uni, se posant comme le recours d’extrême droite d’une bourgeoisie aux abois prête à tout pour préserver ses acquis, dynamique historique que l’on connaît bien en Europe. En adoptant cette grille de lecture, on comprend le redoublement de son opération de séduction devant le grand capital : les moyens des oligarques — chaînes de télévision, radios, journaux, maisons d’édition et réseaux sociaux — doivent être consacrés à le soutenir, lui, celui qui peut défendre leur cause sans la tiédeur ou les atermoiements de Marine Le Pen.
Cela étant dit, si ces prises de position ouvertement publicitaires peuvent amener encore davantage les grands possédants à adouber Bardella et le RN 2.0 qu’il représente, elles constituent un risque pour lui et un espoir pour nous. Malgré toute la puissance de feu de ses riches amis, malgré ses grotesques diversions conjugales et aristocratiques, il ne pourra pas empêcher ses adversaires de tirer profit de ses reniements trop francs sur la question sociale. On attribua souvent à François Mitterrand cette maxime du cardinal de Retz selon laquelle on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment : en 2027, il reviendra au bloc social d’en démontrer la véracité à un Bardella qui, se découvrant, offre des prises à ceux qui ne résignent pas à sa victoire médiatiquement annoncée.
Image d’illustration : « Dans le cadre de l’élection européenne du 9 juin 2024 : présence de Jordan Bardella (président du Rassemblement national et tête de liste), à Belfort, le 23 mars 2024 », photographie par Thomas Bresson (CC BY 4.0)
